‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 4)Chapitre 26 sur 219 · MgrDuPANLOLP, 1. c · texte numérisé non relu

MgrDuPANLOLP, 1. c

INTRODUCTION. lv

à un seigneur persan, Aphraate, qui s'était fait religieux et missionnaire de la foi de Nicée. (c Je vais prier pour votre empire, » répondit le moine '. Au milieu des pompes de la cour byzantine, le plus ancien et le plus éloquent des apologistes de l'Ordre, saint Jean Chrysostome, proclamait en termes qui n'ont pasvieilli la souveraine efficacité de la prière monastique : ce La bienfaisance du moine est plus que royale : le i;oi, s'il est bon, peut soulager l'indigence du corps; mais le moine, par ses prières, affranchit les âmes de la tyrannie du démon. L'homme atteint d'une douleur morale passe devant un roi comme devant un corps sans vie, et court à la demeure des moines comme le paysan effrayé par la vue d'un loup se réfugie auprès du veneur armé du glaive. Ce qu'est le glaive pour le veneur, la prière l'est pour le moine... Et ce n'est pcis nous seulement qui cherchons ce refuge dans nos besoins, les rois eux-mêmes les invoquentdans leurs dangers, tout comme les mendiants courent dans les temps de famine* aux maisons des riches -. »

Les paroles de saint Jean Chrysostome devinrent

1. Imperator ad illum : Die, inquit, quo vacUs... Pro tuo, inquit, regnoprecatiirus.THEODORETi, Ecclesiast. histor., lib. jv, c. 26, t. III, p. 284, éd. Cantabr.

2. S. JovN. Chrys., Comparatio régis et monachi, c, 4 ; Cf. Homil. in Matth., 68 à 72, et in B. Philogomum, c. 3, éd. Gaume, i, C07.

Lvi LES MOINES D'OCCIDENT,

une vérité historique lorsque la royauté chrétienne eut remplacé, à la tête des nations nouvelles, la majesté déshonorée des Césars. Pendant mille ans et chez tous les peuples catholiques on vit les princes recourir à Tenvi aux prières des moines et se faire gloire de leur confiance en elles. A l'apogée de l'époque féodale, quand la flotte de Philippe-Auguste, voguant vers la Terre sainte, est assaillie dans les mers de Sicile par une tempête horrible, le roi ranime le courage et la confiance dans le cœur des matelots en leur rappelant quels intercesseurs ils laissaient sur le sol de la patrie. « 11 est (( minuit, » leur dit-il, « c'est l'heure où la com- (( munauté de Clairvaux se lève pour chanter ma- (( tines. Ces saints moines ne nous oublient jamais. (( Ils vont apaiser le Christ; ils vont prier pour « nous, et leurs prières vont nous arracher au (( péril ' . )) On raconte un trait analogue de Charles- Quint, de cet empereur resté grand dans l'histoire

Jam matiitinas t!laravallensis ad lioras Concio surrexit : jam sancta oracula sancti, Noslri haud immemores, in Christi laude resolviiiit Quorum pacificat nobis oratio Christum, Quorum nos tantos prece libérât ecce periclo, Vix bene linierat, et jam fragor omnis et œslus, Ventorumque cadit rabies, pulsisque tenebris, Splendillua radiant et luna et sidéra luce.

Glillelm. BiitTONis, Philippidos, iv, 44.

INTRODUCTION. lvii

malgré son despotisme, et qui, au déclin des siècles catholiques, embrasé par un dernier souffle de la flamme qui avait allumé les croisades, mena deux fois ses flottes et ses armées contre les infidèles, pour aller vaincre d'abord et plus tard échouer sur ces plages d'Afrique où était mort saint Louis.

A l'instar de ses chefs, la société chrétienne tout entière, pendant toute la durée du moyen âge, se montra pénétrée de cette confiance dans la puissance invincible de la prière monastique ; et c'est pourquoi elle dotait de son mieux ceux qui intercédaient le mieux pour elle. Toutes les générations répétaient l'une après l'autre, avec une inépuisable diversité dans la forme, mais avec une inébranlable unanimité quant au fond, la formule dont saint Éloi s'était servi en 631, dans sa charte de donation aux religieux de Solignac : « Moi, votre suppliant, à la vue de la masse de mes péchés et dans l'espoir d'en être délivré par Dieu, je viens vous donner peu de chose pour beaucoup, de la terre en échange du ciel, ce qui passe pour ce qui est éternel ^ . »

1. Ego supplex vesler, considerans moleni peccatoruni meorurn, ut rnerear ab ipsis erui et a Domino sublevari, cedo vobis parva pro magnis, terrenapro ccelestibus, temporalia pro ôeternis. Ap. Mabill. , ActaSS. 0. B., t. II, p. 1092.

Lviii LES MOINES D'OCCIDENT.

Aussi, en recevant de la main des fidèles de périssables richesses, les moines semblaient à tous en restituer le prix par le bienfait sans mesure et sans pareil de la prière. Par leur bouche la voix de rÉglise montait sans relâche vers le ciel, pour en faire descendre la rosée des bénédictions divines. Ils en inondaient toute la terre chrétienne, comme d'un limon fertile, source inépuisable de grâces et de consolation. S'il est vrai, comme le dit la sagesse humaine, que celui qui travaille prie, ne peut-on pas dire aussi que celui qui prie travaille, et que ce travail est le plus fécond et le plus méritoire de tous? (( S'occuper de Dieu, » dit saint Bernard, a ce n'est pas être oisif, c'est la plus grande de toutes les affaires ^ . » C'est donc là ce qui justifiait et glorifiait aux yeux des peuples chrétiens tous les Ordres, et spécialement ceux que le monde a le moins compris, ceux dont il a blâmé les contemplations oisives, les oraisons prolongées. Comment oublier que ce sont précisément ceux-là qui ont mérité et obtenu la première place dans l'estime de l'Église et dans la reconnaissance des chrétiens? Saint Augustin n'a-t-il pas dit que, c( moins un religieux travaille à autre chose qu'à la

1. Oliosum non est vacare Deo, sed negotiiim negotiorum omnium.

INTRODUCTION. lis

prière, plus il est secourable aux hommes * ? » Nier cela, ne serait-ce pas nier l'Évangile ? Dieu luimême n'a-t-il pas jugé cette cause et tranché cette question, quand il a pris le parti de Marie contre 3Iarthe'?

Mais les moines se bornaient-ils à ce seul ordre de bienfaits ? La prière était-elle la seule preuve de sollicitude, d'affection, de reconnaissance, qu'ils se crussent tenus de donner à leurs frères, à leurs bienfaiteurs, à toute la communauté chrétienne? Ne savaient-ils pratiquer l'aumône que sous cette forme purement spirituelle ? Non, certes : l'histoire tout entière est là pour témoigner du contraire. Tous ces monuments constatent que les Ordres religieux ont pratiqué la charité active et matérielle, comme elle ne Fa jamais été avant eux et comme elle ne le sera jamais par d'autres. Ils ont déployé dans cette tâche tout ce qu'il est donné de dévouement et d'intelligence à Thomme. A cette multitude de malheureux, condamnés au travail et aux privations, et qui constitue l'immense majorité du genre humain, les moines ont toujours prodigué non

1. Monachi si non fidelium eleemosynis juventur, necesse est eos opère terreno, quanto fideUumdamno,Tp\us solito occupari. S. Au- GusTix., t. V, p. 3192, éd. Gaume.

2. Creator omnium Deus, per hoc quod Marias causam contra Martham assunipsit, evidentius patefecit. Elgenii pape III epist.ad Wibcild. Corbeicns., in Amplissima Collect., t. If, p. 293.

Lx LES MOINES D'OCCIDENT,

seulement du pain, mais une sympathie efficace et infatigable en même temps que cette nourriture de rame, non moins indispensable que celle du corps '. Que de soins délicats, que de tendres prévenances, que de précautions ingénieusesinventées et pratiquées pendant douze siècles dans ces maisons de la prière, qui comptaient parmi leurs dignitaires les infirmiers des pauvres " ! Après avoir offert une incessante et généreuse hospitalité à la foule indigente qu'ils ne trouvaient jamais trop nombreuse % après Pavoir édifiée et réjouie par le spec-

1. Pour n'en citer qu'un exemple entre mille, on voit, dès le vie siècle, saint Lié, abbé de Manlenay en Champagne, en allant travailler de ses mains à la vigne du couvent, porter avec lui du pain pour en distribuer aux pauvres, et, pendant qu'ils mangeaient, leur prêcher la crainte et l'amour de Dieu. Desgueurois, Histoire du diocèse de Troyes, p. 110.

2. Infirmarii pauperem. Il y en avait à Clairvaux auxquels Thiémar de Juvencourt légua, en 1244, douze deniers de rente annuelle, payables à la Saint-Martin d'hiver. Eitralts mss. faits par D. Gliton, des Archives de Clairvaux, t. Il, fol. 79.

3. A peine échappés à la proscription et à la ruine, ils reprennent lidèlement et partout les habitudes de leurs pères. Après que les Cisterciens ou Trappistes anglais de Melleray eurent été expulsés de cette abbaye en 1831, quelques-uns d'entre eux rentrèrent en Angleterre, et grâce à la liberté religieuse qui y règne et à la munificence de M. Ambroise Lisle Philips, ils purent se fixer dans une région inculte appelée Charnwood forest, au centre d'une province qui n'avait pas vu de moines depuis trois siècles. Dans ce nouveau monastère, ils ont si bien suivi les traditions de leurs pères que, depuis le 1^^ janvier 1845 jusqu'au 21 avril de la même année, ils y ont donné l'aumône et l'hospitalité à 6,327 pauvres. Et eux-mêmes ne vivent que d'aumônes ajoutées au produit de leurs rudes travaux!

INTRODUCTION. lxi

taclecleleur vie pacifique et douce, ils lui offraient encore en temps de guerre un abri, un asile presque toujours respecté par les vainqueurs catholiques. Après avoir donné tout ce qu'ils pouvaient donner pour leur propre compte, ils inspiraient des merveilles de générosité à tous ceux qui les aimaient et les entouraient. Leur seul aspect semble avoir été une prédication permanente au profit de Taumône. Leur familiarité habituelle avec les grands a toujours profité aux petits. S'ils ont été richement dotés par les riches chrétiens, c'a été pour doter à leur tour les pauvres de ces richesses purifiées, pour devenir ainsi les intermédiaires délicats et infatigables par où l'aumône , une fois abandonnée par le riche, descendait à perpétuité sur le pauvre'.

Ils ont noblement et fidèlement rempli cette mission ; et partout, jusqu'au fond de leur déca-

1. En mars 1228, Elisabeth, dame de Chàteauvillain, donne aux Cisterciens de Clairvaux 620 livres de Provins en aumônes. Us employèrent cette somme à acheter la grosse dîmedeMorinvillers,eten consacrèrent les produits à distribuer tous les ans, le jour de la Nativité de Notre-Dame, à 80 pauvres, des habits et des chaussures : Quod iinusquique paupcr (juinque ainas de burello novo cl sulolares novos... percipict. Que si cette dime produisait plus qu'il n'en fallailpour le nombre fixé, ce surplus devait être employé exclusivement à acheter des chaussures pour d'autres pauvres, le tout pour le remède dcTàme de ladite dame. Mss. Glitton, p. 421, de la copie de Langres. — On citerait facilement dix mille exemples analogues : nous nous bornons ici à deux ou trois de ceux qui se rapportent à l'abbaye même de saint Bernard.

MOINES DOCC, I. D

Lxii LES MOINES D'OCCIDENT,

dence moderne, cette vertu suprême de la charité les a spécialement distingués. Dans les siècles récents, Fesprit du monde les a envahis de partout, mais n'a jamais pu extirper de leurs cœurs la prodigalité pieuse de leurs ancêtres. Jamais il n'a réussi à fermer cette porte par où s'écoulait, sur la population qui les environnait, le courant intarissablede leurs bienfaits, si bien symbolisé par ce guichet de Clairvaux, qui du temps des moines s'appelait la Donne\ et que l'on voit encore debout, mais muré par les profanateurs modernes du monastère de saint Bernard. Non , le voyageur le plus entreprenant, l'investigateur le plus malveillant aura beau fouiller, comme nous l'avons fait, les ruines et les traditions claustrales : il ne trouvera nulle part un seul monastère, quelque dégénéré qu'il ait été dans les derniers temps, qui n'ait mérité cette oraison funèbre que nous avons recueillie en visitant les

1. Renseignement fourni à l'auteur en 1869 par l'octogénaire Postel, qui avait été fontainier de l'ancienne abbaye, aujourd'hui transformée en maison centrale de détention, — Élisende, comtesse de Bar-sur-Seine, donna en 1224 une villa à l'abbaye, à l'intention de pourvoir spécialement à l'aumône qui se faisait à cette porte. — On retrouve également une porte nommée la Donne. dans les tristes ruines des Écharlis , abbaye cistercienne située entre Joigny et Courtenay. Du moins, elle existait encore en 1846. A Aubrac, hôpital monastique du Rouergue, il y avait une porte dite de. la Miche, parce qu'on y donnait une miche de pain à tous ceux qui venaient la demander. Bousquet, ['Ancien Hôpital cV Aubrac, p. 150.

INTRODUCTION. lxiii

débris du Val-des-Choux en Champagne, de Ja bouche d'une vieille femme, contemporaine des moines : « Celait un vrai couvent de charité! » Sans doute on peut facilement imaginer, au sein de notre expérience moderne, des moyens plus intelligents et plus efficaces de soulager l'indigence et surtout de la pré\'^nir; mais comment ne pas garder et avouer une reconnaissance fidèle à ceux qui, pendant si longtemps et avec une si inépuisablemunificence, ont accompli tous les devoirs de la charité et de la fraternité chrétienne selon la mesure des lumières de leur temps? D'ailleurs ce n'est pas seulement par l'aumône directe et matérielle qu'ils servaient, touchaient et moralisaient la société chrétienne : c'était bien plus encore par l'honneur qu'ils rendaient à la pauvreté. C'est là, comme l'a déjà signalé un de leurs plus courageux et plus regrettables défenseurs parmi nous* , c'est là un des principaux avantages que les Ordres religieux offrent au monde, mais c'est aussi un des côtés par lesquels ils répugnent le plus à cet esprit qui a voulu chasser Dieu de la société moderne. L'impie n'aime pas les pauvres : ils lui rappellent trop la nécessité d'une justice rémunératrice, d'un avenir où chacun sera mis à sa place et pour l'éter-

1. Ch, Lenohmand, des Associations religieuses dans le Catholicisme ;Vans,, iSib, p. 182.

lAiv LES MOINES D'OCCIDENT,

nité. Il n'aime pas qu'on s'occupe d'eux avec complaisance et sympathie, comme le faisaient les moines. Il sent bien que la puissance du prêtre est enracinée dans les douleurs de cette vie. Il répéterait volontiers avec Barrère : V aumône est une invention de la vanité sacerdotale. Il ne l'emportera jamais sur les lois et les besoins de la nature affligée ; mais on le sait, il a trop souvent réussi à faire triompher pour un temps le fatal système qui cherche à faire de la charité une humiliation S de l'aumône un impôt, de la mendicité un crime, et oii le Mauvais Riche, plus impitoyable que celui de l'Évangile, ne veut pas même tolérer Lazare sur les marches de son palais.

C'est précisément l'inverse de ce qu'ont voulu et de ce qu'ont accompli les Ordres religieux. Il ne leur a pas suffi de soulager la pauvreté; ils l'ont honorée, consacrée, adoptée, épousée, comme ce qu'il y avait de plus grand et de plus royal ici-bas. V amitié des pauvres, dit saint Bernard, îious donne r amitié des rois, mais P amour de la pauvreté fait de nous des rois'-, ce Nous sommes les pauvres du

1. « La charité dégrade et avilit celui qui la reçoit : ce que ne fait pas la bienfaisance. » Extrait du Rapport d'après lequel les bureaux de charité durent i)rendre le nom de bureaux de bienfaisance en 1831, cité dans les Annales de charité, t. I, p. 597, oct. 1845.

2. Amicitiapauperum reguni amicos constituit : anior paupertatis reges. S. Berx., éj). cm.

INTRODUCTION. lxv

Christ, )) paiiperes Chnsti, disaient à l'envi les moines; et, pour mieux le prouver, on vit au déclin des grands Ordres sortis de la souche bénédictine, toute une nouvelle famille de religieux prendre pour base de leur existence l'exercice volontaire de la pauvreté dans cequ'elle ade plus rebutant, c'està-dire la mendicité, et durer jusqu'à nos jours sous le nom d'Ordres mendiants. Mais bien auparavant et de tout temps les moines avaient su ennoblir la pauvreté. D'abord, ils lui ouvraient leurs rangs, en y plaçant dès l'origine de leur institut les esclaves, les serfs, lesderniersindigents, à côté et quelquefois au-dessus des princes et des nobles ; car c'est surtout à l'état monastique que s'applique cette belle parole du comte de Maistre sur le sacerdoce dans l'ancienne société : // n'hélait ni au-dessus du dernier homme de l^État, ni au-dessous du premier ' .

Aux pauvres mêmes qui n'entraient pas dans ses rangs, l'Ordre monastique présentait un spectacle plus propre qu'aucun autre à les consoler, à les relever à leurs propres yeux : celui de la pauvreté et de l'humiliation volontaire des grands de la terre qui s'enrôlaient en foule sous le froc. Dès le berceau del'institut, les Pères, lesdocteurs de TÉgUse, constataient déjà la consolation qu'éprouvait le pauvre

1. Lcltre inédite sur l'instruction publique en Russie, Ami de LA Religion, t. CXIX, p. 212.

Page 1