‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 4)Chapitre 210 sur 219 · Études germaniques, l. H, p. 42, éd. de I8i · texte numérisé non relu

Études germaniques, l. H, p. 42, éd. de I8i

vérin en profita pour obtenir la grâce d'un exilé'. On aime à voir planer cette sainte et douce mémoire sur la catastrophe qui termine les honteuses annales de la vieille Rome asservie et dégénérée sous ses vils Césars, et qui ouvre l'histoire de l'Europe moderne.

Ainsi, dès le milieu du v^ siècle, l'institut cénobitique, sorti de la Thébaïde, a occupé une à une toutes les provinces de l'empire romain, et s'est campé sur toutes ses frontières pour y attendre et y gagner les Barbares.

Déjà on peut apprécier les services immenses que cet institut a rendus à l'Église, la force nouvelle et nécessaire qu'il a prêtée à la société défaillante entre l'étreinte vengeresse des Germains et Içs méprisables langueurs du césarisme expirant.

Les moines furent dès lors, après la papauté, l'instrument direct du salut et de l'honneur de l'Eglise. Ils la rendirent capable de cet effort gigantesque et surnaturel contre le paganisme invétéré du vieux monde, contre le courant impétueux des envahisseurs du Nord. Les contemporains mêmes l'entrevirent : nul ne contesta le témoignage solen- Jiel du prêtre Rufin, qui n'était pas lui-même

I . vu. s. 5ei'.,p. i94. Cf.Lv:o,Urspriingîind Wcrden des dcutschcn Reichs, p. 320.

moine, mais qui les avait longtemps étudiés et pratiqués : (( Il n'est pas douteux que sans ces humbles « pénitents le monde ne subsisterait plus*. » * Autour d' eux tout étaitcalculé pour semer 1 ' effroi et le désespoir. D'un côté, les hordes sauvages de cent peuples ennemis emplissaient de sang et d'horreur la Gaule, l'Italie, l'Espagne, rillyrie, l'Afrique, toutes les provinces tour à tour; et après Alaric, après Genseric, après Attila, le pressentiment légitime de la chute définitive de Rome et de l'Empire grandissait chaque jour dans tous les cœurs. De l'autre, l'arianisme avec son implacable et féconde obstination, et tant d'autres hérésies qui se succédèrent sans relâche, déchiraient TÉghsc, troublaient les consciences, achevaient de faire croire au bouleversement universel. Quand, aux premières années du v^ siècle, le jugement de Dieu éclate, le monde perd la tête. Les uns se plongent dans la débauche pour jouir brutalement d'un dernier reste de bonheur ; les autres s'enfoncent dans une incurable mélancolie.

Seuls, les amants de la solitude, les hommes de la pénitence, du sacrifice, de la mortification volontaire, savent vivre, espérer, résister, rester debout. A ceux qui reprochent à l'esprit monacal d'énerver,

1. ut (lubiLari non debeat ipsorum meritis adhuc stare mundum. RuFiNi, prolog. in. Vit. Potr., lib. ir.

d'abaisser, d'endormir l'iiomme, qu'il suffise de rappeler ce que furent les moines dans ces siècles de désolation et de désespoir. Eiix seuls se montrèrent au niveau de tous les besoins et au-dessus de toutes les terreurs. Jamais le courage humain ne fut plus éprouvé que chez les moines ; jamais il ne déploya plus de ressources et plus de constance, jamais il ne se montra plus viril, plus inébranlable.

Ils opposaient aux flots successifs de l'invasion barbare une insurmontable barrière de vertu, de courage, de patience et de génie, et, quand toute résistance matérielle fut devenue impossible et inutile, il se trouva qu'ils avaient créé, pour tous les germes de civiHsation et d'avenir, des abris sur lesquels le flot pouvait passer sans les engloutir. Au sein de ce déluge qui allait anéantir l'Europe romaine et l'ancien monde, ils se concentraient dans une sphère haute et pure qui devait survivre à tout ce chaos, et d'où la vie devait descendre sur un monde nouveau.

Ce courage n'était dépassé chez eux que par la charité, par une tendre et inépuisable compassion à l'endroit de toutes les misères dont ils voyaient le monde accablé. Ils aimaient passionnément leur prochain, parce qu'ils aimaient Dieu plus qu'euxmêmes. Ils puisaient le secret de cet amour et de cette force surnaturelle dans le renoncement clu^é-

tien, dans l'expiation volontaire de leui^s fantes et des fautes d'autrui. En opposant la pauvreté, la chasteté, l'obéissance, ces trois bases éternelles de la vie monastique, aux orgies de la richesse, de la débauche et de l'orgueil, ils créaient à la fois un contraste et un remède. En sacrifiant par esprit de mortification tout ce qui était permis, le mariage, la propriété, la libre disposition de leur temps et de leur vie, ils devenaient les tuteurs, les sauveurs de ceux qui tenaient à bon droit à ces biens légitimes et qui les voyaient exposés à d'irrémédiables outrages au sein d'une société qui s'écroulait.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : jamais ils ne songèrent à faire de cette vie exceptionnelle la règle commune. Ils savaient qu'elle ne pouvait être que le privilège de certaines âmes trempées plus avant que d'autres dans le sang du Sauveur. Ils ne prétendirent pas imposer à tous les conseils évangéliques comme des préceptes. Ils restèrent fidèles à l'interprétation des textes sacrés, qui n a jamais varié depuis les premiers papes jusqu'à nos jours. Leiu*s chefs surent toujours résister aux excès du zèle intempérant des gnostiques et autres, qui eût voulu rendre obligatoire pour tous ce qui n'est possible que pour quelques-uns. Sans doute on peut citer certains traits, certaines vies qui semblent pencher vers l'excès ; mais il y a tels excès insépa-

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l'ables de la force, de la sève, de tous les grands mouvements de l'âme, et qui ne'servent qu'à révéler l'existence d'un courant vital et fécond. Au fond et dans l'ensemble, ils restèrent, à l'abri de toute exaltation déréglée, fermement attachés à la tradition apostolique et à l'infaillible prudence de l'Église. Ils ne tendirent point, comme on les en a accusés, à transformer l'univers entier en un cloître : ils ne voulaient que créer et maintenir, à côté des orages et des défaillances du monde, le foyer, le refuge et l'école d'une paix et d'une force supérieures au monde.

De là vint que leur action sur ce monde fut dès lors si puissante. Ils avaient beau fuir les hommes, les hommes accouraient à eux. Tout ce qui avait encore du cœur, de l'élévation et de la perspicacité, dans cette société abâtardie, se serrait autour des moines, comme pour échapper à la ruine universelle. Leur esprit soufflait du fond des déserts sur les villes, sur les écoles, sur les palais même, pour y rallumer quelques étincelles de vigueur et d'inteHigence. Les peuples éperdus les cherchaient, les écoutaient, les admiraient, tout en les comprenant peu et en les imitant moins encore. Mais leur seule existence était la plus énergique protestation contre le matérialisme païen, qui avait fini par dépraver toutes les âmes et par miner la con-

stitution sociale du vieux monde. Ils réveillaient dans l'honiine toutes les forces intellectuelles et morales qui pouvaient l'aider à lutter contre les calamités inouïes du temps. Ils lui enseignaient à réagir contre cet empire de la chair, qui allait être si dm*ement expié sous le joug des Barbai^es. Ils lui montraient à la fois le chemin du ciel et celui de l'avenir d'ici-bas, du seul avenir possible pour des races longtemps énervées, la régénération par la souffrance volontairement acceptée et com'ageusement endm^ée. '

Ils ne se bornaient pas à la prière et à la pénitence, ils parlaient, ils écrivaient beaucoup ; et leur mâle génie, leur jeune et fraîche inspiration empêcha la nouvelle société chrétienne de retomber, dès ses premiers pas, par la littérature et la pohtique, sous le joug du paganisme épuisé. Les Pères formés à l'école de la vie religieuse préservèrent l'esprit public, dans ces siècles de transition, du danger qu'il courait de se laisser dominer et exploiter par les beaux esprits, élégants mais puérils et arriérés, dont le rêve était la reconstruction d'une société qui aurait pom^ type des littérateurs païens, tels que Ausone et Symmaque, et pour chefs des empereurs apostats ou ariens, tels que Julien et Valens.

Aumiheu des populations abâtardies par le joug

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impérial, les moines représentèrent la liberté et la dignité, l'activité et le travail. C'étaient avant tout (les hommes libres qui, après s'être dépouillés de leurs biens patrimoniaux, vivaient moins encore d'aumônes que du fruit de leur labeur, et qui ennoblissaient ainsi les plus durs travaux de la terre aux yeux de ce monde romain si dégénéré, où l'agriculture n'était plus que l'apanage à peu près exclusif des esclaves ^ Eux seuls rappellent au monde les beaux jours de Cincinnatus, du dictateur pris à la charrue !

On a vu comment saint Augustin réprima la folie criminelle de ceux qui voulurent substituer une pieuse fainéantise au travail dont les premiers Pères du désert avaient donné de si glorieux exemples et que tous les moines continuèrent à pratiquer avec un infatigable zèle. Grâce à eux, et malgré les ravages des Barbares et le nonchaloir des Romains, les pays les plus fertiles et les plus anciennement cultivés du monde, l'Egypte, l'Italie, r Afrique, conservèrent quelques traces de leur ancienne fécondité, en attendant le moment où les moines iront défricher des contrées jusqu'alors inaccessibles à toute culture.

Mais l'Église les réclamait encore plus vivement que le monde. Dans l'origine, malgré la tonsure et

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