Trilhemius, abbé de Spanheim
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ment chasser^ voler et proscrire, en son nom, les hommes et les institutions auxquels les trois huitièmes des villes et des bourgs de notre pays doivent leur existence ^ ? Déployons encore une fois la carte de France. Que nous disent les noms de ces villes actuelles : Saint-Brieuc, Saint-Malo, Saint- Léonard, Saint- Yrieix, Saint- Junien,Saint-Calais, Saint-Maixent, Saint-Servan, Saint-Valery, Saint- Riquier, Saint-Omer, Saint-Pol, Saint-Armand, Saint-Quentin, Saint- VenantjBergues-Saint-Vinox, Saint-Germain, Saint-Pourçain, Saint-Pardoux, Saint-Diey,Saint-Avold, Saint-Sever? Elles portent toutes des noms d'hommes; oui, et des noms de saints, et qui plus est, des noms de moines! des noms d'hommes admirables, mais aujourd'hui inconnus, oubliés, dédaignés jusqu'au sein même de ces villes ingrates qui doivent leur existence au laborieux dévouement de ces anciens fanatiques. Demandez à n'importe quel habitant actuel de ces villes ce qu'était le fondateur dont le nom et la mémoire sembleraient devoir être identifiés avec ses premières et ses plus durables impressions : il ne saura que répondre. Et cependant les païens eux-mêmes avaient res-
1. D'après les calculs du P. LoTiGUEv al, Histoire de l'Église gallicane.
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senti, proclamé, consacré ce doux et inoffensif respect pour les traditions municipales, pour les généalogies des lieux , et cette sainte vieillesse des villes que Pline, dans un texte admirable, aimait à signaler et à confondre avec leur dignité et leur liberté mêmeV
Mais ailleurs et partout combien d'autres villes florissantes qui, sans porter ainsi leur origine écrite dans leur nom même, n'en sont pas moins nées à l'ombre du cloître et à l'abri du gouvernement paternel des moines! En France, par exemple : Guéret-, Pamiers% Perpignan, Aurillac, Luçon, Tulle, Saint-Pons, Sainl-Papoul, Saint-Girons, Saint - Lizier, Lescar, Saint-Denis, Redon, La Réole, Nantua, Sarlat, Abbeville, Domfront, Altkirch, Remiremont, Uzerche, Brives, Saint- Jean-d'Angely, Gaillac, Mauriac, Brioude, Saint-Amand en
1. Reverere conditores deos, noininadeorum ; revereregloriam vclerem et liane ipsam senectutem, quae in Iiomine venerabilis, in urbibus sacra est. Sit apud le honor antiquitati, sitingentibus factis, sit fabulis quoque : nihil ex cujusquamdignitate, nihil ex libertate, nihil etiamex jactatione decerpseris. C.Plinius sec, ad Maximum, epist. viii, 24.
2. Fondé en 720 par l'abbé saint Pradoux, s'appela d'abord le Bourg-auX'Moines.
3. Château appartenant à l'abbaye de Fredelas, restitué à l'abbaye par Roger II, comte de Foix, ainsi que le village formé autour de l'enclos. C'est de cette fusion du château, l'abbaye et du village, qu^est née la ville épiscopale de Paniiers. — On nous dispensera d'attacher une note analogue à chacun des noms que nous allons citer.
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Berry'; dans la seule Franche-Comté : Lure, Luxeuil, les deux Baume, Faverney, Château-Ghâlon, Salins, Morteau, Mouthe, Montbenoît et Saint- Claude, tous fondés par ces moines qui ont peuplé le Jura et ses versants. En Belgique :Gand, Bruges, Mons, Maubeuge, Nivelle, Stavelot,Malmédy, Malines, Dunkerque. Saint-Trond, Soignies, Ninove, Renaix, Liège. En Allemagne : Fulda, Fritzlar, Wissembourg, Saint-Goar, Verden, Hoxter, Gandersheim, Quedlinbourg, Nordhausen, Lindau, Kempten, Munster. En Angleterre : Westminster, Bath, Reading, Dorohester, Whitby, Beverley, Ripon, Boston, Hexham, Evesham, Saint-Edniundsbury, Saint-Yves, Saint-Albans , Saint-Neots. En Suisse : Saint-Gall, Soleure, Saint-Maurice, Einsiedeln, Appenzell, SchafFliouse, Scckingen, Claris, Lausanne, Lucerne et Zurich.
Fatigante énumération, à coup sûr! Mais pourquoi faut-il que les hommes dont nous parlons ne se soient jamais fatigués de fonder, de construire,
1. Nous ne citons que les chefs-lieux de diocèse, de département ou d'arrondissement, et nous laissons de coté tant d'autres localités plus ou inoins importantes, qui ont eu pour berceau un monastère, telles que Cluny, Tournus, Mouzoa,Paray-le-Monial, la Chaise-Dieu, Aigues-Mortes (fondée par l'abbaye de Psalmodi), etc. Nous renverrons au savant ouvrage de M. BLVNcnii:, VAuvcr(jncau moyoi âge, t. 1, p. 439, pour la curieuse énumération des trente-six villes, bourgs et villages de l'Auvergne, qui doivent leur origine aux moines.
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d'édifier, de peupler et de fertiliser? Pourquoi fautil qu'ils aient eu le don, l'art et le goût de créer et de conserver , comme l'esprit nouveau a trop sou vent celui de détruire? Ah ! oui, on se fatigue d'entendre narrer et louer les œuvres de ceux qui les édifient, comme on se fatigue d'entendre louer la vertu. Ceux qui écriront et qui liront l'histoirede nos jours n'auront point à craindre de lassitude pareille; mais il faut savoir l'accepter, pour peu qu'on tienne à avoir la moindre notion des institutions monastiques.
Et ce n'est pas seulement leur incroyable fécondité qu'il faut admirer, c'est encore la prodigieuse durée de ce qu'elle enfantait. 0 merveille de la grandeur chrétienne ! c'est en prêchant la fragilité des choses mortelles, le néant de toutes les créations humaines ; c'esten ledémontrantpar leur exemple, par leur retraite, parle sacrifice constant du sang, de la famille, de la fortune, de la patrie, qu'ils sont parvenus à créer les monuments et les sociétés les plus durables qu'on ait vus sur la terre, et qui semblaient devoir braver indéfiniment l'action du temps, si la barbarie moderne n'était venue se substituer au temps comme à la justice et à la raison. Combien de monastères ont duré sept, huit, dix, quelquefois même quatorze siècles',
1. Par exemple, Lérins, Marmoutier, Saint-Claude, tous les trois
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c'est-à-dire autant que la royauté française et deux
fois ce qu'a duré la république romaine!
On admire les œuvres des Romains; maîtres et tyrans du monde, ils usaient la sève de cent peuples divers à créerlesconstructionsque les archéologues et les érudits nous ont appris à placer au-dessus de tout. Mais que ne faudrait-il donc pas dire de ces pauvres solitaires^? Ils n'ont jamais rien prisa personne ; mais sans armes et sans trésors, avec la seule ressource de Taumôme spontanée, et grâce à leurs propres sueurs, ils ont couvert le monde d'édifices gigantesques, qui lassent encore maintenant la pioche des vandales civilisés. Ils ont achevé ces œuvres danslesdéserts, sans routes, sans canaux, sans machines, sans aucun des instruments puissants de l'industrie moderne, mais avec une patience et une constance inépuisables, et en même temps avec un goût, un discernement des condi-
antérieurs à la royauté française; le Mont-Cassin, Luxeuil, Micy et tant d'autres que l'on \erra apparaître successivement dans notre récit.
1. « Ces travaux longs et dispendieux », dit le père du grand Mirabeau, « qui sont une sorte d'ambition et de joie pour des corps qui se regardent comme perpétuels, toujours mineurs pour aliéner,, toujours majeurs pour conserver, sont au-dessus des forces des particuliers... Il en est de même des bâtiments; même solidité, même entretien. Une des églises de notre abbaye est connue dans notre histoire par une époque fameuse depuis 700 ans; elle est absolument au même état où elle était alors. Quels sont les bâtiments des particuliers qui ont une pierre de ce temps-là.? » L'Ami des hommes^ 1758, 1. 1, p. 25.
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tiens de l'art que toutes les académies pourraient leur envier. Disons plus : il n'y a pas de société au monde qui ne puisse aller à leur école pour y apprendre à la fois les lois de la beauté et de la durée.