L LES MOINES D'OCCIDENT
les moines à la société chrétienne , c'était donc de prier, de prier beaucoup, de prier toujours pour tous ceux qui prient mal ou qui ne prient point. La Chrétienté honorait et estimait surtout en eux cette immense force d'intercession , ces supplications toujours actives, toujours ferventes, ces torrents de prières sans cesse versées au pied du Dieu qui veut qu'on l'implore. Ils détournaient ainsi la colère de Dieu; ils allégeaient le poids des iniquités du monde; ils rétablissaient l'équilibre entre l'empire du ciel et l'empire de la terre. Aux yeux de nos pères, ce qui maintenait le monde dans son assiette, c'était cet équilibre entre la prière et Faction, entre les voix suppliantes de l'humanité craintive ou reconnaissante et le bruit incessant de ses passions et de ses travaux. C'est le maintien de cet équilibre qui a fait la force et la vie du moyen âge. Quand il est troublé, tout se trouble dans l'âme, comme dans la société.
N'examinons pas jusqu'à quel point ce trouble existe dans notre monde moderne. Il serait trop triste d'énumérer tous les points du globe où la prière s'est tue, et où Dieu écoute, sans l'entendre, la voix de l'homme. Sachons seulement que ce besoin universel de la prière, cette ardente confiance dans son efficacité, qui caractérisent le moyen âge et que ses détracteurs signalent comme une marque
INTRODUCTION. u
de puérile naïveté, lui avaient été légués par les deux antiquités dont il acceptait l'héritage. Le Sage par excellence avait dit : ce La prière de P humble traversera les nuages ; elle ne s'^ arrêtera pas, jusqu'à ce que le Très-Haut Fait regardé et se soit approche de lui\ » Homère, à peu près contemporain de Salomon, a éclairé sa mythologie d'une lumière presque divine, lorsqu'il fait dire par Phénix à Achille, en ce fameux discours qui survit dans toutes les mémoires : « Les dieux mêmes se laissent fléchir... Tous les jours les hommes, après les avoir offensés, parviennent à les apaiser par des vœux, par des présents, par des sacrifices, des libations et des prières. Les Prières sont filles du grand Jupiter : boiteuses, le front ridé, levant à peine un humble regard, elles se hâtent avec inquiétude sur les pas de l'Injure. Car l'Injure altière est vigoureuse, d'un pied léger elle les devance toujours; elle parcourt toute la terre en outrageant les hommes : mais les humbles Prières la suivent pour guérir les maux qu'elle a faits. Ces filles de Jupiter s'approchent de celui qui les respecte et les écoute; elles lui prêtent leur secours, elles l'écoutent à leur tour et comblent ses vœux. Mais si un homme.
1. Oratio humiliantis se nubes penetrabit : et tlonec propinquet non consolabitur-, et non discedet, donec Altissimiis aspiciat. EccU^ XXXV, 21.
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sourd à leurs vœux, les repousse, elles montent vers leur père, qu'elles implorent, pour que l'Injure s'attache aux pas de cet homme et les venge avec
rigueur ' . »
Ce faible germe de l'invocation dans le monde païen est devenu dans le monde chrétien le grand arbre de la prière, que les moines surtout ont planté et cultivé.
Je n'imagine pas un plus beau sujet que l'histoire de la prière, c'est-à-dire l'histoire de ce que la créature a dit à son Créateur, le récit qui nous prendrait quand, et pourquoi, et comment elle s'y est apprise pour raconter à Dieu ses misères et ses joies, ses craintes et ses désirs ! S'il était donné à une plume humaine de l'écrire, cette histoire serait l'histoire des moines. Car personne n'a su comme eux manier cette arme de la prière, si bien définie par le plus illustre des évêques de nos jours, qui nous montrait naguère « ce grand témoignage de notre faiblesse devenant, dans le pauvre et faible cœur de Thomme, une puissance irrésistible et redoutable au ciel même : Omnipotentia supplex ». (( Dieu, )) dit encore cet éloquent prélat, a en nous jetant au fond de cette vallée de misères, a voulu donner à notre faiblesse, à nos crimes mêmes, contre lui, contre sa justice, la puissance de la