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noblement conquis. C'est par le désir non seulement de récompenser, mais surtout de garantir et de perpétuer une intervention à la fois si puissante et si bénie, que se justifient les vastes donations prodiguées par une sage prévoyance autant que par la gratitude des peuples aux seuls hommes qui se montraient toujours prêts à combattre les instincts cupides ou sensuels des rois et des grands, à châtier les odieux abus de la force et de la richesse.
Ces petits princes pillards du nord de la Gambrie en étaient tous réduits à confirmer le droit d'asile et d'immunité qu'avait reconnu au noble abbé et à son monastère le roi Arthur, dont les Etats s'étendaient à l'est et au midi des domaines de Cadoc. Car, sans crainte d'anachronisme, la légende a soin de rapprocher du saint populaire le grand roi breton, naguère amoureux de sa mère. Et à ce propos, elle constate une fois de plus l'intrépide charité de Cadoc, qui ne se contentait pas de protéger ses compatriotes opprimés, mais qui ouvrait les portes deLlancarvan aux exilés et aux proscrits, et qui avait accueilli un prince poursuivi par la haine d'Arthur. Une longue contestation entre le roi et l'abbé s'en était suivie et s'était terminée par la reconnaissance solennelle d'un droit d'asile semblable à celui déjà concédé à saint David. A côté de cette protection garantie aux fugitifs, on voit
encore apparaître clans les accords de ral)bé avec ses rapaces et homicides voisins le principe de la composition, on de la rançon du meurtre, payable en argent ou en bétail au profit des proches de la victime * .
C'est ainsi que le glorieux abbé acquit le surnom de Gadoc le Sage, qui figure encore en tête des nombreux poèmes qui lui sont attribués. Car, ainsi que tous les Gallois, il restait fidèle à la poésie et souvent il chantait sur la harpe, au milieu de ses disciples, des vers où il donnait un libre cours aux émotions religieuses et patriotiques de son cœur, comme dans cette pièce qu'on a conservée sous le titre de la Haine de Cadoc,
(( Je hais le juge qui aime l'argent, et le barde qui aime la guerre, et les chefs qui ne protègent pas leurs sujets, et les nations sans rigueur,... et les maisons sans habitants, et les terres non cultivées, et les champs sans moisson, et les clans sans patrimoine, et les suppôts de l'erreur, et les oppresseurs de la vérité, et le manque de respect envers les père et mère, et les divisions entre parents, et le pays dans l'anarchie, et l'instruction dévoyée, et les frontières incertaines. Je hais les voyages sans sécurité, les familles sans vertu, les procès sans raison, les embûches et les trahisons, la dissimulation dans les
1. VitaS.Cadoci, c. 18,25, 65. Cf. la Villemarqlé, p. 172 à 177.
conseils^ la justice non respectée,... riiomme sans métier, le laboureur sans liberté,... la maison sans instituteur, le faux témoignage devant le juge,... les misérables exaltés, les fables au lieu d'instruction, la science sans le souffle d'en haut, les discours sans éloquence et l'homme sans conscience ^ . »
Cependant l'invasion des Saxons idolâtres, avec toutes les horreurs et toutes les profanations qui l'accompagnaient, gagna successivement les bords delà Saverne et dePUsk, qui limitaient les domaines monastiques de Gadoc. Il se crut obligé de quitter la Cambrie et de faire voile vers l' A rmorique , où Pavaient devancé tant d'illustres réfugiés, devenus les apôtres et les patrons légendaires de cette glorieuse contrée . Il y fonda un nouveau monastère dans une petite île déserte de l'archipel du Morbihan que l'on montre encore près de la presqu'île de Rhuys, et, pour rendre son école accessible aux enfants du canton qui avaient, deux fois par jour, à faire en bateau le trajet de la terre ferme à File et de l'île à la terre ferme, il jeta sur le bras de mer un pont de pierre, long de quatre cent cinquante pieds. Dans cette modeste retraite, le prince cambrien put reprendre sa vie monastique en l'adaptant surtout à ses anciennes habitudes scolaires. Il faisait apprendre Virgile par cœur
1. Traduction de M. de la Villemarqué, qui publie le texte original^ p. 309 de sa Légende celtique.
à ses écoliers. Un jour qu'il portait son Virgile sous le bras et se promenait avec son ami et son compatriote, le fameux historien Gildas, il se mit à pleurer à la pensée que Fauteur de ce livre qu'il aimait était peut-être en enfer. Au moment où Gildas le réprimandait durement sur ce j:)^^^^//'^, en protestant que sans aucun doute Virgile était damné, une trombe de vent emporta dans la mer le livre que tenait Gadoc . îl en fut consterné, et rentré dans la cellule, il se dit à lui-même : « Je ne mangerai pas une bouchée de pain et je ne boirai pas une goutte d'eau, avant de savoir au juste quelle part Dieu fait à ceux qui ont chanté sur la terre conmie les anges chantent dans le ciel. » Là-dessus, il s'endormit. Bientôt il eut un songe où une douce voix se fit entendre : (c Prie pour moi, prie pour moi, disait là voix; ne te lasse pas de prier; je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur. »
Le lendemain un pêcheur de Belz lui apporta un saumon, et le saint retrouva dans le poisson le Virgile que le vent avait emporté ^ .
Après un séjour de plusieurs années en Armori-
1. La Villemaroué, op. cit. p. 203. On retrouve ici le sentiment qui a dicté cette séquence, signalée par Ozanam et chantée à Mantoue, sur la visite de saint Paul au tombeau de Virgile :
Ad Maronis mausoleum Quem te, inquit, reddidissem;
Ductus, fudit super eum Si te vivum invenissem,
Piai rorem lacrymœ, Poelarum maxime!
que, Gadoc laissa sa nouvelle communauté florissante sous le gouvernement d'un autre pasteur, et pour réaliser cette maxime qu'il aimait à répéter à ses disciples : (( Veux-tu la gloire? marche au tombeau! » il retourna en Bretagne, non plus pour y retrouver la paix et l'ancienne prospérité de sa bien-aimée retraite de Llancarvan ^ , mais pours 'établir au cœur même des établissements saxons et y consoler les nombreux chrétiens qui avaient survécu aux massacres de la conquête et vivaient sous le joug d'une race étrangère et païenne. Il se fixa à Weedon, dans le comté actuel de Northampton ^ : c'était là que l'attendait le martyre.
Un matin que, revêtu des ornements pontificaux , il célébrait le divin sacrifice, une bande furieuse de guerriers saxons à cheval, chassant les chrétiens devant eux, entra pêle-mêle dans le temple et se rua vers l'autel. Le saint continua le sacrifice, aussi calme qu'il l'avait commencé. Un chef saxon, poussant son cheval et brandissant sa lance, alla droit à lui et le