Vita S. Lupicini, p
après avoir fourni la première étape de sa course, s'échappe des gorges du Valais pour aller précipiter ses eaux bourbeuses dans le limpide azur du lac de Genève. Il était destiné à honorer remplacement du martyre de saint Maurice et de la légion thébéenne, qui s'étaient arrêtés là et avaient mieux aimé y être égorgés que d'aller massacrer les chrétiens engagés dans la grande insurrection nationale des Bagaudes contre l'effroyable oppression de la fiscalité et delà conscription romaines'. Leurs reliques y furent recueillies et déposées dans mie église plus d'une fois écrasée par les éboulements des rochers qui se déchirent à peine pour laisser passer le fleuve impétueux. Agaune a pris et gardé jusqu'à nos jom*s le nom de saint Maurice*. Il fut dès lors la métropole monastique du royaume de Bourgogne tant de fois détruit et tant de fois restauré. Cent moines descendirent de Gondat pour y habiter; leur ancien abbé, Viventiole, déjà évêque de Lyon, assisté par son ami Avitus, présida à la cérémonie d'inauguration, et fixa, dans un discours qui nous a été conservé , les principales conditions du genre de vie que les frères devaient y mener.
1. Conf. Act. SS. BoLLAND, die 22 sept., p. 336, 342, 347. Rettbeug. Kirchengeschichte Deutschlands, t. I, p. 96. Ce dernier auteur a fort justement caractérisé cette insurrection.
2. Cette abbaye, qui appartient depuis 1128 aux chanoines réguliers, subsiste encore aujourd'hui.
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(]eux de Gonclat et d'Agaune suivirent pendant un certain temps la même règle' : le. même esprit et la même discipline régnaient ainsi au nord et au midi de la domination des Burgondes. Mais Sigismond donna à sa fondation une splendeur plus grande. Grâce à ses donations, il put y avoir jusqu'à neuf cents religieux qui, divisés en neuf chœurs, y chantaient alternativement et sans interruption les louanges de Dieu et des martyrs. C'était ce que Fou appelait le Laus perennis, et Ton verra que le grand monastère bourguignon ne fut pas le seul d'où jaillissait ce flot de prières qui ne se taisait ni jour ni nuit. Le roi Sigismond alla lui-même grossir ce chœur incessant, lorsqu'il se fît moine pour expiei* le crime qu'il avait commis comme Constantin, en sacrifiant son fils du premier lit à la perfidie de sa seconde fenune. On sait comment il périt avec toute sa famille, égorgé parles fils de Clovis (522-323). Si, du Rhône au Danube et de la Savoie à la Pannonie, nous suivons la frontière romaine, entamée, violée de toutes parts, nous retrouverons encore et toujours les moines au poste de Phon-
1. Cellequiest connue sous le nom deRèglede Tftma^e; c'est l'ancien nom d'Agaune, que quelques auteurs croient avoir été fondée deux siècles avant Sigismona, ou au moins depuis 478. Il règne du reste une grande incertitude sur toutes ces règles antérieures à saint Benoit.
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neur et du danger, du dévouement et du salut. Déjà nous les avons vus aux prises avec les Goths, les Francs, les Burgondes. Allons les reconnaître sur le chemin de ces races germaines, lin moment entraînées par Attila hors de leur pente naturelle, des Thuringiens, des Alamans, des Rugiens, des Hernies, qui vont franchir les derniers obstacles et porter les derniers coups au fantôme de l'empire. Leur influence apparaît surtout dans la vie de Sévcrin, écrite par un de ses disciples et remise en lumière de nos jours par Ozanam, cet écrivain plein de charme et d'autorité qui laisse à peine de quoi glaner partout où il a passé. Se vérin s'était établi euNorique (420?-482j, dans ces contrées qui sont devenues la Bavière et F Autriche, et habitait un monastère près du site actuel de Vienne. Il n'avait jamais voulu révéler le lieu de sa naissance ; mais son langage dénotait une origine latine, et sa vie prouvait qu'il avait longtemps séjourné dans les déserts monastiques de l'Orient* , avant d'introduire la vie des cénobites sur les bords du Danube. Plusieurs siècles devaient, du reste, s'écouler avant qu'elle y donnât tous ses fruits. Mais Séverin en est resté, dans la mémoire reconnaissante du peuple et de l'Eglise, le véritable inaugurateur.
1. Vit. S. Severini, auct. Eugippio, ap. Bolland., die 8 jan., p. 485.
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Vrai médecin et pasteur des âmes, il consacra une activité merveilleuse avec des trésors de courage, de patience et d'habileté, à maintenir la foi dans ces provinces déjà presque entièrement chrétieimes, à préserver la vie et les biens des populations envahies, à convertir les bandes conquérantes dont rhérésie arienne venait aggraver la barbarie. Il dirigea plus d'une fois avec succès la défense militaire des villes romaines assiégées par les Barbares ; et quand la victoire se prononçait, comme d'ordinaire, pour ceux-ci, il s'occupait avec une infatigable sollicitude d'alléger le sort des captifs, de les nourrir, de les vêtir. Tout endurci qu'il fût par le jeûne et la mortification, il se sentait affamé quand ils avaient faim et frissonnait avec eux quand le froid venait saisir leurs corps dépouillés'. Il semble avoir inspiré une égale vénération aux Barbares et aux Romains, et sur les deux rives du grand fleuve qui ne protégeait plus le territoire de l'empire. Le roi des Alamans, maîtrisé par le spectacle de cette intrépide charité, lui ayant offert le choix d'une faveur quelconque. Se vérin lui demanda d'épargner les terres des Romains et de mettre en liberté ses prisonniers. Il usait du même ascendant sur le roi des Rugiens, autre peuplade qui était venue des
L Ibid. p. 488, 491.
bords de là mer Baltique s'établir en Pannonie. Mais la femme de ce roi, plus féroce que lui et en outre hérétique acharnée, s'appliquait à empêcher son mari de suivre les inspirations de l'abbé, et un jour qu'il intercédait pour de pauvres Romains qu'elle faisait traîner en servitude au delà du Danube, elle lui dit : ce Homme de Dieu, tiens-toi (( tranquille à prier dans ta cellule, et laisse-nous c( faire ce que bon nous semble de nos esclaves. » Mais lui ne se lassait pas, et finissait presque toujours par triompher de ces âmes sauvages, mais non encore corrompues. Sentant sa fin approcher, il mande auprès de son lit de mort le roi et la reine. Après avoir exhorté le roi à se souvenir du compte qu'il aurait à rendre à Dieu, il pose la main siu* le cœur du Barbare, puis se tournant vers la reine : (( Gisa, » lui dit-il, « aimes-tu cette âme plus que (( l'or et l'argent ? » Et comme Gisa protestait qu'elle préférait son époux à tous les trésors : « Eh « bien donc, » reprit-il, « cesse d'opprimer les « justes, de peur que leur oppression ne soit votre (( ruine. Je vous supplie humblement tous les deux, (( en ce moment où je retourne à mon maître, de (( vous abstenir du mal et de vous honorer par aos (( bonnes actions. — L'histoire des invasions, » ajoute Ozanam, « a bien des scènes pathétiques, (( mais je n'en connais pas de plus instructive que
(( ragonic de ce \ieux Romain, expirant entre (( deux barbares et moins touché de la ruine de (( r empire que du péril de leurs âmes' . »
Mais ce qui a surtout préservé de l'oubli la mémoire de Séverm, c'est sa rencontre avec le chef germain qui était destiné à renverser le trône déshonoré des empereurs romains. Parmi les Barbares qui, tout en courant vers l'Italie, s'arrêtaient volontiers pour demander la bénédiction du saint, en qui ils honoraient instinctivement une grandeur née pour survivre à tout ce qu'ils allaient détruire, il se trouva un jour un jeune Hérule, pauvrement vêtu, mais de race noble, et si grand qu'il lui fallait baisser la tête pour entrer dans la. cellule du moine. « Ya, » lui dit Se vérin, « va vers l'Italie; tu portes maince tenant de chétives fourrures, mais bientôt tu (( auras de quoi faire largesse. » Ce jeune homme était Odoacre. A la tête des Thurilinges et des Hernies, il s'empara de Rome (476), envoya Romulus Augustule mourir en exil, et, sans daigner se faire lui-même empereur, se contenta de rester le maître de l'Italie. Du sein de sa conquête, il se souvint de la prédiction du moine romain qu'il avait laissé sur les bords du Danube, et lui écrivit pour le prier de lui demander tout ce qu'il voudrait. Sé-