XXXII LES MOINES D'OCCIDENT
mécomptes, les chagrins, la mélancolie. Je n'en trouve aucune trace sérieuse ou profonde dans l'histoire, et pas plus dans les traditions des communautés dégénérées des temps modernes, que dans les siècles héroïques de leurs annales. Sans doute il y a eu des âmes jetées dans le cloître par un grand malheur, par une disgrâce éclatante, par la perte d'un être passionnément aimé, et j'en citerai quelques exemples curieux et touchants. Mais ils sont infiniment rares. Présenter en thèse générale la vie religieuse comme un asile pour la faiblesse et la tristesse, comme un lieu de refuge pour cette mélancolie^ qui était précisément proscrite et poursuivie dans la vie claustrale comme un vice, sous le nom à''acedia, c'est aller à l'encontre des faits et de la raison.
Le caractère distinctif qui éclate dans toute la série des grandes créations, des grandes existences monastiques, que je voudrais dérouler devant mes lecteurs, c'est la force. Non pas cette force que l'homme a en commun avec certains animaux; non pas cette force matérielle dont les méprisables triomphes démoralisent le monde; non pas cette force extérieure dont d'aveugles et lâches chrétiens invoquent trop souvent le dangereux secours ; non pas cette force qui consiste à imposer à autrui ses convictions ou ses intérêts : mais celle qui consiste à se
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discipliner soi-même, à se régler, à se contenir, à dompter la nature rebelle; celle qui est une vertu cardinale et qui règne sur le monde par le courage et par le sacrifice. Je n'hésite pas à dire que les moines, les vrais moines des grands siècles de rÉglise, sont les représentants de la virilité sous sa forme la plus pure et la plus énergique, de la virilité intellectuelle et morale, de la virilité condensée en quelque sorte par le célibat, protestant contre toute bassesse et toute vulgarité ^ , se condamnant à des efforts plus grands, plus soutenus, plus profonds que n'en exige aucune carrière mondaine, et arrivant ainsi à ne faire de la terre qu'un marche-pied vers le ciel et de la vie qu'une longue série de victoires.
Oui, grâce à la robuste constitution qu'ils avaient reçue de leurs fondateurs, grâce à cette incomparable discipline de l'àme qu'avaient su créer tous les législateurs monastiques, le moine puisait dans la solitude le trésor d'une force que le monde n'a jamais surpassée ni même égalée. La solitude, a dit un vénérable religieux de nos jours, la solitude
1. « Il est certain qu'en perdant ces institutions de la vie monastique, l'esprit humain a perdu une grande école d'originalité... Or tout ce qui a contribué à maintenir dans l'humanité une tradition de noblesse morale est digne de respect, et, en un sens, de regret, lors même que ce résultat a du être acheté par beaucoup d'abus et de préjugés. » Ernest Reîvax, Journal des Débats du 16 janvier 1855.
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est la patrie des forts, le silence leur prière \ L'histoire monastique tout entière n'est que la démonstration de cette vérité; et comment en eût-il été autrement? qu'était-ce que leur vie, si ce n'est une protestation permanente contre la faiblesse humaine ? une réaction chaque jour renouvelée contre tout ce qui rabaisse et énerve l'homme? une aspiration perpétuelle vers tout ce qui plane sur la vie terrestre et la nature déchue? Dans les monastères lidèles à leur constitution primitive, le mépris de la vie, ce secret des héros, était enseigné et pratiqué à chaque instant du jour. L'âme, toujours élevée à Dieu par les moindres habitudes de la règle quotidienne, lui offrait sans relâche le triomphe des forces les plus pures et les instincts les plus généreux de la nature humaine sur les sens et sur les passions.
De là vient que la vie monastique a toujours été comparée à une milice. « Venez voir, dit saint Jean Chrysostome, venez voir les tentes de ces soldats du Christ, venez voir leur ordre de bataille. Ils combattent tous les jours, et tous les jours ils défont et ils immolent les passions qui nous assiègent". » Milites Christi : c'est ainsi que les désignaient déjà