‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 4)Chapitre 49 sur 219 · CHAPITRE YII Relâchement · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII Relâchement

Le mura, che soleano esser badia, Fatte sono spelonche, e le cocoUe Sacca son piene di farina ria.

Dante, Parad., c. xxii.

Mais il est un dernier grief plus sérieux qu'il faut aborder sans détour : la corruption des Ordres religieux. Il régnait, nous dira-t-on, chez les moines, dans les derniers temps surtout, de grands désordres et de grands abus. Eh bien! oui, nous l'avouerons. Ils étaient en proie au relâchement. Oui encore, ils n'observaient plus les lois de la ferveur, de Faustérité, delà discipline, qui étaient la condition imphcite des libéralités dont ils avaient été comblés. En un mot, ils étaient en pleine décadence. Oui, cela n'est que trop vrai; sauf quelques exceptions glorieuses, telles que les Chartreux, les Trappistes et les Jésuites, les religieux étaient en décadence au moment où la faux dévastatrice du ëècle passé et du nôtre les a atteints.

Je ne dissimule pas Tobjection î je l'admets et je

MOINES d'OCC, I. I

cxLvi LES MOINES D'ODCIDENT.

la confirme. J'ose même croire qu'il n'y a personne, parmi les ennemis des moines, qui ait étudié plus attentivement que moi ces désordres et ces abus, personne qui en sache plus long sur ce côté ténébreux d'une histoire admirable. Je les connais donc, ces abus; je les avoue et, qui plus est, je les raconterai. Oui, si Dieu me permet de continuer mon œuvre, je les raconterai avec une implacable sincérité, et d'ici là, dans les pages qu'on va lire, toutes les fois que l'occasion s'en présentera, je montrerai le mal à côté du bien, l'ombre à côté de la lumière : je dirai quels furent les torts et quelquefois les crimes des moines, au risque de surprendre et même de blesser des affections que je respecte ou une pudeur qui m'est chère, parce que c'est le droit de la vérité, parce que je ne veux pas qu'on soupçonne d'aveuglement, de partialité ou d'ignorance, ma trop insuffisante apologie de ces illustres victimes.

Je raconterai ces abus. Mais d'après qui? D'après les moines eux-mêmes. Car le plus souvent c'est à eux seuls que nous en devons la connaissance ; c'est à leurs aveux, à leurs plaintes, à leurs récits, aux chroniques de leurs maisons écrites par eux-mêmes, avec une franchise et une simplicité plus admirables encore que leur laborieuse patience. Ils ne connaissaient point la règle dictée par le prophète

INTRODUCTION. cxlvii

de leurs persécuteurs : Mente::^ hardiment ^ mentez toujours. Ils disaient la vérité tout entière, et à leurs propres dépens; ils la disaient avec tristesse, en rougissant quand il le fallait, mais avec la certitude légitime que le mal qu'ils dénonçaient à la postérité, bien loin d'être le résultat naturel de leur institut, en était la contradiction directe et n'avait besoin, pour être vaincu et détrôné, que d'un retour toujours possible à la règle primitive. Et moi aussi je veux dire, comme eux, la vérité, et la vérité tout entière, non seulement sur les moines, mais encore sur TÉglise et sur ses ministres, toutes les fois qu'il le faudra. Je ne tairai ni les prévarications ni les faiblesses de ceux qui ont failli, afin de pouvoir rendre un hommage libre et pur à ceux qui ont bien combattu, et, de plus, afin d'avoir le droit de flétrir chez les ennemis de la vérité le mal que je n'aurai pas épargné chez ses enfants et ses ministres. Car de quel droit serais-je sévère envers les méchants,, si je n'avais pas commencé par l'être envers ceux qui, chargés par Dieu même de combattre le mal, en devenaient les instruments et les complices?

Si je jetais un voile mensonger sur la corruption des Ordres religieux pendant les derniers temps de leur existence, comment pourrais-je expliquer aux yeux des chrétiens et même des mécréants l'arrêt

cxLviii LES MOINES D'OCCIDENT,

terrible du Tout-Puissant, qui a permis que ces grandeurs séculaires fussent balayées en un seul jour, et que les héritiers de tant de saints et de tant de héros, livrés pieds et poings liés au coup mortel, aient succombé, presque partout, sans résistance et sans gloire.

Encore une fois, je n'écris pas un panégyrique, mais une histoire. Je méprise ces pitoyables mutilations de l'histoire, dictées par une fausse et impuissante prudence, et qui ont fait peut-être autant de tort à la bonne cause que les falsifications honteuses de nos adversaires. Quand je les rencontre dans les livres de certains apologistes, il me semble entendre la redoutable interrogation du patriarche : (c Croyez-vous que Dieu a besoin de vos men- « songes, et que vous plaidiez pour lui par la (( ruse *? ))

Quelques esprits timides me blâmeront, je le sais ; mais je leur préfère l'autorité de saint Grégoire le Grand, non moins grand comme moine que comme pape, et qui a écrit : Mieux vaut le scandale que le mensonge^. Je me range à l'avis de deux des champions les plus illustres et les plus zélés que je con-

1. Numquid Deus indiget vestro mendacio, ut pro eo loquamini dolos? Job, xiii, 7.

2. Meliiis est ut scandalum oriatur, quanri ut veritas relinquatur. S. Gregor., Homil. 7, in Ezechiel, cité par S. Bernard.

INTRODUCTION. cxlix

naisse des droits de l'Église ; je dis avec le cardinal Baronius : « Dieu me garde de trahir la vérité pour (( ne pas trahir la faiblesse de quelque ministre <(. coupable de l'Église romaine * ; » et j'ajoute avec le comte de Maistre : « On ne doit aux papes que (( la vérité, et ils n'ont besoin que d'elle". »

Mais je la dirai surtout , cette vérité sainte et nécessaire, quand il s'agira des moines et de leurs fautes, parce que, comme l'a si bien dit saint Bernard, ce grand dénonciateur des désordres de la vie religieuse : « Ce n'est pas contre l'Ordre monastique, mais pour lui, que je combats, quand je reprends les vices des hommes qui en font partie ; et je ne crains pas de déplaire ainsi à ceux qui aiment l'Ordre; bien plus, je suis sûr de leur plaire en poursuivant ce qu'ils ont haï\ »

Mais ajoutons aussitôt avec un grand moine de

1. Le passage est trop beau pour n'être pas donné en entier : « Nos veronec ejusmodi sumusut proditioneveritatisdelinquentem quemlibet Ecclesiae Uomanee ministrum prodere nolimus, ciim nec ipsa sibi hoc vindicalRomana Ecclesia, ut membra sua et a lateresuo Legatos missos omni carere turpitudine asserat. Non enim Deus aemulatur ut forlior illo sit. Si enim ipse Deus, qui facit angelossuos spiritus, etministros suos ignem urentem,tanien in Angelissuisreperil pravilatem, quid praesumet ipsa..., cum sciât ipsa non supernos Angelos mittere, sed horaines? » Annales, âà ann. 1125, c. 12.

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