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Mais ce fut surtout en France, depuis le concordat de Léon X avec François P% que le mal atteignit les dernières limites. Ce concordat accordait au roi le droit de nommer à toutes les abbayes et à tous les prieurés conventuels du royaume; il lui prescrivait bien de ne conférer les bénéfices qu'à des religieux, mais cette condition fut toujours éludée ou violée. Les individus investis par le roi de ces bénéfices, sans aucune intervention de la communauté dont ils allaient dévorer les revenus, n'avaient plus qu'à se pourvoir auprès du pape, qui leur expédiait les bulles de leur nouvelle dignité, en les subrogeant aux droits des anciens abbés électifs et réguliers, et en réservant à un prieur claustral l'administration spirituelle du monastère ainsi dépouillé de son droit le plus précieux. Cette servitude ou, pour mieux dire, cette plaie infecte' dura jusqu'à la Révolution. Aux désordres partiels que l'élection avait entraînés, surtout dans les maisons trop directement soumisesà l'influence des grandes races féodales, la nomination directe par les rois, conférée par le concordat de 1316 , substitua un
1. Antistitum nominationes invita quidein dédit (Romana Ecclesia); in istud tainen canonum vulnus descendit, quod canonicae electiones in Gallia vigerent quasi solo nomine... Non solum métro - ])olitanas et cathédrales, sed et abbatiales et conventuales ecclesias subjecit serviluti nominationis. Christianus Lupus, cité dans ks Analecta Juris pontificii, 1861, k^^ liv., p. 967.
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désordre universel, radical et incurable. Le titre d'abbé, porté et honoré par tant de saints, tant de docteurs, tant d'illustres pontifes, tomba dans la boue. Il n'obligeait plus ni à la résidence , ni à aucun des devoirs de la vie religieuse. Il ne fut plus qu'une sinécure lucrative dont la couronne disposait à son gré ou au gré de ses ministres, et trop souvent au profit des passions ou des intérêts les plus indignes. En vain le scandale permanent de ces monastères , privés de leurs chefs naturels etexploités par des étrangers qui n'y apparaissaient que pour en pressurer les habitants, excita-t-il d'unanimes et fréquentes réclamations, en vain les états de Blois et de Paris, comme la plupart des assemblées politiques et religieuses du seizième siècle, demandèrent-ils le retour de l'ancienne discipline, tout fut inutile. Le mal alla toujours s'aggravant; la notion même de la destination pieuse et charitable de ces glorieuses créations de la foi de nos pères fut bientôt oblitérée dans l'esprit de ceux qui disposaient ainsi des trésors du passé, comme de ceux qui s'en repaissaient. Ce magnifique patrimoine de la foi et de la charité, créé et grossi par les siècles , expressément consacré par ses créateurs au maintien de la vie régulière et commune et au soulagement des pauvres, se trouva ainsi transformé en caisse fiscale , en dépendance
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du trésor royal , où la main des souverains puisait à volonté pour essayer d'en rassasier la rapacité de leurs courtisans, et, comme on l'a dit, pour assouvir et asseroir leur noblesse.
Mes lecteurs, j'ose le dire, seront moins tristes et moins émus que je ne le suis moi-même en me voyant condamné à raconter que les abbayes les plus anciennes, les plus illustres dans les annales de la patrie et de l'Église, servirent d'apanage aux bâtards des rois ou à leurs plus indignes favoris' et quelquefois de prix aux coupables faiblesses d'une maîtresse royale^. Plus tard, et dans le cours de nos discordes civiles, après la Ligue et après la Fronde,
1. Charles de Valois, duc d'Angoulême , bâtard de Charles IX et de Marie Touchet, fut abbé cornmendataire de la Chaise-Dieu à treize ans, et en touchait encore les revenus en 1590, quoique marié depuis longtemps. L'abbaye de Bourgueil, au diocèse d'Angers , avait été donnée à Bussy d'Amboise, le favori du frère de Henri III, le plus mauvais sujet de son temps, assassiné par le comte de Montsoreau, le 19 août 1579. Dans le journal de P. de l'Estoile, il est toujours qualifié d'abbé de Bourgueil.
2. Henri IV assigna en 1601 à Corisande d'Andouin , comtesse de Guiche, les revenus de l'abbaye de Chàtillon, fondée sur les instances de saint Bernard, et cette singulière abbesse nomma un abbé /^rfwcm^re pour gérer son bénéfice (Courtépée, Descript. hist. de la Bourgogne, t. VI, p. 375; Mignard, i»/ewo/re5 de la commission des antiquités de la Côte-d'Or t. VI, p. 333). On a une lettre de ce grand roi en trois lignes où il donne une abbaye à Rosny, au protestant Rosny, et lui demande en même temps 50,000 écus pour sa maîtresse, M^'*' d'Entraigues, « portion du prix de sa prétendue virginité », dit M. Berger Xivrey. Recueil des Lettres missives de Henri IV, t. V, p. 179.
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elles furent Tobjet d'un trafic aussi avoué que révoltant et formaient l'appoint de tous les marchés dans les négociations du temps \ Enfin, quand la monarchieabsolueeuttriomphé de toute résistance, ces grandes et célèbres maisons tombèrent le plus souvent en proie à des ministres qui n'avaient d'ecclésiastique que la robe; après avoir assouvi l'ambition de Richelieu- et la cupidité de Mazarin, elles allaient grossir la cynique opulence de l'abbé Dubois^ et de l'abbé Terray\
1. On a vendu en 1858 à Paris, une lettre autographe de la duchesse de Montbazon , qui écrit à Mazarin pour stipuler que sa lille aurait une abbaye, lors de la prochaine paix. » .S|/ cdle de Caen venait à vaquer ou tout octre (sic) bonne, je vous la demande. »
2. Il s'était fait pourvoir de la commende de Cîteaux, de Cluny et de presque toutes les grandes abbayes de France, et ce , malgré la prohibition expresse du concile de Trente, qui avait interdit la mise en commende des abbayes chefs d'ordre. (Sess. xxiv, c. 21.) 11 ne faisait en cela que suivre l'exemple du fameux cardinal de Lorraine, dans le siècle précédent, et du cardinal de Châtillon, frère de Coligny, qui eut treize abbayes en commende jusqu'au moment où il se maria en se déclarant protestant. — On vit même des seigneurs huguenots pourvus des revenus de plus d'une abbaye, grâce à de scandaleux trafics avec les abbés commendataires, ou, comme on disait dans le Berry, confidentiaires . Voir les savantes recherches de M. Desplanques, sur le Pillage de quelques abbayes de VIndre et sur Fontcjombauld et les seigneurs d' Alloigny , datiis, le compte rendu des travaux de la Société du Berry, 1860-61.
3. Dubois était titulaire des sept abbayes de Nogent, Saint-Just, Airvaulx, Bourgueil, Bergues-Saint-Vinox, Saint-Bertin et Corcamp, dont les revenus réunis se montaient à 204,000 livres. Saim-Simon, Mémoires, ch. 608, éd. Delloye.
4. Ce contrôleur général jouissait des abbayes de Molesmes et de
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Pour de moindres prévarications peut-être, l'ange des justices du Seigneur avait prononcé contre une des communautés de FÉglise primitive Ja formidable sentence : nomen habes quod vivas , et mortuus es ^ !
Que Ton se figure ce que pouvaient devenir, dans la plupart de ces monastères, dépouillés de leurs prérogatives les plus essentielles, de leur véritable raison d'être, et métamorphosés enfermes exploitéespar desétrangers, cinq ou six malheureux moines, abandonnés à eux-mêmes, écrasés sous le poids de leur gloire passée et de leur abaissement moderne" ! Gomment s'étonner des progrès du relâchement, de la décadence spirituelle et intellectuelle? Ne dirait-on pas autant de corps de garde où des soldats, oubliés par leur armée, sans chef et sans discipline, se trouvaient naturellement expo-
Troarn, la première qui avait été le berceau de l'Ordre de Citeaux, et la seconde fondée par les ducs normands au onzième siècle. Elles valaient l'une 31,000 livres de revenu, et l'autre 80,000. — On peut voir dans le journal de l'avocat Barbier, t. II, le scandaleux usage que faisait des revenus de la glorieuse abbaye de Saint-Germain des Prés son dernier abbécommendataire, le comte de Clermont, prince du sang, d'ailleurs brillant et intrépide à la guerre, comme il convenait à un Bourbon.