Dialocjiies
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avait franchi le Rhin, et l'empereur de cette Allemagne qu'avait convertie le moine Boniface, Sa Majesté Apostolique Joseph II, écrivait, en octobre 1781 : (( Les principes du monachisme, depuis Pacôme jusqu'à nos jours, sont entièrement contraires aux lumières de la raison. » La révolution française et la sécularisation imposée par Bonaparte à l'Allemagne étaient venues donner raison à ces oracles de la société nouvelle. Les instructions de j\|me Roland, qui écrivait : « Faites donc vendre les biens ecclésiastiques; jamais nous ne serons débarrassés des bêtes féroces, tant qu'on ne détruira pas leurs repaires S rayant été ponctuellement exécutées, on pouvait espérer que la haine se trouverait assouvie par la proscription.
Mais il n'en est rien. Les passions cruelles qui ont enseveli cette institution séculaire sous les décombres du passé sont encore là. Debout et implacables, elles veillent autour de ce qu'elles croient
i. LeUre autographe à Lanthenas, 30 juin 1790. — Trois ans plus lard, le représentant André Duraont écrit à la Convention, du dépar. tement de la Somme, où il était en mission, ce qui suit : « Citoyens collègues, nouvelles captures! d'infâmes bigots de prêtres vivaient, dans un tas de foin, dans la ci-devant abbaye du Gard ; leurs barbes longues semblaient annoncer combien leur aristocratie était invétérée. Ces trois bêtes noires, ces moines, ont été découverts... Ces trois monstres sont allés au cachot attendre leur jugement, » — Le Gard était une abbaye de l'ordre de Cîteaux, en Picardie, entre Amiens et Abbeville, située sur la Somme.
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un tombeau, de peur que leur victime ne ressuscite un jour, et, à la moindre apparence d'une vie renaissante, elles poursuivent jusqu'à sa mémoire par de banales et vulgaires injures.
Lesdiatribes qu'une coupable complaisance pour les préjugés victorieux arrache à des plumes trop célèbres sont commentées et aggravées par ces voix inconnues qui mugissent dans l'ombre et viennent grossir leséchos du mensonge et de la haine. Tandis que l'un dénonce à ses cent mille lecteurs les aberrations et les ignorances ïjéatifiées de fascétisme monacal ' , d'autres répètent à Tenvi que (c les moines et les nonnes ne sont que des fainéants engraissés aux dépens du peuple - » , et cela se dit et se redit tous les jours , au mépris de tant de monuments anciens et nouveaux de la science historique, qui constatent irréfutablement que les peu-
1. M, DE Lamartine, Histoire de la Restauration, liv. XV, § 8.
2. Le Semeur, iournsA philosophique et liUéraire, 13 octobre 1847. — Rappelons à ce sujet que, dans son Manuel du droit public ecclésiastique français, publié en 1844, p. 209, M. Dupin, alors comme aujourd'hui (1862) procureur général àlacourdecassation,acru pouvoir se faire une arme contre les congrégations et associations religieuses non reconnues par la loi moderne, du procès fait à ce qu'il appelle la congrégation reZi^ie*<sedesBacchanalesà Rome en l'an 186 avant Jésus-Christ, laquelle était, au dire de l'Épitome du livre XXXIX de Tite-Live, citée par le savant jurisconsulte, Scelerum omniu m semlnarium. Il n'a pas rougi de répéter cette odieuse assimilation dans son discours au Sénat, contre les communautés religieuses (session de 1861), et s'est ainsi attiré une réfutation éloquente et péremptoire du cardinal Mathieu, archevêque de Besançon.
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pies se sont en général engraissés aux dépens des moines.
Ces lieux communs de l'iniquité ignorante et triomphante sont passés en chose jugée dans l'esprit de la foule. Tout surannés et répugnants qu'ils sont, sachons les écouter et nous les rappeler, ne fût-ce que pour nous confirmer nous-même dans l'horreur du mensonge et de l'injustice.
Inscrivons d'abord, en tête de ce registre des iniquités de la raison égarée, le grand reproche dont on commence à rougir désormais, mais que les sophistes des deux derniers siècles ont su employer avec tant de succès pour dépopulariser les moines auprès des hommes d'État. Ilsétaientvoués au célibat, et ce célibat mettait une limite fâcheuse aux progrès de lapopulation. C'était là le plus universel et le plus incontestable de leurs crimes '. On sait ce que vaut aujourd'hui ce reproche. C'est à peine si Dieu a attendu que le mensonge eût achevé son triomphe, pour l'accabler de confusion. Cette population, que l'on accusait les Ordres religieux de tarir dans sa source, est devenue trop souvent
1. Ce reproche remonte bien haut. Colbert, dans son mémoire du 1.5 mai 1665, dit à Louis XIV : « Les moines et les religieuses, non seulement se soulagent du travail qui iroit au bien commun, mais même privent le public de tous les enfants qu ils pourraient produire pour servir aux fonctions nécessaires et utiles. » Revue rétrospective^ T série, t. I, p. 257, 258.
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le plus cruel des enibarras, et le monde s'est couvert de docteurs et d'économistes patentés, à la recherche des moyens les plus propres à en arrêter les progrès.
Qui ne sait à quelles monstrueuses conséquences sont arrivés ces héritiers des accusateurs du célibat monastique? il y a là un abîtne d'erreur et de ténèbres qu'il ne nous appartient pas de sonder, mais où, du moins, nous ne craindrons pas de suivre l'illustre archevêque qui a scellé par le martyre la modération constante de ses opinions et la noble indépendance de sa vie. « Une science antichrétienne nous dit )), M^' Affre, « avait encouragé un développement indéfini de la population; épouvantée aujourd'hui de son nouvel accroissement, elle s'est mise à calculer ce qu'il fallait de misère et d'oppression pour le contenir. Toutes les autres digues étant trop faibles, la science a imaginé une contrainte morale, aussi favorable au vice que la continence chrétienne est favorable à la vertu. Ne vous lassez pas, N. T. G. F., d'entendre les déplorables erreurs que Dieu a permises pour vous rendre voire foi plus chère, plus vénérable. Saint Paul avait dit à un petit nombre d'élus : En ce qui touche les vierges, je vous donne seulement un conseil. Les âmes célestes, assez courageuses pour le suivre, avaient été bénies par Jésus-Christ; mais
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le Sauveur avait eu soin d'ajoutef : Loin que tous puissent s* élever à cette perfection, tous ne sont pas même capables de la comprendre. L'Église n'avait autorisé à Fembrasser qu'après de longues et sévères épreuves. Une science toute matérielle est venue dire aux hommes que cette chasteté volontaire était un crime contre la société, parce qu'elle ravissait trop de citoyens à TÉtat. En vain des vierges innombrables, anges d'innocence et de bonté, avaient consolé les pauvres, formé l'enfance à la vie chrétienne, apaisé le ciel par leurs prières, par leurs touchantes expiations, offert à tous de sublimes exemples; en vain des légions d'apôtre vierges avaient donné aux peuples catholiques des sentiments nouveaux de paix et de charité, et fait germer dans leur sein des vertus inconnues : une philosophie impure est venue proclamer qu'il fallait rompre, pour des liens moins parfaits, les liens sacrés, source de tant de bienfaits, et aujourd'hui elle dit à des êtres qu'elle a affranchis de toutes les lois morales, enivrés de sensations grossières, entassés dans un même lieu, sans distinction de sexe : Tu ne formeras point une famille. Elle le dit à ceux-là précisément dont elle a rendu les passions plus précoces, et auxquels une union légitime serait plus nécessaire pour résister à des séductions capables de pervertir les anges.
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(( Nous osons à peine vous signaler une maxime plus perverse encore. D'autres sophistes ont compris l'impossibilité d'une semblable contrainte; mais^ en y renonçant, ils ont osé conseiller à des époux chrétiens de tromper le vœu de la nature et de rejeter vers le néant des êtres que Dieu appelait à l'existence.
(( 0 Dieu Sauveur ! qui avez sanctifié Tamour des époux en lui rendant son indissolubilité, son unité, sa pureté primitive, je vous bénis. Je vous bénis encore d'avoir consacré les vœux des vierges, comblé de grâces une vie qui ne s'élève au-dessus de la terre que pour faire descendre les bénédictions du ciel. Je vous bénis d'avoir trouvé jusque dans les outrages d'une philosophie impie la justification de votre saint Évangile. Depuis qu'elle a préféréces infâmes doctrines, nous n'êtes que trop vengé de ces blasphèmes contre vos angéliques conseils ' . »
Cependant, auxyeux des docteurs modernes, les moinesn'étaient pas seulement coupables desedérober au devoir de la reproduction et de refuser la vie à autrui : leur propre vie était inutile au monde et à leurs semblables.
1. Instruction pastorale de M^'' l'archevêque de Paris (Ms'" Denis Affre) sur les rapports de la charité avec la loi. Mars 18i3.
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A l'heure qu'il est, et en présence des résultats chaque jour plus imprévus de nos récentes études historiques, parmi les hommes qui prétendent à une autorité quelconque dans le domaine de la science, il n'en est peut-être pas un seul qui consente à signer de son nom une semblable assertion. Mais, on ne le sait que trop, elle se répète encore dans les bas-fonds delà littérature; elle compte dans cette fausse monnaie de la science qui a cours parmi l'immense majorité des hommes soi-disant éclairés de nos jours. Renvoyons-les avec confiance, ces aveugles, à Tétude des monuments qu'ils ignorent, des livres qu'ils n'ont jamais ouverts. Défions-les de trouver un pays, un siècle, une société où l'utilité pratique, positive et directe des moines n'ait pas été écrite en traits incontestables, tant qu'on ne leur a pas lié les mains, tant que la commende (qui fut le crime des rois et non celui des moines) ne vint pas perpétuer le relâchement et le désordre dans leurs rangs. Ne redisons rien ici de cette utilité suprême, aux yeux de tout chrétient conséquent, de la prière, de la vie cachée en Dieu; rien de cette puissante et constante intercession toujours suspendue entre le ciel et la terre, pour le salut et la paix du monde; rien de cette influence immense et bienfaisante de la paix monastique sur les hommes de guerre et d'affaires,
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de la vertu sur les passions, delà solitude sur le siècle. Non, descendons de cette sphère d'une réalité trop élevée pour nous mettre au niveau de ceux qui tiennent leurs regards toujours abaissés vers la terre, toujours enchaînés à ce qui passe ou à ce qui profite. Invitons-les à citer dans les annales du monde un corps, une institution, une organisation quelconque qui ait rivalisé même de très loin avec ces monastères qui furent, pendant dix siècles et plus, les écoles, les archives, les bibliothèques, les hôtelleries, les ateliers, les pénitenciers et les hôpitaux de la société chrétienne. Et lorsqu'on nous opposera ces temps où les Ordres religieux, devenus à peu près étrangers à la vie politique, littéraire, extérieure du monde, auraient dû, par cela seul qu'ils se concentraient de plus en plus en eux-mêmes, mériter l'indulgente tolérance des maîtres du monde nouveau, répondons avec le grand écrivain qui, sur tant de points, nous a rouvert les portes de la vérité historique : « Toutes les fois qu'on peut amortir des volontés sans dégrader les sujets, on rend à la société un service sans prix, en déchargant le gouvernement du soin de surveiller ces hommes, de les employer et surtout de les payer. Jamais il n'y eut d'idée plus heureuse que celle de réunir tant de citoyens pacifiques qui travaillent, prient, étudient, écrivent, culti-
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Yent la terre, et ne demandent rien à V autorité \ ))
Les gouvernements modernes doivent le comprendre, quoique tous ne l'avouent pas encore; et à ceux qui leur prêchent que cette satisfaction de son sort, désormais introuvable, cette modeste et paisible indépendance du moine, sont les fruits de la superstition et du fanatisme, plus d'un homme d'État doit être tenté de répondre : Qu'on nous rende donc l'arbre qui porte ces fruits d'une espèce perdue!
(( Tout le but de l'homme est d'être heureux », a dit Bossuet; a mettre le bonheur où il faut, c'est la source de tout bien, et la source de tout mal est de le mettre où il ne faut pas. )) Or, voici des milliers d'hommes qui, d'âge en âge, se succèdent en se déclarant heureux et contents de leur sort. Et on les proclame inutiles! Comme s'il pouvait y avoir au monde quelque chose de plus utile que le bonheur ; comme si le bonheur général ne se composait pas exclusivement de bonheurs individuels; comme si tout individu qui se dit et se croit heureux, et qui l'est sans rien enlever et sans rien envier à qui que ce soit, n'était pas à lui seul un élément inappréciable de la prospérité sociale! N'importe, il faut que ce bonheur disparaisse; il