De VinjinUate, c. 5, G
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son usage. Elles iffe recherchent pas, elles repoussent tout ce qui relève la beauté; elle n'ont ni poui'pre ni luxe, point de privilèges, point de profits, point de recherches délicates, rien enfin que des devoirs qui raniment en elle des vertus^ . »
Anibroise, dont la renonnnée allait jusque chez les Bai'bares convertir la reine des Marcomans, et attirait du fond de la Mauritanie des vierges qui venaient à Milan recevoir le voile" de ses mains, Ambroise passa pom* le principal docteur de l'Église latine jusqu'à ce qu'Augustin parût.
Ce fut à Milan et en 385, l'année même où saint
1. Epist. Ci, I, 18, t. Il, j). 836, éd. Bened. Nous eiiiprunlons ici e» partie la traduction de M. Villemain.
2. Le voile était, dès le premier siècle, la marque dislinclive des vierges consacrées à Dieu, On remarque dans les Catacombes des peintures représentant la vélation solennelle : le pontife a tous les traits de saint Pierre et il montre du doigt la sainte Vierge comme le modèle que la religieuse devra retracer dans sa conduite. Saint Ambroise explique longuement le sens de cet usage. {De Virginit., 1,111, c. 1.) Saint Jérôme dit expressément que, dans les monastères de Syrie et d'Egypte, toutes celles qui se vouaient à Dieu présentaient leurs cheveux à couper aux mères des monastères et se couvraient la lète d'un voile sombre. {Lettres, t. V, p. 169 et 385, éd. Collombet.) Saint Augustin, dans la règle qu'il a composée pour les religieuses, leur défend de porter des voiles si déliés qu'on puisse voir ou les cheveux nus, ou la coiffure de la tête. Du reste le voile était regardé par beaucoup de Pères comme obligatoire pour toutes les vierges, et mêmes pour les femmes qui se respectaient. Tertullien cite à ce sujet aux chrétiennes de son temps l'exemple des femmes païennes de l'Arabie, qui, comme les Orientales de nos jours, se cachent la ligure, à l'exception d'un œil : « Indicabunt vos Arabise feminœ ethnicie, quœ non caput, sed faciem quoque ila tolam tegunt, ut uno oeulo
208 LES PRÉCUHSEURS MONASTIQUES
Jérôme quittait Rome une seconcte et dernière fois pour se replonger dans la solitude de Bethléem, que la parole inspirée d'Ambroise et le spectacle de cette vie toute entière prodiguée au service de Dieu et du prochain commencèrent à ouvrir les yeux du jeune Augustin. Ce fut là que, un an plus tard, la révélation de ce qui se passait dans les âmes que r esprit de Dieu entraînait à la vie monastique vint l'inonder d'une Imiiière à laquelle il ne voulut plus résister. A dix-neuf ans la lecture de VHortensius de Gicéron l'avait rempli de mépris pour la bassesse du monde d'alors et enflammé d'un noble enthousiasme pom^ le bien, pour le beau, pour les luttes de l'esprit, pour la conquête de la sagesse. Mais un jour vint où il apprit qu'il y avait quelque chose de plus grand que la science, et un enthousiasme plus pur que celui de l'éloquence ou de la philosophie. Ce que le génie de Gicéron avait fait pour son esprit, la vie d'Antoine, racontée par Athanase, le fit pom^ son âme. Nous avons déjà dit comment Athanase avait écrit une Vie de saint Antoine, où se résmnaient les merveilles de la Thébaïde, et qui s'était répandue dans tout l'Occident, comme la gloire de l'illustre proscrit qui en était Fauteur. Laissons raconter à Augustin lui-même conunent
liberato, conleiita3 sint diinidiam frui lucein, quam totain faciem proslituere. » Da Virgin. velaiicL, c. 16.
elle alla jusqu'à Trêves créer au sein de la cour impériale des vocations monastiques dont le récit devait enfanter d'autres conquêtes de la grâce. Cette page immortelle des Confessions appartient essentiellement à l'histoire monastique : elle montre, par le témoignage du plus grand des contemporains, cette action de la Thébaïde sm^ l'Occident dont le saint patriarche d'Alexanchie, exilé dans la Gaule et en Italie, avait été Finstrument providentiel. Elle offre en outre le tableau le plus éloquent et le plus exact qu'on ait jamais tracé de ces luttes de l'âme d'où sont sorties toutes les conversions qui , avant et depuis Augustin, ont peuplé les monastères et le ciel. Augustin était donc à Milan, où il professait l'éloquence avec son ami Alypius, lorsqu'il reçut la visite d'un de ses concitoyens d'Afrique, Pontitianus, l'un des premiers officiers militaires du palais et déjà chrétien, ce Nous nous assîmes, dit Augustin, pour nous entretenir. Il aperçut par hasard, sur une table de jeu qui était devant nous, un volume. Il l'ouvrit, c'était l'apôtre Paul... Je lui avouai que cette lecture était ma principale étude. Alors il fut amené par la conversation à nous parler d'Antoine, le moine d'Egypte, dont le nom si glorieux parmi vos serviteurs nous était incoimu. Il s'en aperçut et s'arrêta sur ce sujet ; il révéla ce grand hoimne à notre ignorance, dont il ne pouvait assez s'étonner.
MOINES DOCC, I. 12
2i0 LES PRÉCURSEURS MOiNASTIQUES
Nous étions dans la stupeur de l'admiration au récit de ces irréfragables merveilles de si récente mémoire, presque contemporaines, opérées dans la vraie foi, dans l'Eglise catholique. Et nous étions tous surpris, nous d'apprendre, lui de nous apprendre ces faits extraordinaires. Et ses paroles coulèrent de là sur ces saintes foules de monastères et les parfums de vertu qui s'en exhalent vers vous, Seigneur, sur ces fécondes aridités du désert dont nous ne savions rien. Et à Milan même, hors des murs, était un cloître remph de bons frères élevés sous l'aile d'Ambroise, et nous l'ignorions.
(( Il continuait de parler, et nous écoutions en silence; et il vint à nous conter qu'un jour, à Trêves, l'empereur passant l'après midi aux spectacles du cirque, trois de ses compagnons et lui allèrent se promener dans des jardins attenant aux murs de la ville ; et comme ils marchaient deux à deux, l'un avec lui, les deux autres ensemble, ils se séparèrent. Ceux-ci chemin faisant entrèrent dans une cabane où vivaient quelques-uns de ces pauvres volontaires, vos serviteurs, de ces pauvres d'esprit à qui appartient le royamne des cieux ; et là ils trouvèrent un manuscrit de la vie d'Antioche. L'un deux se met à lire; il admire, son cœur brûle, et, tout en lisant, il songe à embrasser une telle vie, à quitter la milice du siècle pour vous
servir : ils étaient rnn et l'aiitro agents des affaires de l'empereur. Rempli soudain d'un divin amour et d'une sainte honte, il s'irrite contre lui-même, et, jetant les yeux sur son ami : ce Dis-moi, je te prie, c( où donc tendent tous nos travaux? Que cherce chons-nous? Pour qui portons-nous les armes? (( Quel peut être notre plus grand espoir au palais (( que d'être amis de l'empereur? Et dans cette force tune, quelle fragilité ! que de périls ! et combien (( de périls pour arriver au plus grand péril ! Et (( puis, quand cela sera-t-il? Mais, ami de Dieu, si c( je veux l'être, je le suis, et sur l'heure. »
(( Il parlait ainsi, tout bouleversé par l'enfantement de sa nouvelle vie, et puis, ses yeux reprenant leurs course dans ces saintes pages, il lisait : son cœur changeait à votre vue, et son esprit se dépouillait du monde, comme on vit bientôt après. Et il lisait, et les flots de son ame roulaient frémissants ; il vit et vainquit, et il était à vous déjà lorsqu'il dit à son ami : « C'en est fait, je romps avec « tout notre espoir; je veux servir Dieu, et à cette « heure, en ce lieu je me mets à l'œuvre. Si tu (( n'es pas pour me suivre, ne me détourne pas. » L'autre répond qu'il veut aussi conquérir sa part de gloire et de butin. Et tous deux, déjà vos serviteurs , bâtissaient la tour qui s'élève avec ce que l'on perd pour vous suivre.
c( Pontitianiis et son compagnon, après s'être promenés dans une autre partie da jardin, arrivèrent, en les cherchant, à cette retraite, et les avertirent qu'il était temps de rentrer, parce que le jour baissait. Mais eux, déclarant leur dessein, comment cette volonté leur était venue et s'était affermie en eux, prièrent leurs amis de ne pas contrarier leur résolution, s'ils refusaient de la partager. Ceux-ci, ne se sentant pas changés, pleurèrent néanmoins sur eux-mêmes, disait Pontitianus. Ils félicitèrent pieusement leurs camarades, en se recommandant à leurs prières. Puis ils retournèrent au palais, le cœur traînant toujours à terre, et les autres, le cœur toujours attaché au ciel, restèrent dans la cabane. Tous deux avaient des fiancées, qui, à cette nouvelle, vous consacrèrent leur virginité. »
Augustin continue : on ne se lasse pas de le transcrire : « Je me rongeais intérieurement, j'étais pénétré de confusion et de honte, pendant que Pontitianus parlait. Il se retira. Et alors, que ne me dis-je pas à moi-même ! . . . Dans cette violente rage au logis intérieur où je poursuivais mon âme dans le plus secret réduit de mon cœur, le visage troublé comme l'esprit, je saisis Alypius, et m'écriai : « Que faisons-nous donc? qu'est-ce que cela? que « viens- tu d'entendre? Les ignorants se lèvent : ils « forcent le ciel; et nous, avec nos sciences sans
(( cœur, nous voilà vautres dans la chair et dans le (( sang! Est-ce honte de les suivre, et n'avons- (( nous pas plutôt honte de ne pas même les suivre ? » Il se taisait surpris et me regardait, car mon accent était changé. Et mon front, mes joues, mes yeux, le teint de mon visage, racontaient bien plus mon esprit que les paroles qui m'échappaient. Notre demeure avait un petit jardin... C'est là que m'avait jeté la tempête de mon cœur. . . Alypius me suivait pas à pas; car j'étais seul, même en sa présence. Nous nous assîmes le plus loin possible de la maison. Je frémissais dans mon âme, et je m'indignais de l'indignation la plus violente de ce que je ne passais pas encore à votre volonté, à votre alliance, ô mon Dieu! où toutes les puissances de mon âme me poussaient en me criant : Courage ! . . . Mais ces vanités des vanités, mes anciennes maîtresses, me secouaient par ma robe de chair, et me disaient tout bas : Est-ce que tu nous renvoies? Quoi! dès ce moment nous ne serons plus avec toi, pour jamais? Et dès ce moment, ceci, cela ne te sera plus permis, et pour jamais? Et elles ne m'abordaient
plus de front, querelleuses et hardies, mais par de timides chuchotements murmurés à mon épaule, par de furtives attaques, elles soHicitaient un regard. . . La violence de l'habitude me disait : Pourras-tu vivre sans elles? Mais déjà elle-même ne me
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parlait plus que d'imo voix languissante. Car du côté où je tournais mon front et où je redoutais de passer, se dévoilait la chaste majesté de la continence... Elle étendait pour me recevoir et m'embrasser ses mains toutes pleines de bons exemples : enfants, jeunes filles, jeunesse nombreuse, tous les Ages, veuves vénérables, femmes vieillies dans la virginité, et dans ces saintes âmes la continence n'était pas stérile : elle enfantait les générations de joies célestes qu'elle doit, ô Seigneur! à votre conjugal amour. Et elle semblait me dire, d'une douce et encourageante ironie : Quoi! ne pourras-tu ce
qui est possible à ces enfants, à ces femmes?
(( Alors il s'éleva dans mon cœur un affreux orage, chargé d'une pluie de larmes. Pour le laisser éclater tout entier, je me levai, je m'éloignai d'Alypius. J'allai me jeter par terre sous un figuier, et je lâchai les rênes à mes larmes... Et je vous parlai non pas en ces termes, mais dans ce sens : (( 0 Seigneur! jusqu'à quand vous irriterez-vous (( contre moi? Ne gardez pas souvenir de mes ini- « qiùtés passées. » Car je sentais qu'elles me retenaient encore. Et je laissai échapper ces mots dignes de pitié : « Quand? quel jour? Demain? « après demain? Pourquoi pas à l'instant? pource quoi pas sur l'heure en finir avec ma honte? » Et tout à coup j'entends sortir d'une maison voi-
KX OCCÏDFNT. 215
sine comme mie voix d'enfant ou déjeune fille qui chantait et répétait ces mots : « Prends, lis! prends, (( lis!... » J'arrêtai mes larmes et je ne vis plus là qu\m ordre di\^n d'ouvrir le livre de TApôtre et de lire le premier chapitre venu. Je savais qu'Antoine, survenant un jour à la lecture de l'Évangile, avait saisi comme adressées à lui-même ces paroles : <( Va, vends ce que tu as, donne-le aux pau- (( vres, et tu auras un trésor dans le ciel; ^iens, (( suis-moi », et qu'im tel oracle l'avait aussitôt converti à vous. Je revins vite à la place où Alypius était assis; car en me levant j'avais laissé le livre de l'Apôtre. Je le pris, l'omTis, et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux. « Ne vi- (( vez pas dans les festins, dans les débauches, ni (( dans la dispute et la jalousie ; mais revêtez-vous (( de Jésus-Christ, et ne faites pas de votre sensua- (( lité une providence charnelle. » Je ne voulus pas, je n'eus pas besoin d'en lire davantage. Ces Hgnes à peine achevées, comme si une lumière de sécurité se fût répandue sur mon cœur, les ténèbres du doute disparurent* . »
On sait le reste, et comment l'immortel fils de Monique devint chrétien, puis prêtre, puis évêque,
1. s. Alt.ustin, Confessions, liv. viii, c. 6 à 12, traduction de M. Louis Moreaii, avec quelques retouclies empruntées à M. Ville- ]i)ain.
et enfin le plus grand docteur de son temps et peutêtre de tous les siècles.
Mais ce qu'on ne sait pas assez, c'est qu'à partir de son retour en Afrique, s'il ne fut pas, à proprement dire, moine ^ , il vécut de la vie religieuse.
N'étant que simple prêtre, il créa à Hippone un monastère où il observait la pauvreté évangélique^ Promu à l'épiscopat, il n'en voulut pas moins continuer la vie commune qu'il avait menée depuis sa conversion avec les serviteurs de Dieu, et il fonda une seconde communauté dont il composa le clergé de son siège épiscopal\ au sein de laquelle il acheva sa carrière, et qui devint une pépinière d 'évoques. Accusé par le donatiste Pétilien d'avoir
1. On a longuement et fort inutilement débattu la question de savoir si saint Augustin fut moine ou non. 11 le fut évidemment au même titre que saint Basile, saint Jérôme, saint Jean Chrysostome, et tous les autres Pères auquels on ne conteste pas cette qualité. Thomassin (Pars 1, 1. iii,c. iir, 9) soutient que saint Augustin ne fut jamais moine, mais seulement fondateur d'une réunion de clercs astreints par un vœu de continence et de pauvreté. On ne saisit pas très-bien la différence, eu égard à l'époque où vivait le saint, antérieure de beaucoup à la réglementation plus récente et plus précise du caractère monastique. D'un autre côte, M. Collombet indique un opuscule de Ferrand, avocat au parlement, intitulé : Discours où l'on fait voir que saint Augustin a été moine. Paris, 1689.
2. Quia hoc disponebam in monasterio esse cum fratribus... cœpi boni propositi fratres coUigere, compares meos, nihil habentes, .sicut nihil habebam, et imitantes me. Sermo 355, édit. Caume, t. II.
3. Et ideo voluihaberein ista domoepiscopiimecummonasterium clericorum. Ihid.
introduit une nouveauté au sein de l'Église en inventant la vie monastique, il répond que, si le nom de monastère est nouveau, le genre de vie des moines, basé sur l'exemple des apôtres et des premiers chrétiens, est aussi ancien que l'Église \
L'institut monastique peut donc revendiquer la gloire de celui qui a été déclaré le plus célèbre et le plus grand des théologiens-, le père et le maître de tous les prédicateurs du saint Évangile% et qui se place entre Platon et Bossuet, entre Gicéron et saint Thomas d'Aquin, au premier rang de ces rares esprits qui planent sur les siècles. C'est dans les exercices et les austérités de la vie claustrale que se forma définitivement cet homme, aussi grand par la pensée que par la foi, par le génie que par la vertu, né pour exercer sur son temps et sur tous les temps le plus légitime ascendant. Sans doute tout n'est point parfait dans ce qu'il nous reste de lui : la subtilité, l'obscurité, le mauvais goût d'un siècle de décadence littéraire, y tiennent leur place. Mais qui l'a jamais emporté sur lui par l'immensité, la variété, l'inépuisable fécondité de ses travaux, la profonde sensibilité et la charmante candeur de son âme, l'ardente curiosité, l'élévation
î. Contr, litt. Pet., liv. m, c. 40.