Prov., XII
3. Angelica bilaritas cum rnonastica siraplicitate. Fulb. Gaunot., ep. 66.
INTRODUCTION. ' ciir
monde tant d'âmes faites pour une vie meilleure, tant de victimes réelles delà plus cruelledes oppressions. Qu'on fasse trêve à toutes ces déclamations sur le malheur d'être condamné à une vie uniforme, à des devoirs imprescriptibles, à des occupations invariables. Il n'est pas une des objections faites contre la vie du cloître, qui ne s'applique avec tout autant de force à la vie conjugale. Le chrétien, le vrai sage, sait bien que jamais les obligations volontairementperpétuelles'n'ontrendul'hommemalheureux d'une manière permanente : il sait au contraire qu'elles sont indispensables au triomphe de l'ordre et de la paix dans son âme. Ce qui le torture et ce qui le consume, ce n'est ni la règle ni le devoir : c'est l'instabilité, c'est l'agitation, c'est la fièvre du changement. Ah ! sans doute, quand l'esprit du monde eut pénétré dans le cloître, et eut fini par l'emporter sur l'esprit de Dieu ; quand il y eut introduit lacommende, la propriété individuelle, la paresse , la tiédeur, toute cette corruption que l'usurpation laïque semait partoutsur le champ qu'elle s'apprêtait à confisquer, ce qui n'avait été qu'une rare et coupable exception devint un abus trop habituel et trop accepté. Sans doute alors il y eut en fou le des vocations fausses ou contraintes, et d'amères tristesses étouffées sous le froc ou sous le voile. Mais tant qu'il fut donné aux Ordres monastiques
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de fleurir librement sous Taile de FÉglise, età Tabri des envahissements séculiers, la tristesse y fut inconnue ou du moins n'y paraît que de loin en loin, comme une maladie que sa rareté même rendait plus effrayante. Ils n ont rien de triste^; c'est le témoignage que leur rend dès le quatrième siècle le premier de leurs apologistes : Ils font la guerre au démon en se puant' .
Sans cesse on voit citer parmi les qualités des abbés les plus pieux, des moines les plus exemplaires, qu'ils étaient gais, joyeux, amusants, aimant à rive, jocunduSy facetus. Ces expressions se retrouvent surtout sous la plume d'Orderic Vital, qui, parlant de lui-même dans sa longue et précieuse histoire, nous dit : « Je porte depuis quarante-deux ans, avec bonheur, le joug suave du Seigneur \ » Saint Anselme, ce grand et irréprochable moine, savait apparemment ce qu'il disait, lorsqu'il lançait au clergé séculier de son temps ce défi : (( Vous qui croyez qu'il est plus facile de vivre religieusement sous l'habit de clerc que de subir
1. Oùoèv yàp£-/ouc7i)>U7:yipôv. S. JoANN. Chrysost., iïlMatth. Homil. 69, éd. Gaume, vu, 770.
2. Littéralement en dansant, wTTrsp -/opeûovTsç, quasi chorcas agentes. Ibid.
3. Sincero monachorum convenlui fœdere indissolubili sociatus ; annos xlii jani levejugum Domini gratanter bajulavi. Ordiîr . Vit., 1. V, p. 307.
INTRODUCTION. cv
le fardeau de la vie monastique, regardez donc et voyez avec quelle allégresse ce fardeau est porté par ces chrétiens de tout sexe, de tout âge et de toute condition , qui remplissent le monde entier de leurs chants de joie \ » Et six siècles après lui, Tabbé de Rancé, que Ton nous a tant de fois donné pour le type de la douleur et de la tristesse monacale, opposait aux calomnies dont ses religieux étaient dès lors assaillis leur gaieté en même temps que leur édifiante charité".
Mais cette paix et cette joie qui constituaient leur apanage, ils ne s'en réservaient pas le monopole : ils la versaient à pleines mains sur tout ce qui les entourait et partout où on leur en laissait la liberté. Ils la montraient, ils la prêchaient, ils la donnaient
1. Consideret per totum mundum quanla hilaritate utrique sexui, omni 86tate et omni génère hominum, sit pondus illud cantabile. S. Anselm., epist. ii, 12.
2. « Vous auriez pu dire à cet incrédule que, outre quinze cents à deux mille pauvres, dans les années chères, comme je les', ai souvent comptés, que l'on nourrit dans les données publiques, on soutient encore en particulier, par des pensions par mois, toutes les familles des environs qui sont hors d'état de pouvoir travailler; que l'on reçoit quatre mille hôtes, que l'on nourrit et entretient quatre-vingts religieux, et cela pour huit ou neuf mille livres au plus de rentes : et vous auriez pu lui dire qu'il vous montre dix ménages, avec autant de rentes chacun, qui fasse quelque chose ajq)rochant de ce que ces fainéants, comme il les appelle, font avec une gaieté et une édification dont vous voudriez qu'il fût le spectateur. » Lettre de l'abbé de Rancé à l'abbé Nicaise.
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à tous ceux qui s'approchaient d'eux. « Les moines, )) disait d'eux le grand archevêque de Constantinople, que nous citerons une dernière fois, « les moines sont comme des phares, situés sur de hautes montagnes, qui attirent tous les navigateurs au port tranquille qu'ils éclairent; ceux qui ]es contemplent n'ont plus à craindre ni les ténèbres, ni les naufrages \ »
Le bonheur dont jouissaient les populations sujettes ou voisines des Ordres religieux, lorsque ceux-ci étaient eux-mêmes libres et réguliers, est un fait dont l'évidence est proclamée par l'histoire et consacrée dans les souvenirs de toutes les nations-. Jamais institution ne fut plus populaire, jamais tnaîtres ne furent plus aimés. Sans doute ils eurent de tout temps, comme l'Église et comme la vertu, des ennemis et des persécuteurs. Mais tant que l'Europe resta croyante, ce ne fut là qu'une minorité désavouée par l'opinion générale. Et même, quand cette minorité est devenue maîtresse du monde, elle n'a réussi à détruire les Ordres monastiques que par la violence et la pros-
1. s. JoAN. Chrys., homil. 59, ad Popul. Antiochemiin. Il revient sans cesse sur cette comparaison dans ses divers écrits, Cf. Adv. Oppugn. vit. monast.l. m, 1. I, p. 114; Hom. in. epist. ad Timoth., 14, t. XI, p. 576, éd. Gaume.
2. On a mille lois cité le proverbe allemand : JJnter dem Kriimmstab ist gut wohnen. « Il fait bon vivre sous la crosse. »
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cription. Partout où ces Ordres encore libres de la corruption laïque ^ ont péri, c'a été au milieu de la douleur et des regrets durables des populations qui dépendaient d'eux; et si ailleurs, comme en France, où l'époque de leur ruine s'est trouvée contemporaine de la ruine de la foi dans les âmes, leur chute a été vue avec indifférence, jamais du moins elle n'a été appelée par des vengeances ou des antipathies populaires.
Les attentats et les spoliations dont ils furent victimes ont été l'œuvre de princes ou d'assemblées qui se targuaient de leur mépris pour les affections comme pour les croyances du vulgaire, et n'ont inspiré que des regrets et des alarmes au peuple des campagnes, ou à ces classes inférieures et indigentes dont les besoins et les passions éveillent aujourd'hui de si justes sollicitudes. C'est le témoignage qui leur a été rendu par tous ceux qui ont sincèrement étudié l'histoire de leur destruction, même parmi leurs adversaires". C'est celui que leur
1. On verra plus loin que nous ne comprenons pas dans ce jugement les monastères moralement ruinés par la commende, ou par tant d'autres abus, qui succombèrent en 1790, mais qu'il se reporte aux souvenirs de la destruction des monastères restés en règle, en Angleterre, en Allemagne, en Suède, et récemment en Espagne et en Suisse, où le peuple s'est armé pour les défendre.
2. Citons , entre mille , un auteur portugais , grand partisan du système qui a ruiné et asservi l'Église de son pays, et qui a reconnu, mais trop tard, les inconvénients de la suppression des monastères,
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doit surtout l'auteur de ces pages qui a visité, dans diverses contrées, le site de près de deux cents monastères, et qui a recueilli, partout oii vivaient encoredescontemporains delà charité monastique, l'expression de leur reconnaissance et de leur douleur. Et comment n'eussent-ils pas exercé cet empire, eux dont le métier était de faire le bien sans espoir de retour'? Comment n'eussent-ils point été aimés, eux qui aimaient si bien? Ce n'était pas seulement par leurs aumônes, par leur générosité et leur hospitalité matérielle, qu'ils régnaient ainsi sur les cœurs, c'était par leur affable et paternelle sympathie, par leur intérêt actif et cordial pour le peuple ; c'était encore par une sollicitude constante et active pour le salut et le bonheur de toutes les classes souffrantes ^
sans distinction. — « Nous autres, » dit-il, « qui avons assisté à la suppression d'une parlie des anciens monastères du Miniio, et qui avons vu les larmes du peuple, qui y trouvait toujours des secours dans ses maladies et du pain dans sa vieillesse, nous ne savons si les larmes étaient mensongères, mais nous savons bien qu'elles donnaient un démenti formel aux théories des politiques qui écrivent loin des campagnes, dans le silence de leur cabinet ou au milieu du bruit des grandes villes. » 0 Panorama, jornal litterario , n° 27, Lisboa, 1837.