‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 4)Chapitre 111 sur 219 · S. JOA.N. CiiRYSOST., îii Mùtth, hom. viii · texte numérisé non relu

S. JOA.N. CiiRYSOST., îii Mùtth, hom. viii

3. Voir, entreaiitres textes, S. Cyprivn.mautyr., Tract, de habiiu virginum, où iî parle de celles qui se Christo dicaverunt, se Dco voveruni.

vint-il y revendiquer sa part. Les plus illustres entre les Pères du désert rencontrèrent chacun dans leur famille une femme jalouse de les comprendre et de les imiter. Les sœurs d'Antoine et de Pacôme, la mère de Théodore, la femme d'Ammon, les pom^sui virent au désert, soit pour les ramener, soit pour veiller sur eux. Ces cœurs endurcis par un amour immortel les repoussaient avec une implacable résolution : alors ces chrétiennes désolées se vengeaient en embrassant le genre même de vie qui les effrayait pom- leurs frères. Elles s'établissaient dans une enceinte distincte, mais rapprochée, quelquefois séparée par une rivière ou par un précipice de ceux qu'elles avaient suivis. On ne pouvait leur refuser des conseils, des règlements, des préceptes qu'elles observaient avec une ardente fidélité. Bientôt la foule se pressa dans ces sanctuaires pom' y pratiquer le jeûne, le silence, les austérités et les œuvres de miséricorde.

On y vit d'abord et surtout ces vierges héroïques qui venaient y mettre à l'abri leur innocence, leurs attraits et leur amour du ciel. Tous les rangs, tous les pays fournissaient par milliers leur contingent. Elles ne reculaient devant aucun sacrifice pour y entrer, devant aucune épreuve pour y persévérer.

Ici c'est l'esclave Alexandra qui, ayant peur do sa propre beauté et par pitié pour la pamTe âme do

celui qui s'en était épris, s'ensevelit vivante dans im tombeau vide, où elle resta dix ans sans laisser voir sa figure à personne ^ .

Là c'est la belle et savante Euphrosyne, qui à dix-huit ans se dérobe à son père et à son époux, et, pour mieux échapper à leurs recherches, obtient, en dissimulant son sexe, d'être admise dans un monastère de religieux, où elle reste trente-huit ans sans sortir de sa cellule'. Son père, désespéré, après d'inutiles recherches sur terre et sur mer, vient à ce même monastère demander quelque adoucissement à sa douleur croissante, ce Mon père, » dit-il au premier religieux qu'il y rencontre, (c priez pour moi, car je n'y puis plus tenir, tant je (c pleure ma fille perdue, tant cette douleur me « dévore! » Et c'est à elle-même qu'il parle, à sa fille qu'il ne reconnaît plus sous la robe de moine. A la vue de ce père qu'elle fuit et qu'elle reconnaît trop bien, elle pâlit et pleure. Mais bientôt, étouffant

1. Quidam insano mei amore tenebatur, et, ne eum viderer molesti anicere...malui me vivam in hoc monumentum inferre, quam offendere animam quee facta est ad Del imaginem. De Vit. Patr., I. viii, c. 5.

2. Nul récit ne saurait rendre la légende si pathétique de sainte Euphrosyne avec autant d'exactitude et d'émotion que le dessin de Steinle, peintre allemand de nos jours, et l'un des principaux élèves d'Overbeck. Cette délicieuse composition a été reproduite par la gravure; l'original se trouve chez Mme Schlosser, à IVeuburg, près Heidelberg.

ses larmes, elle le console, le ranime, lui promet qu'il reverra un jour sa fille, lui fait ainsi traverser la\âe; puis enfin, quand elle se sent mourir, elle l'appelle près de son lit, lui révèle le secret de son sacrifice et lui lègue son exemple avec sa cellule, où ce père si longtemps inconsolable vient vi\Te et mourir à son tour* .

Mais voici de plus étranges recrues pour ces sanctuaires de la virginité. Ce sont ces courtisanes célèbres, ces danseuses, ces beautés mercenaires et impérieuses, que l'Egypte, qu'Alexandrie surtout, semblent produire alors plus nombreuses, plus perfides et plus redoutables que partout aillem^s, comme pour livrer à la vertu des chrétiens une guerre plus dangereuse encore que la persécution dont ils venaient de sortir. Les hommes et les démons les excitaient avec acharnement contre les solitaires. Il ne suffit pas à ces victorieuses de séduire, d'éblouir, de dominer la foule laïque et profane de leurs adorateurs de tout âge et de toute condition; il leur faut encore vaincre et enchaîner ces honunes forts et purs qui se croient à l'abri dans leurs retraites. Sans ce triomphe leur orgueil demeure inassouvi.

1, RoswEYDE, p. 366. — L'histoire de sainte Eugénie qui précède immédiatement celle de sainte Euphrosyne, offre de très-grandes beautés, mais aussi de telles 4ifficultés chronologiques que je n'ai pas cru pouvoir en tirer parti,

Elles courent clone au désert : elles vont frapper à la porte des cellules, elles étalent aux yeux des solitaires suppliants et consternés ces attraits trop souvent irrésistibles, cette pompe dont l'Orient a toujours paré la volupté : elles déploient dans la lutte tout ce qu'elles ont d'audace, d'adresse et de charmes, et cependant presque toujours ce sont elles qui succombent. Elles reviennent vaincues à Alexandrie et vont cacher leur défaite dans un monastère ; ou bien elles restent dans la sohtude, pour se précipiter à la suite de leiu-s vainqueurs dans les abîmes du repentir et de l'amour divin.

La première place dans les annales sacrées du désert semble appartenir à ces véritables martwes de la pénitence, à ces glorieuses émules de Madeleine, la première amie du Christ, à Marie Égyptienne, à Thaïs, à Pélagie, la célèbre actrice d'Antioche, à toutes ces saintes auxquelles le culte des peuples chrétiens est resté si longtemps fidèle. Les saints qui ont écrit la vie des Pères ont raconté l'histoire de ces meretrices, comme ils les appellent, avec une simplicité hardie que je n'oserais reproduire. On sent comme un souffle brûlant qui passe à travers leurs récits, qui enflamme un instant lem^ imagination, puis va s'éteindre dans la pure et sereine atmosphère de la chasteté chrétienne, (c Nous étions, )) dit l'un d'eux, « assis aux pieds de notre

évêque, de ce moine austère et vigoureux sorti du monastère de Tabenne; nous écoutions, nous admirions ses saints et salutaires enseignements. Voici qu'apparaît tout à coup la première des mimes, la plus belle des danseuses d'Antioche, toute chargée de pierreries ; ses jambes nues disparaissaient sous les perles et sous For; elle avait la tête et les épaules découvertes. Un grand cortège l'accompagnait : les hommes du siècle ne se lassaient pas de dévorer des yeux ses charmes. Un parfum délicieux s'exhalait de toute sa personne et venait embaumer l'air que nous respirions... Quand elle fut passée, notre père, qui l'avait longtemps regardée, nous dit : (( N'avez-vous pas été charmés de tant de (( beauté? » Et nous nous taisions tous. « Pom^ (( moi, )) reprit F évêque, « j'y ai pris un grand plai- (( sir ; car Dieu Fa destinée à nous juger mi jom\ . . ^) « Je la vois, » dit-il plus tard, « connue une co- « tombe toute noire et souillée ; mais cette colombe « sera lavée dans les eaux du baptême, et s'envo- « lera vers le ciel blanche connue la neige. » Bientôt, en effet, elle revient pom^ se faire exorciser et baptiser. « Je m'appelle Pélagie, » dit-elle, « du (( nom que m'ont donné mes parents ; mais les gens (( d'Antioche me nomment la Perle, à cause de la (( quantité de bijoux dont mes péchés m'ont ornée . » Deux jom-s après elle donne tous ses biens aux

pauvres, se revêt crun cilice, et va s'enfermer dans une cellule au Mont des Olives. Quatre ans plus tard, celui qui avait tant admire son incomparable beauté la retrouva dans cette cellule et ne la reconnut pas, tant l'abstinence et la pénitence l'avaient changée. Ses grands yeux s'étaient creusés et enfoncés comme dans des fosses. Elle moment ainsi. Telle fut, dit le narrateur, la vie de cette courtisane, de cette désespérée : que Dieu nous fasse trouver miséricorde comme elle au jour du jugement^ !

Mieux vaut, du reste, empruntera ces précieuses annales un récit différent, comme le type des vocations innocentes et comme le premier exemple authentique et détaillé de ces luttes entre le cloître et la famille, qui se renouvellent depuis tant de siècles pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Euphrasie était la fille unique d'un sénateur proche parent de l'empereur Théodose ; son père étant mort pendant qu'elle était encore toute petite, elle fut fiancée à un très riche seigneur, et, en attendant qu'elle fût d'âge à se marier, sa mère la conduisit de Gonstantinople en Egypte, pour y visiter les immenses propriétés qu'elles y possédaient et qui s'étendaient jusque dans la haute Thébaïde. Elles séjournaient souvent dans un monastère de

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