‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 4)Chapitre 34 sur 219 · mea cella, mihi habitalio dulcis amata · texte numérisé non relu

mea cella, mihi habitalio dulcis amata

Semper in Sblernuni, o mea cella, vale!...

Lxxxri LKS MOINES D'OCCIDENT.

Ce bonheur des moines était naturel, durable, profond. Ils le trouvaient d'abord dans le travail, dans un travail régulier, soutenu et sanctifié par la prière ' ; puis, dans tous les détails de leur vie si logique, si sereine et si libre, libre de la souveraine liberté. Ils le trouvaient encore et surtout dans cette si enviable insouciance des besoins de la vie matérielle et domestique dont les délivraient d'une part la simplicité et la pauvreté de leur régime, de Tautre, l'organisation intérieure de la communauté où toutes les sollicitudes de ce genre reposaient sur un chef, sur Tabbé, qui, assisté du cellérier, s'acquittait de cette charge pour l'amour de Dieu et la paix de ses frères.

Leur vie se prolongeait et s'achevait ainsi au sein d une tranquillité laborieuse, d'une douce uniformité. Mais elle se prolongeait sans s'attrister. La longévité des moines a toujours paru remarquable.

Omne genus volucrum matulinas personat odas, Alque Creatorem laiidat in ore Deuni...

Alcuini, Opéra, t. H, p. 456, édit. Fiœbcn.

Martyris Albani, sit tibi tuta quies!

Hic locus œtatis nostrae primordianovit

Annos felices, laetiti.neque dles ! ,.

Militât hic Christo, noctuque diuque labori Indulget sancto religiosa cohors.

Vers de Necrham, abbé de Cirencester en 1217, sur l'abbaye de Saint-Alban, ap.DiGBY,x,5'i5.

INTRODUCTION. Lxxxiii

Ils savaient Fart de conserver et de sanctifier la vieillesse, toujours si triste dans le monde, mais surtout dans les sociétés modernes, où une activité dévorante et toute matérielle paraît devenir la première condition du bonheur. Dans le cloître on la voit toujours non seulement chérie, écoutée, honorée par les jeunes gens , mais pour ainsi dire supprimée et remplacée par cette jeunesse du cœur qui persistait chez tous à travers les glaces de l'âge, comme le prélude de Téternelle jeunesse de la vie bienheureuse.

Ils avaient en outre un sentiment profond de la beauté du monde extérieur et de la nature ; ils l'admiraient comme le temple de la bonté, de la lumière de Dieu, et comme un reflet de sa beauté. Ils en ont laissé la preuve, d'abord dans le choix de la plupart des emplacements de leurs monastères, si remarquables par la convenance intime et le charme ineffaçable du site ; puis dans la description qu'ils nous ont souvent laissée de ces sites préférés. Qu'on lise les tableaux tracés par saint Bruno en parlant de sa chartreuse de Calabre ' , ou par le moine anonyme qui a décrit Clair vaux -, et l'on se sentira pé-

1. Dans sa lettre à Raoul le Verd, archevêque de Reims, ap. Ma- BiLLON, Ann. BenecL, t. V, 1. 68, ad flnem.

2. Opp. s. Bernardi, t. IL — On doit encore signaler les belles considérations sur la nature animée et inanimée de Frowin, abbé

Lxxxiv LES MOINES D'OCCIDENT,

nétré par cette intelligence délicate et profonde de la nature rurale qui a inspiré à, Virgile et à Dante tant de vers immortels. De même que les seigneurs féodaux, et avant eux, les moines eurent ce goût du pittoresque, de la nature abrupte, sauvage et variée, qui domine tout le moyen âge et que Ton retrouve, comme une application de Pidéal désiré, dans les paysages de Hemling et de Van Eyck, bien que ces grands peintres n'aient jamais habité que les campagnes monotones de la Flandre. Ce goût disparut plus tard avec tant d'autres formes du beau et du bien ; les successeurs des vieux moines, comme ceux des chevaliers, abandonnèrent dès qu'ils le purent les forêts et les montagnes pour l'uniformité prosaïque des plaines ou des villes ^ . Mais les religieux des premiers siècles surent découvrir et goûter toute la poésie de la nature.

Si la nature inanimée était pour eux une source abondante de jouissances, ils en puisaient de bien plus vives et de bien plus hautes dans la vie du cœur, dans le double amour qui les enflammait.

d'Engelberg, aiixiii^ siècle, dans son Explication de l'Oraison dominicale, ap. Plxttner, SchWi^'izer Blœttei' fih' Wissenschaft und Kunst, Schwyz, 1858, t. I, p. 52.

1. Dans le Voyage littéraire de deux Bénédictins, écrit au commencement du xvme siècle, les savants voyageurs désignent sans cesse sous le titre de site affreux les emplacements des anciens monastères qu'ils allaient visiter.

LNTRODUCTION. lxxxv

Pamoiir de leurs frères inspiré et consacré par l'amour de Dieu. Ces mêmes plumes monastiques qui ont écrit des traités sur la Beauté du monde ' , en ont écrit d'autres, plus éloquents encore, sur V Amitié chrétienne-. L'amour, y est-il dit, prend sa vie dans la science et la mémoire, qui toutes deux prennent en lui leur charme'. Mais leur exemple vaut mieux, sur ce point, que le plus éloquent des traités. Oh ! qu'il y aurait donc un livre charmantetdouxà faire sur Tamitié dans le cloître ! Que de traits attendrissants, que de charmantes paroles à recueillir, depuis cet abbé espagnol du huitième siècle, qui disait : ce Je n'ai laissé qu'un frère dans le monde, et combien n'en ai-je pas retrouvé dans le cloître ' ! » jusqu'à ces deux religieuses de l'ordre deFontevrault, dontl'une étant morte avant l'autre, apparut en songe à sa compagne et lui prédit samort en lui disant : ce Apprends, chère bien-aimée, que je suis déjà dans une grande paix ; mais je ne saurais entrer en paradis sans toi ; prépare-toi donc et viens au plus vite, afin que nous

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