Yit. Pair., cil
lernellc, emportant avec lui la Vie des Pères du désert, quelques semences de légumes et des outils, s'enfonce dans les hautes montagnes et les forêts inhabitées qui dominent son pays natal, rencontre onfm un emplacement resserré en trois sommets escarpés, au confluent de deux ruisseaux, et y fonde, sous le nom de Coudât, un monastère destiné à devenir Tun des plus célèbres de l'Occident. Il y trouvait une terre assez peu propre à la culture, mais qui était, à cause de son accès difficile, au premier occupant'. Il s'abrite d'abord sous un énorme sapin, dont les épais rameaux lui représentent le palmier qui servait de tente à l'ermite Paul dans le désert d'Egypte; puis se met à prier, à lire et à planter ses légumes, avec la certitude d'être protégé contre les curieux et les importuns par la roideur extrême des sentiers qui traversaient ces précipices , et aussi par ces amas d'arbres abattus et entrelacés qu'on appelle chablis, tels qu'on en rencontre souvent dans les bois de sapins non encore soumis à mie exploitation régulière.
1. Ce droit du premier occupant se prolongea sur les hauteurs du Jura pendant tout le moyen âge, et fut reconnu comme ancienne coutume dans une charte de 1126. Guillaume, Hist. de Salins, t.l. preuves, p. 36. La chronique en vers reproduite par Mabillon (Aniial. t. I, append., n" 3), s'inspirant évidemment d'idées plus modernes, dit que la forêt du Jura, située entre le Rhône et l'Ain, n'appartenait qu'à l'Empire et n'était comprise dans aucun royaume.
EN OCClDEiNT. 271-
Sa solitude n'est troublée que par les bêtes fauves, et de temps à autre par quelque hardi chasseur'. Cependant il y est rejoint par son frère Lupicin et d'autres, en si grand nombre qu'il leur fallut bientôt s'étendre et créer de nouveaux établissements dans les environs^. Les deux frères gouvernaient en connnun ces monastères, et maintenaient non sans peine l'ordre et la discipline au milieu de cette multitude croissante de novices, contre laquelle protestait un vieux moine qui se plaignait qu'on ne lui laissait plus même la place de se coucher. Les femmes, comme toujours, ne voulurent pas rester en arrière, et sur une roche voisine, suspendue comme un nid au bord d'un précipice^, la sœur de nos deux abbés gouvernait cent cinq vierges si sévèrement cloîtrées, qu'une fois entrées au couvent, nul ne pouvait les entre-
1. vu. s. Romani, ap. Act. SS. Bolland., d. 28 febr., p. 741. — Cf. Vie (les saints Francs-Comtois, par les professeurs du collège Saint-François- Xavier; Besançon, 1855, excellent recueil que nous citerons souvent, le meilleur qui ait paru en ce genre depuis la renaissance des études catholiques.
2. La première de ces colonies fut Lauconne, à une lieue de Coudât, qui est devenue le village actuel de Saint-Lupicin. Une autre donna naissance, selon l'opinion la plus probable, à l'abbaye de Romain- Moutier au delà du Jura, vers le lac Léman, dont nous aurons à parler plus tard.
3. Cet emplacement est aujourd'hui occupé par l'église de Saint- Romain- de -Roche, où reposent les reliques du saint fondateur de Condat.
272 LES PRÉCURSEURS MOiNASTIQUES
Aoir, si ce n'est pendant le trajet de leur corps du
lit de mort au cimetière.
Quant aux religieux, chacun d'eux avait une cellule séparée; il n'y avait que le réfectoire de commun. En été, ils prenaient leur sieste sous les grands sapins qui, en hiver, protégeaient leur demeure contre la neige et la bise. Ils cherchaient à imiter les anachorètes d'Orient, dont ils étudiaient tous les jours les diverses règles, tout en les tempérant par certains adoucissements qu'exigeaient à la fois le climat, leur travail quotidien et la constitution même de la race gauloise. Ils portaient des sabots et des tuniques de peaux de bêtes mal cousues, qui les préservaient delà pluie, mais non du froid rigoureux de ces âpres sommets, où l'on est, dit leur biographe, à la fois écrasé et enterré sous la neige, tandis qu'en été la chaleur produite par la réflexion du soleil sur les parois perpendiculaires des rochers est insupportable. Lupicin renchérissait en austérité sur tous : il couchait dans un tronc d'arbre creusé en forme de berceau; il ne vivait lui-même que de potages de farine d'orge avec le son, sans sel, sans huile et même sans lait; et un jour, révolté par la délicatesse de ses confrères, il s'en fut jeter pêle-mêle dans une même chaudière les poissons, les herbes, les légumes, que les moines avaient préparés à part et avec une certaine recher-
cho. La communauté s'en montra très-irritée , et douze religieux, dont la patience était à bout, s'en allèrent. Là-dessus une altercation éclata entre les deux frères. « Il aurait mieux valu, » dit Romain à Lupicin, « que tu ne fusses jamais venu ici, que (( d'y venir pour mettre en fuite nos religieux. (( — N'importe, » répondit Lupicin, a c'est la paille « qui se sépare du blé; ce sont douze orgueilleux, (( montés sur de trop grands souliers, et en qui (( Dieu n'habite point. » Cependant Romain réussit à ramener les fugitifs , qui devinrent tous , à leur tour, supérieurs de communautés' .
Car la fécondité colonisatrice de\int aussitôt le caractère manifeste de cette nouvelle république ; et c'est même à propos de Coudât et de ses fils, si je ne me trompe, que les annales monastiques emploient pom* la première fois cette image si banale, mais si juste, de l'essaim qui sort de la ruche, pour décrire ces colonies de moines qui sortaient de la maison mère pour aller peupler d'églises et de monastères toute la Séquanaise et les provinces voisines ■. Tous reconnaissaient l'autorité des deux
1. Vif. S. Romani, p. 742; ibid., p. 743. — Vit. S. Eugendi, c. 14, ap. BoLL\ND. — Vif. S. Lupicini,Sip. Bollând., die 21 mart., p. 2f33. Grec. Turon., Vit. Patrinn, i, 7, 8. — Ce dernier trait se passa à Romain-Moutier, in illis A lemanniœ regionilnis, dit Grégoire de Tours.
2. Cœperunt exinde venerabllia Patrum examina, velut ex refeclo apumalveario,Spiritusanctoructante,difFundi... Vit. S. Rom., loc.cii.
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frères ; tous excitaient déjà Padmiration des chrétiens orthodoxes. Sidoine Apollinaire , dont l'esprit cultivé aimait à se tenir au courant de tous les événements contemporains , connaissait et vantait ces solitudes du Jura, et félicitait leurs habitants d'y trouver un avant-goût des joies du paradis ^ .
Pendant les dernières années de Romain (450-460) on vint lui présenter un enfant de sept ans, qui devait un jour le remplacer et donner pendant plusieurs siècles son nom à Coudât'. Eugende, quatrième abbé (496-510), substitua un dortoir commun, où il couchait lui-même, aux cellules séparées des moines. Il veillait avec autant de sagesse que d'activité aux besoins matériels et spirituels de sa communauté , sans se laisser décoiu*ager par les difficultés et les dangers dont la société civile et religieuse de ce temps-là était assaillie. Nulle contrée n'y était plus en proie que la Séquanie, alors tellement envahie et ravagée par les incm^sions des barbares Alamans, que le prudent Eugende se croyait obligé d'envoyer chercher sa provision de sel , à travers le Jura et les Alpes , jusque sur les