Epist. I
INTRODUCTION. xcv
ce qu'il y a d'amour sous-entendu dans ces deux noms. )) Et ailleurs : ce Comment pourrais-je t'oublier? oublie-t-on celui qu'on a posé comme un sceau sur son cœur? Dans ton silence je sais que tu m'aimes ; et toi aussi, quand je me tais, tu sais que je t'aime. Non seulement je ne doute pas de toi, mais je te réponds que toi aussi tu es sûr de moi. Que t'apprendra ma lettre que tu ne saches déjà, toi qui es ma seconde âme? Entre dans le secret de ton cœur^ regardes-y ton amour pour moi, et tu y verras le mien pour toi ' . » A un autre de ses amis, Gislebert, il disait : ce Tu savais combien je t'aimais, mais moi je ne le savais pas. Celui qui nous a séparés m'a seul appris combien tu m'étais cher... Non, je ne savais pas, avant d'avoir l'expérience de ton absence, combien il m'était doux de t'avoir, combien il m'est amer de ne t'avoir pas. Tu as pour te consoler un autre ami, que tu aimes autant et plus que moi, mais moi je ne t'ai plus, toi, toi ! entends-tu? et nul ne te remplace. Tu as tes consolateurs; moi je n'ai que ma blessure. Ils
i. Quisqiiis eniin bene novit Gondulfum et Anselmum, cuni legit : Gondulfo Anselmus, non ignorât qiiid subaudiatur, vel quantus subintelligatur afFectus. Ep. i, 7. — Qualiter namque obliviscar tui? Te silenle ego novi quia diligis me et me tacente scis quia amo te. Tu mihi conscius es quia ego non dubito de te ; et ego tibi testis sum quia tu certus es de me. Ep. i, 4. — Sed quid te docebit epistola mea quod ignores, o tu altéra anima ? Intra incubiculum cordis tui... Ep. I, 14.
xcvi LES MOINES D'OCCIDENT.
s'ofFenseront peut-être de ce que je dis là, ceux qui se réjouissent de te posséder. Eh! qu*ils se contentent donc de leur joie, et qu'ils me laissent pleurer celui que j'aime toujours', d
La mort, pas plus que l'absence, ne pouvait éteindre dans le cœur du moine ces flammes d'un saint amour. Et quand elle venait briser ces liens si doux, le mourant emportait la certitude de n'être pas oublié, et le survivant croyait à l'invisible durée de sa tendresse, grâce à la prière pour les âmes incessante, obligatoire, identifiée avec toutes les habitudes monastiques, grâce à ce culte des morts qui reçut dans un monastère sa sanction définitive et perpétuelle -. On ne se contentait même pas de la prière commune et permanente pour les morts de chaque monastère isolé. Peu à peu de vastes associations spirituelles se formèrent entre les communautés d'un même ordre et d'un même pays, dans le but de soulager par des prières réciproques les défunts de chaque maison. Des rouleaux de parchemin transmis, par des messagers spéciaux, de cloître en cloître, recevaient les noms de ceux qui avaient émigré, selon l'expression consacrée, de
1. Et quidem tu sciebas erga te dileclionem meam ; sed utique ego ipse nesciebam eani. Qui nos scidit ad invicem, ille me docuit quantum te diligerem... Ep. i, 75.
2. On sait que la Fête des Morts fut instituée par saint Odilon abbé de Gluny, en 998.
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cette lumière terrestre vers le Christ, et servaient de contrôle ou de registre au prélèvement de cet impôt volontaire de la prière que sollicitaient d'avance, pour eux-mêmes ou pour leurs amis, nos fervents cénobites \
Ici encore nous retrouvons Anselme. Quand il avait été élu prieur du Bec, un jeune religieux nommé Osbern, jaloux de cette promotion, se prit à le haïr et à lui témoigner cette haine avec rage. Anselme s'attache à lui, le gagne peu à peu par son indulgence, lui trace le chemin des austérités, en fait un saint, le soigne nuit et jour pendant sa dernière maladie, et reçoit son dernier soupir. Puis il continue d'aimer l'âme de celui qui avait été son ennemi, et non content de dire la messe pour elle tous les jours pendant un an, il court de monastère en monastère pour en solliciter d'autres à cette intention, ce Je vous demande, » écrit-il à Gondulphe, « à vous et à tous mes amis, de prier pour Osbern. Son âme est mon âme. J'accepterai tout ce
1. De hac luce migravit, ut credimiis, ad Christum... Deprecor vos omnes... ut me familiariter habeatis, maxime in sacris orationibus, et quando dies obitus mei vobis notus fuerit, misericorditer de me facere dignemini... Nomina fratrum defunctorum libenti animo suscipite... et ad vicina monasteria dirigite... Formules deSaint-Gall, E. DE RôziÈRE, n»* 29 et 31. — Cf. l'excellent travail de M. Léopold Delisie sur ce sujet, dans la Biblioth. de l'École des Chartes, t. III, 2* série.
MOINES DOCC, I. p
xcviii LES MOINES D'OCCIDENT.
que vous ferez pour lui pendant ma vie comme
si vous Je faisiez pour moi après ma mort, et quand
je mourrai, vous me laisserez là Je vous en
conjure par trois fois, souvenez-vous de moi, et n'oubliez pas Tâme de mon bien-aimé Osbern. Et si je vous suis trop à charge, alors oubliez-moi, et souvenez- vous de lui Tous ceux qui m'entourent et qui t'aiment comme moi veulent entrer dans cette chambre secrète de ta mémoire, où je suis toujours; place-les là autour de moi, je le veux bien ; mais l'âme de mon Osbern, ah ! je t'en supplie, ne lui donne pas d'autre place que dans mon sein ' . »
L'histoire des peuples est une grande chose : leurs révolutions, leurs destinées, leur mission, leur gloire, leurs châtiments, leurs héros, leurs dynasties, leurs batailles tout cela est beau, vaste et fécond. Mais combien l'histoire des âmes n'est-elle pas plus vaste et plus féconde encore ! et puis, qu'importent après tout à l'homme ses ancêtres et ses
1. Anima ejus anima mea est. Accipiam igitur in illo vivus quicquid ab amlcltia poteram sperare defunctus, ut sint otiosi, me defuncto... precor et precor mémento mei et ne obliviscaris animas Osberni dilecti mei. Qiiod si te nimis videar onerare, mei obliviscere et illius nieniorare. Ep. i. 4. — Eos inleriori cubiculo niemoriœ tuae ibi, iibi ego assiduus assideo... coUoca mecum in "circuilu meo : sed animam Osberni mei, rogo, cbare mi, iilam non nisi in sinu meo. Ep. i, 7.
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descendants? qu'importe à cet atome l'orbite où il est entraîné? Ce qui lui importe, c'est d'aimer, d'être aimé et, pendant cette si courte vie, de savoir qu'il est l'être cher par-dessus toutes choses à un autre être. « Il paraît manifestement, » dit Bossuet avec sa solennelle gravité, que leplaisirde P homme, c'est r homme \ Il n'y a proprement que l'amour
qui ait la clef du cœur L'amour est la loi du
cœur... G*est lui qui en fait remuer toutes les inclinations et les ressorts les plus secrets -. » Les souffrances solitaires de cet amour, ses émotions éternellement rajeunies, ses crises, ses bouleversements, son abandon et son enthousiasme, et tout ce monde immense qui s'agite dans l'étroite enceinte d'une vie d'homme, d'un cœur qui aime ! ah ! voilà la plus belle et la plus profonde des histoires; voilà ce qui dure et ce qui émeut au delà de tout : et le petit nombre de pages immortelles qui surnagent dans Tocéan des siècles sont presque toutes à cette adresse.
Mais voici la gloire et la force non pareille de la religion : c'est que, tout en donnant le mot de tous les problèmes sociaux et l'intelligence de toutes les révolutions historiques, elle tient surtout et par-