‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 4)Chapitre 162 sur 219 · s. HiEROiN., epist, 27, ad Eustoch · texte numérisé non relu

s. HiEROiN., epist, 27, ad Eustoch

(c ô Christ! et là où les Mages ont honoré en toi

(( l'homme et le Dieu' . »

Mais quelle est cette étrange recrue qui vient se mêler aux rangs de ces saintes et de ces patriciennes? C'est Zoé la Syrienne et la courtisane! et voici comment elle avait été amenée à Bethléem. Sur une montagne près de Césarée vivaient beaucoup d'anachorètes et parmi eux un jeune honmie de cette ville, nommé Martinien, qui, encore adolescent, s'était arraché du monde pour aller s'enfermer dans une cellule, où depuis plus de vingt ans il menait une \ie angélique. Sa renommée s'était répandue au loin; et de toutes parts les malades et les possédés venaient l'implorer. Son austère vertu était rehaussée, aux yeux de la foule qui assiégeait sa cellule, par la rare beauté de son visage et de sa taille virile. Comme à saint Antoine, aucune tentation ne lui avait été épargnée, et son historien, qui l'avait vu et connu, nous a conservé certains dialogues formidables qui se mêlaient, pour le jeune Syrien, aux épouvantements de la solitude. « Attends, Martinien, » lui avait dit une fois le démon, « attends et tu ver-

Scipio quam genuit, Pauli fudere parentes, Gracchorum soboles...

... Romani prima senatus, Pauperiem Cliristi et Belhlemica rura secuta est... HiEuoN. epist. 17, ad Eustoch.

(( ras si je ne viens pas à bout de ton orgueil. Tu (( verras si je ne saurai pas t'arracher de ta cellule <( et te promener de par le monde connne le vent (( promène la feuille tombée de l'arbre. »

Sur ces entrefaites, un jour que des passants s'entretenaient, dans les rues de Gésarée, de la vie prodigieuse de leur concitoyen, une courtisane fameuse et charmante, qui s'appelait Zoé, s'approche d'eux, les écoute et les interpelle : ce Qu'y a-t-il donc c( de si prodigieux dans ce que vous racontez ? Votre (( homme s'enferme conmie une bête fauve dans la (( solitude pour échapper au danger. Quand il n'y a (( pas de feu, le foin ne brûle pas; mais rester (( incombustible au miheu de l'incendie , voilà ce qui (( serait ime merveille. Votre Martinien saurait-il (( résister à la beauté d'une femme? Si j'allais le (( trouver, s'il me voyait dans l'éclat de ma jeunesse (( et de ma beauté, et s'il persévérait encore dans sa (( voie, alors, mais alors seulement il faudrait l'ad- (( mirer. » Une sorte de pari s'engage : l'âme généreuse du jeune solitaire en est l'enjeu. Zoé rentre chez elle, se déguise en mendiante, gravit la montagne et, le soir venu, au miheu d'un orage, elle frappe à la porte de la cellule : « Ouvrez-moi par <( pitié, » criait-elle, ce ô, ser^dtem^ de Dieu! j'ai (( perdu mon chemin. Ne me laissez pas dévorer (( pendant la nuit par les bêtes féroces. Ne méprisez

(( pas la prière d'ime pauvre égarée. Moi aussi, je

(( suis une créature de Dieu. »

A cette voix plaintive, Martinien hésite et se trouble, il se rappelle les menaces du démon. Mais par humanité il brave le danger. Il ouvre, et laisse entrer la voyageuse toute trempée de pluie. Ilallimie du feu pour la réchauffer, partage avec elle les dattes qui lui servaient de nourriture, puis se retire dans une cellule intérieure et s'y enferme. Pendant la nuit, la courtisane tire d'un sac qu'elle portait avec elle ses plus magnifiques ajustements, et au matin elle apparaît étincelante de parure et de beauté, devant le solitaire stupéfait. « C'est moi, » lui dit-elle, « la mendiante d'hier soir; je suis (( ta compatriote; née comme toi à Gésarée, c( mon cœur s'est enflammé pour toi; j'ai fait ce (( rude voyage pour te voir et me rassasier de toi, « et je ne veux pas l'avoir fait pour rien. » Puis elle le prêche à sa façon ; elle le supplie de ne pas user sa belle jeunesse dans des macérations intempestives. C'est le mariage qui lui convient. Et quoi de plus conforme à l'Ecriture? Saint Paul n'a-t-il pas recommandé honorahile connuhium et tJiorus immaculatus ? x4braham et tous les patriarches. Moïse le grand législatem% David et Salomon, n'ontils pas tous été mariés? Le voilà ébranlé; son âme si résolue s'énerve sous le coup de cette parole

séductrice. Il lui objecte sa pauvreté : (c Si je « t'épousais, où te mènerais-je et avec quoi te (( nourrirais-je? Je n'ai plus rien. — Qu'à cela ne (( tienne! » répond la tentatrice; ce viens seulece ment avec moi, viens jouir de ta jeunesse. J'ai ce de l'or, de l'argent, des esclaves pour deux : tu ce seras le maître de tout cela et le mien. » C'en est fait, il va succomber. Il demande seulement à sortir un instant pour voir si personne ne s'approche , s'ils ne risquent pas d'être surpris. Il monte sur un rocher voisin de sa cellule, et de là il promène son regard sur le vaste horizon. Tout à coup son cœur se transforme et se retrempe. Il redescend dans sa cellule, y ramasse quelques sarments, rallume le feu de la veille, entre résolument dans le foyer incandescent, et y reste jusqu'à ce que ses pieds soient brûlés au point de ne plus lui permettre de se tenir debout, tout cela pour se donner un échantillon du feu éternel, ce Voilà, » s'écrie-t-il, ce voilà, Martinien, ce qui t'attend, là où des anges ce sans pitié attiseront des flammes sans rémission : ce si tu peux supporter cela, écoute cette femme et ce suis-la! )) Sur quoi il tombe tout de son long, mêlant aux gémissements que lui arrache la douleur une protestation d'amour pour le Dieu qui lit dans les cœiu's. A ces mots et à cette vue, la malheureuse Zoé sort comme d\m songe. A Pins-

tant elle se dépouille de ses parures et les jette au feu, reprend ses haillons et se prosterne aux pieds calcinés du martyr : « Pardonnez-moi, serviteur (( de Dieu, et priez pour moi : vous connaissez la a force et la fraude du démon. Je veux lui échapper. (( Je ne rentrerai plus jamais dans ma ville ni dans « ma maison; je ne vivi^ai plus comme j'ai vécu. (( Mais aidez-moi à me sauver! Sachez-le, de même « qu'il a voulu lutter contre moi, je lutterai contre (( lui et je lui ferai honte, au nom de ce Seigneur (( Jésus qui a purifié Madeleine. » Ici les larmes et les sanglots l'étouffent. « Oui, » reprend-elle, « il a « cru se servir de moi connue d'une arme contre toi, « et c'est moi qui servirai d'arme contre lui ; je le (( vaincrai et je le confondrai. Mais où, dis-le-moi, (( où puis-je aller pour me sauver? »

Alors Martinien lui parle de Jérusalem, de Bethléem et de sainte Paula, qui venait d'y élever un temple au Christ où elle pourrait trouver un asile inviolable. Puis il lui donne congé, avec quelques dattes pour la soutenir pendant sa route, l'exhortant à la persévérance, de peur que sa rechute ne la vouât à une dérision suprême, (c Dieu est le patri- « moine des pénitents. — Ah ! » reprend-elle, « j'es- (( père en Celui en qui ont espéré les gentils dont l'es- (( poir n'a pas été trompé ; j'espère que le diable ne (( me comptera pas dans son patrimoine. » Cela dit,

elle s'éloigne et chemine toujours pleurant et priant jusqu'à Bethléem. Arrivée auprès de Paula, elle lui raconte toute son histoire. A peine son récit terminé, la sainte matrone se met à glorifier Dieu ; puis, ouvrant à la pénitente sa maison et son cœur, elle lui consacre une part toute spéciale dans sa maternité spirituelle. Bientôt les progrès de la nouvelle venue dans l'austérité claustrale allèrent si loin, que Paula était souvent obligée de mettre un frein à l'excès de son zèle et de lui enjoindre de ménager ses forces afin de pouvoir achever sa carrière; mais jamais on ne put obtenir d'elle qu'elle touchât à aucun mets habituel, ni vin, ni huile, ni fruits quelconques. Elle vécut ainsi dix ans, toujours au pain et à l'eau, et couchant sur la dure. Telle fut, dit le narrateur contemporain, telle fut la fin de cette bienheureuse, et tels ses combats\

Cependant c'était surtout au sein du patriciat romain que se recrutaient les nouvelles familles monastiques, dont ritahe faisait don à la Palestine.

La noble Fabiola, dont nous avons dit les largesses envers les pauvres de Rome, était aussi venue à Jérusalem et à Bethléem, et s'y était trouvée

t. Hic est (itiis hujus beatte et liaîc sunt ejiis certamina. Bollaivd. t. ]I Februar., p. 667-669.

MOINES DOCC. I. Il

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avec saint Jérôme et sainte Paula. Mais elle n'y était pas restée. La crainte de l'invasion des Huns l'avait rappelée à Rome. Marcella, qui survécut à toutes ces saintes femmes, quoique leur aînée d'âge et de conversion, n'avait point obéi à l'éloquente tendresse de l'appel que lui avait adressé Jérôme* au nom de Paula et de sa fille. « Quittez, » lui disaient-elles, (( cette Rome où tout détourne de la (c vocation delà paix religieuse. Ici, au contraire, (( dans cette campagne du Christ, tout est simpli- (( cité, tout est silence. Où que vous alliez, le lace boureur, appuyé sur sa charrue, murmure les (( louanges de Dieu ; le moissonneur se délasse pai* (( le chant des psamnes, et le vendangeur en taillant (( sa vigne redit quelque chose des accents de David. (( Ce sont les chants d'amour de ce pays, les mélo- (( dies du berger, l'accompagnement du labou- « reur-. »

Mais, vers la même époque (347-409) , une autre femme illustre et sainte, issue d'une autre branche de la famille desMarcellus, Mélanie l'ancienne, fille d'un consul, mère d'un préteur, célèbre dans toute l'Église par son éclatante vertu et son dévouement aux moines, devint la souche de toute une nom-

1. Après la mort de sa mère Albina, vers 388. 2.ïraduclioiideM. Villemain, Tableau de l'éloquence chrétienne au (jitalrième siècle.

brcusc lignée de saintes âmes, rattachées à la vie religieuse en même temps qu'à la première noblesse de RomeV Sous sa direction s'élevait à Jérusaleni une autre colonie monastique, rivale par la dévotion et la charité de celle que dirigeaient à Bethléem Jérôme et Paula.

Restée veuve à vingt-deux ans, ayant perdu en l'espace d'un an son mari et deux de ses fils, n'ayant plus qu'un seul petit enfant qu'elle confia à des mains chrétiennes, Mélanie quitta Rome et cingla vers l'Egypte, afin de consoler sa doulem^ et de réchauffer sa foi par le merveilleux spectacle de la vie que menaient les solitaires qui semblaient déjà vivi'e avec les anges. C'était en 372, la dernière année de la vie de saint Athanase*. Mélanie, en débarquant, vit encore le grand évêque d'Alexanch'ie et reçut de ses mains une relique de la Thébaïde : une peau de brebis qu'il tenait lui-même du saint abbé Macaire. Elle pénétra ensuite jusque dans le désert de Nitrie et de Scété, et passa près de six mois à recueillir les leçons et à étudier les austérités des cénobites qui les habitaient. L'évêque Palladius et le prêtre Rufin, qui s'y rencontrèrent

1. Mélanie, née au plus tôt en 347 (Rosweyde, p. 441), élait, selon saint Paulin, petite-lille de Marcellinus, consul en 341 ; selon saint Jérôme, elle était sa lille.

2. C'était aussi l'année du premier pèlerinage de saint Jérôme en Egypte. RoswEvDL, Prxlud. in lib. il Vit. Patrum.

avec elle, nous ont laissé le récit le plus attachant de ses pèlerinages dans ces saintes solitudes^ . A la mort d'Athanase, les ariens, sûrs de l'appui de l'empereur Valens, firent éclater contre les orthodoxes l'une des persécutions les plus atroces dont l'histoire ait gardé le souvenir. Les moines, comme on l'a déjà dit, en furent les principales victimes. Mélanie qui avait déjà bravé la défense de l'empereur pour aborder en Egypte", mit sa vie et sa fortune au service des confesseurs de la vraie doctrine. Elle dérobait les uns aux recherches des bourreaux ; elle encourageait les autres à comparaître devant le tribunal des magistrats persécuteurs, où elle les accompagnait, où elle fut ellemême citée comme rebelle au très-divin empereur, mais où son intrépidité triompha des juges confondus. Pendant trois jours elle nomTit à ses frais les cinq milles moines qui se trouvaient à Nitrie^ Un grand nombre d'évêques et de moines orthodoxes ayant été déportés en Palestine, elle les y suivit, et l'on voyait sur le soir la noble femme, déguisée sous le grossier manteau d'une servante^ porter aux prisonniers les secours qui lem^ manquaient.

1. De Vitis Patrum, lib. ii, auct. Rufin., Aquileieiisi presbyt., et lib. VIII, auct. Pallad., Helonopol. episc.

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