JoAN.,xi
INTRODUCTION. xci
<( les ailes d'une sincère et indissoluble charité, sa- (( lut dans la douceur du véritable amour ' . » Et ailleurs : « J'en adjure votre suavité; visitons-nous <( souvent par lettres et par messages , et que la « longue distance qui nous sépare ne triomphe pas <( de ceux qu'unit l'amour du Christ. » ... « A <( rami fidcle , » dit une autre de ces rubriques oubliées, dont le latin barbare a sans doute servi à plus d'une âme aimante et délicate; « aspirons, « très cher frère, à être rassasiés des fruits de la <( sagesse et arrosés des eaux de la source divine, (c afin qu'un seul et même paradis nous reçoive et « nous fasse jouir de la liberté du royaume céleste. . . <c Si tu le veux, nous aurons beau être divisés par « de vastes territoires et vivre séquestrés l'un de <( l'autre sous des cieux ditïérents ; nos tribulations « sont les mêmes, et nos prières peuvent nous for- « tifier par l'union de nos âmes. » Quelquefois des vers à peine ébauchés viennent se mêler à la prose pour répéter le refrain perpétuel de toute cette correspondance : (c Souvenez-vous de moi : je me <( souviens toujours de vous : je vous dois et je
1. Indissolubili vinculo individuee sincerrimaeque caritatis alis amplectendo illi, ille humilis terrigena in dulcedine verœ caritatis salutem. Formules inédites, publiées d'après deux Mss. de Munich et de Copenhague, par Eue. de Roziùre, 1859, n*' 68. — Cf. n"' .14 et 71.
xcii LES MOINES D'OCCIDENT.
(( VOUS donne tout ce qu'il y a d'amour dans mon « cœur ' . ))
Mais avec combien plus de force que dans ces formules anonymes, avec quelle constance et quelle impétuosité ne voit-on pas déborder cette tendresse inépuisal)le dans ces lettres authentiques des grands moines, dont les collections forment à coup sûr Tun des monuments les plus précieux pour l'étude du passé comme pour celle du cœur humain ! Plus ils sont célèbres et puissants, plus ils sont saints, et plus ils s'aiment. La correspondance des plus illustres, de Geoffroy de Vendôme, de Pierre le Vénérable, de saint Bernard, en donne à chaque page la preuve irrécusable, et nous irons l'y chercher avec bonheur à mesure que nous les rencontrerons sur notre chemin.
Mais dès à présent il faut bien citer quelques lignes où se peint le cœur de saint Anselme, qui vécut, aima et fut heureux jusqu'à soixante ans dans son abbave normande du Bec, avant d'être
1. Non sejungant longa terrarum spatia,quos Christi nectit amor... Age jain, o meus carissime frater... ut in regni celestis libertate... gaudere valeamiis... Si vis terrarum spatio divisi sumus atque sequestramur intervallo et cœli inequali climate diriinemus, pari tamen Iribulationum depremiraur (sic) face...
Esto mei memores, sum vestri : debeo vobis Et voveo toluni quicquid amore...
E. DE UoziÈRE, Formules de S. Gall, n°' 39, il, 58.
IINTRODUCTION. xciii
condamné aux luttes glorieuses de son épiscopat. ce Ames très aimées de mon âme, » écrivait-il à deux de ses très proches parents qu'il voulait attirer au Bec, « mes yeux désirent ardemment vous contempler ; mes bras s'étendent pour vous embrasser ; mes lèvres soupirent après vos baisers : tout ce qu'il me reste de vie se consume à vous attendre. . . J'espère en priant, et je prie en espérant... Venez goûter combien le Seigneur est doux : vous ne pouvez le savoir tant que vous trouverez de la douceur dans le monde... Je ne saurais vous tromper, d'abord parce que je vous aime, ensuite parce que j'ai l'expérience de ce que je dis. Soyons donc moines ensemble, afin que dès à présent, et pour toujours, nous ne fassions plus qu'une chair, qu'un sang et qu'une âme... i\Ion âme est soudée aux deux vôtres; vous pouvez la déchirer, mais non la séparer de vous; vous ne pouvez pas non plus Tentraîner dans le siècle. Il vous faut donc ou vivre ici avec elle, ou la briser; mais Dieu vous préserve de faire tant de mal à une pauvre âme qui ne vous en a jamais fait, et qui vous aime î Oh ! comme mon amour me consume! comme il s'efforce de faire irruption dans mes paroles î mais aucune parole ne le satisfait. Que de choses il voudrait écrire! mais ni le papier ni le temps ne lui suffisent. Parle-leur, ô mon Jésus, parle à leur
xciv LES MOINES D'OCCIDENT,
cœur, toi qui peux seul les faire comprendre. Disleur de tout quitter et de te suivre. Ne sépare pas de moi ceux à qui tu m'as enchaîné par tous les liens du sang et du cœur. Sois mon témoin, Seigneur, toi et ces larmes qui coulent pendant que j'écris * . »
La même passion éclate dans ses lettres aux amis que le cloître lui avait donnés et qu'une absence temporaire éloignait de lui. Il écrit au jeune Lanfranc : « Loin des yeux, loin du cœur, dit le vulgaire ; n'en croyez rien : s'il en était ainsi, plus vous resteriez éloigné de moi, et plus mon amour pour vous s'attiédirait, tandis qu'au contraire moins je puis jouir de vous, et pius le désir de cette douceur brûle dans l'âme de votre ami ". » Gondulphe, destiné comme lui à servir l'Église au sein des orages, était son plus intime ami. « A Gondulphe, Anselme, » lui écrivait-il : « je ne mets pas d'autres salutations plus longues en tête de ma lettre, parce que je ne puis rien dire de plus à celui que j'aime. Quand on connaît Gondulphe et Anselme, on sait bien ce que cela veut dire, et tout
1. Animée dilectissimae animée mese... concupiscunl oculi mei vullus vestros; extendunt se brachia mea ad amplexus yestros; anhelat ad oscula vestra os meum... Die tu, o bone Jesu, cordibiis eorum... Domine, tu testis es interius et lacrymae quse me hoc scribente lluunt testes sunt exterius... Epist, ii, 28.