XXVI LES MOINES D'OCCIDENT
vages ou au sein de ces civilisations corrompues dont l'excès et le raffinement ramonent trop souvent l'humanité à l'état sauvage. Qui donc, à moins d'être complètement dépravé par le vice ou appesanti par l'âge et la cupidité, n'a pas éprouvé, une fois au moins avant de mourir, l'attrait de la solitude ? Qui n'a ressenti le désir ardent d'un repos durable et régulier, où la sagesse et la vertu pussent fournir un aliment continuel à la vie de l'esprit et du cœur, à la science et à l'amour? Oii est l'âme chrétienne, quelque enchaînée qu'elle soit par les liens du péché, quelque souillée qu'elle ait pu être par le contact des bassesses terrestres, qui n'ait soupiré parfois après le charme et le repos de la viereligieuse,etrespiré de loin le parfum qu'exhale un de ces suaves et secrets asiles ' habités par Ja vertu et le dévouement, et consacrés à la méditation de l'éternité ? Qui n'a rêvé un avenir où il pourrait, pour un jour au moins, dire de lui-même avec le prophète : a. Sedebit solitarius et tacebit? » Qui n'a compris qu'il fallait réserver au moins quelques coins du monde, en dehors des révolutions, des agitations, des convoitises de la vie ordinaire, pour V réunir les concerts de l'adoration et de la recon-
1. Habent montes castelli sécréta suavia, ut veliit anachoretœ, preestante Domino, féliciter esse possitis. CASsionoR., Divin, litter., c. 29.
liNTRODUCTïON. xxvn
naissance des hommes à toutes ces voix de la nature, à tous ces chœurs de la création qui bénissent et vénèrent le Créateur?
Mais, pour que cet entraînement vers la solitude ne dégénériU pas en une infirmité de Tesprit, en une lâche désertion des devoirs et des épreuves de la vie, il fallait que la religion, avec tout ce qu'elle a de plus pur et de plus fort, vînt le justifier en le réglant. « J'approuve, » dit un grand évêque français du douzième siècle, « j'approuve la vie de ces hommes pour qui la cité n'est qu'une prison, qui trouvent le paradis dans la solitude, qui y vivent du travail de leurs mains, ou qui cherchent à s'y refaire l'esprit par la douceur de leur vie contemplative ; qui boivent des lèvres de leur cœur à la fontaine de la vie, et oublient tout ce qui est en arrière d'eux pour ne regarder qu'en avant. Mais, ni les plus secrètes forêts, ni les plus hautes montagnes ne donnent le bonheur à l'homme, s'il n'a en luimême la solitude de l'esprit, la paix de la conscience, les ascensions du cœur, ascensiones in corde; autrement il n'y a pas de solitude qui n'enfante la paresse, la curiosité, la vaine gloire, avec tous les orages des plus périlleuses tentations \ »
Aussi, pour les moines, la vie solitaire n'était pas
1. Yves de Chartres, ép. 192. — Voyez aussi sa belle épît. 256 sur les avantages de la vie cénobitique comparée à celle des anachorètes.