Lettre du 29 mai
MOINES DOCC, I. K
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vent démontrée , contre eux , constituaient-ils donc un attentat contre Tordre social et pouvaient-ils créer le droit de répression et surtout de suppression qu'on s'est arrogé contre eux? Non : FÉglise seule avait le droit d'exercer contre eux sa justice souveraine et infaillible , et les chrétiens seuls ont le droit de s'affliger et de s'indigner de ce qu'elle n'a point été exercée à temps. Ils savent d'ailleurs que Dieu demandera un compte sévère à ceux qui ont trahi cet imprescriptible devoir. Mais ils savent aussi qu'il jugera et qu'il châtiera plus sévèrement encore ceux qui ont consommé cette grande immolation , non certes en vue de régénérer les institutions saintes ou d'apaiser la justice céleste, mais uniquement pour assouvir les instincts les plus ignobles de la passion humaine.
Oui , il fallait des réformes/et l'absence ou l'inefficacité de ces réformes a rendu la catastrophe possible et naturelle. Mais il n'en résulte pas que le lâche attentat qui a tranché le fil de l'existence monastique puisse être jamais justifié ou excusé. Car jamais crime ne fut plus lâche ni plus insensé. Montesquieu a justement flétri le despotisme en le comparant à je ne sais quels sauvages de l'Amérique qui coupent leurs arbres par le pied pour en récolter le fruit. Mais que penser de ces sauvages modernes qui, sous prétexte de l'émonder et de l'éche-
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niller, ont abattu et déraciné l'arbre vénérable qui avait abrité pendant tant de siècles le travail , la science , la prière et le bonheur ?
Dieu nous garde donc d'être , à un degré quelconque , les complices de ceux qui ont amené , préparé ou justifié la catastrophe par leurs invectives et leurs calomnies ! Pour nous en défendre à jamais, il doit suffire de nous rappeler qu'elle a été la source impure de ces attaques , quelle est encore la nature des accusation s et la qualité des accusateurs . Jugeons de l'équité des tribunaux qui ont condamné les moines dans le passé par celle du procès qu'on leur a intenté de nos jours, en Suisse, en Espagne, en Piémont , dans les pays où ils avaient survécu à la terrible épreuve de l'invasion française , et profité de la Révolution. Pesons ces reproches contradictoires dont on les accable. S'ils observent exactement leur règle , on dit qu'ils ne sont plus de leur siècle; s'ils ne l'observent pas , les mêmes lois qui les insultaient comme fanatiques crient au relâchement. S'ils administrent mal leurs domaines ;, on les leurôte sous prétexte qu'ils ne savent pas en tirer parti ; et s'ils les administrent bien, on les leur ôte encore, de peur qu'ils ne soient trop riches* . S'ils sont nombreux, on leur défend de rece-
1. Nous ne faisons que résumer les arguments et la conduite employés contre les couvents d'ArgovIe de 1835 à 1815.
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voir des novices, etquand ce régime les a réduits à n'être plus qu'une poignée de vieillards, on déclare que^ n'ayant pas de successeurs , leur patrimoine tombe en déshérence. Il en a toujours été ainsi depuis Henri VIII et Gustave Wasa jusqu'aux sophistes contemporains de Turin et de Berne. La corruption et l'inutilité des Ordres religieux ne leur ont surtout été reprochées que par les pouvoirs qui voulaient hériter de leurs richesses, et qui commençaient par les condamner à la stérilité. On ne leur a plus rien laissé faire , puis on leur a dit qu'ils ne faisaient rien*.
Il y a plus : tous les vices qui ont d'abord affaibli etensuite déshonoré la vie monastique n'ontpresque toujours été que le résultat des envahissements de Tesprit laïque et de la puissance temporelle dans le gouvernement des choses monastiques. Si la discipline et l'austérité ont péri sans retour dans une foule decloîtres, n'est-ce pas, comme on vient de le voir, grâce à l'introduction de la commende? et cette odieuse etflgarante violation delà volonté formelle des fondateurs ne fut-elle pas toujours sollicitée ou imposée par les princes? C'est donc par la
l.LoRAiN, Histoire de Cluny, p. 14. — L'abbaye de Mûri avait offert en 1847, au canton d'Argovie, d'entretenir une grande école d'éducation classique et professionnelle; le gouvernement cantonal répondit par une loi qui interdisait à tous les moines le droit d'enseigner : après quoi il abolit la communauté comme inutile à l'É'.at.
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cupiditéetlamauvaisefoi du pouvoir laïque, comme par la coupable faiblesse des pasteurs trop dociles à ce pouvoir, que l'œuvre de la charité devint ainsi la proie de Pégoïsme et de la sensualité.
Nous verrons plus tard par quelle série d'empiétements, de prévarications et d'entraves , tant de princes catholiques, aidés par leurs légistes, s'ap pliquèrent à gêner, à amoindrir l'esprit religieux, l'esprit de pénitence et d'austérité, qui est toujours un esprit de force et de liberté, dans ces cloîtres qui semblèrent enfin n'être plus ouverts qu'au souffle du monde et de la vie profane.
Mais dès à présent nous avons le droit de dire aux détracteurs habituels des moines, qui sont en même temps les apologistes de leur proscription : Savez-vous quel est le seul reproche que vous puissiez justement leur adresser? C'est de vous avoir ressemblé. Qu'était-ce donc que cette dégénération, cette sensualité, ce relâchement dont vous leur faites un crime, si ce n'est une conformité trop exacte avec votre propre genre de vie?
D'où nous viennent d'ailleurs ces étranges censeurs? Quoi! c'est au sein des joies et des libertés delà vie séculière, de la richesse et du loisir, que vous avez appris à juger si scrupuleusement les différents degrés de la mortification et de l'austérité , des veilles et des jeûnes? N'est-ce donc pas
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assez dans Thistoire d'un Henri VIII , qui sut si bien dépouiller et ruiner les monastères, sous prétexte de les punir de leur incontinence et de leur irrégularité, lui, ce roi si tempérant, si équitable et si chaste? Est-ce bien vous, qu'on n'a peut-être jamais vus ployer le genou , depuis A^otre enfance, dans un temple chrétien , qui vous érigez en docteur de la prière et de l'office canonial? Avez- vous donc si scrupuleusement réprimé en vous-mêmes tous les désirs et toutes les faiblesses de la chair, pour qu'il vous soit donné de peser au poids du sanctuaire les désordres plus ou moins bien constatés de certains moines? Contez-nous donc vos efforts, disait Bossuet à certains rigoristes de son temps. Ah ! si vous vouliez bien commencer par essayer de la règle la plus relâchée, par vous contraindre aux observances de l'Ordre le plus dégénéré, vous pourriez monter avec quelque autorité au tribunal de l'histoire , et votre âpre censure pourrait inspirer quelque confiance.Quoi! les bénédictins mangeaient de la viande ; les carmes déchaussés portaient des souliers; les cordeliers ne ceignaientplus leurs reins de la corde! En vérité! et vous qui les accusez, que faites- vous donc de tout cela? Ils ne se donnaient plus la discipline aussi souvent qu'autrefois ! Mais vous , combien de fois par semaine la prenezvous? Ils ne consacraient plus à la prière, au tra-
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vail , autant d'heures qu'ils le devaient ! Et vous , où sont les champs que vous avez fécondés de vos sueurs, les âmes que vous avez sauvées par vos oraisons? Après tout, les plus coupables, les plus dépravés, vivaient comme vous vivez : voilà leur crime. Si c'en est un , ce n'est pas à vous qu'il appartient de le châtier. Eh quoi! vous commencez par infecter l'Église de vos vices, et puis vous lui reprochez d'en être atteinte et souillée î Vous administrez le poison à la victime, et vous lui faites un crime d'y avoir succombé! Ah! certes, que les fidèles, les zélés et les purs se soient indignés et désolés du relâchement monastique; qu'un Bernard, un Pierre Damien, un Charles Borromée, un François de Sales , une Catherine de Sienne , une Thérèse, l'aient dénoncé à Dieu et à la postérité , on le conçoit. On ne concevrait même pas leur silence. Mais vous, héritiers ou panégyristes des auteurs du mal qui a corrompu les moines, comme de la spoliation qui les a frappés, vous devriez être les derniers à vous en étonner et à vous en plaindre, car c'est le procès de vos pères ou le vôtre que vous instruisez.
Il serait donc temps de fermer le domaine de l'histoire à ces faux savants, ^ ces lettrés de bas aloi, à ces lâches sycophantes de la spoliation , qui , s' attachant à suivre la piste des Vandales, essayent
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encore de flétrir jusqu'à la mémoire de ceux que leurs devanciers ont naguère livrés à la hache du bourreau et au marteau du démolisseur.
La société moderne, qui s'est engraissée de la dépouille des Ordres monastique, peut s'en contenter : elle ne doit pas vouloir qu'on insulte leur cadavre. Qu'elle laisse aux chrétiens, aux apologistes de la vie religieuse , à ceux qui s'efforcent de la rétablir en la purifiant de toutes ces récentes scories, le soin de poursuivre dans le passé , afin d'en prévenir à jamais le retour, les désordres de ceux qui ont forligné. Au sein même de leur dégénération, les moines les plus relâchés n'ont été coupables qu'aux yeux de l'Église de Dieu. Quels qu'aient été leurs torts envers leur règle , envers leur état, envers leur conscience, ils n'en ont eu aucun envers les hommes, envers la société.
On cherchera en vain à altérer le caractère distinctifde leur rôle social, celui d'avoir passé en faisant le bien. Et, humainement parlant, ils n'ont pas fait autre chose : toute leur carrière s'est écoulée à peupler les déserts, à protéger les pauvres, à enrichir les populations. Tristement dégénérés vers leur déclin, bien moins actifs et moins industrieux que dans leur oHgine, ils ne furent jamais moins charitables. Quel est le pays, quel est l'homme auquel ils ont fait du mal? Où sont les
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monuments de leur oppression? les souvenirs de leur rapacité? Que l'on suive le sillon qu'ils ont creusé dans l'histoire, on ne trouvera partout que la trace de leur bienfaisance.
Et quand même il en eût été autrement au temps de leur décadence, ne devaient-ils pas trouver dans leur glorieux passé des titres surabondants au respect et aux ménagements de la postérité? Fallait-il oublier cetabri prêté pendant tant de siècles à toutes les forces naissantes de la société chrétienne? Cette société, mûrie et émancipée, devait-elle user de sa vigueur et de sa liberté pour détruire et pour déshonorer les berceaux sacrés de son enfance? Ce long tissu d'actes de charité, de courage, de patience, d'efforts magnanimes et persévérants contre la nature rebelle et l'humaine faiblesse , qui compose l'histoire des premiers temps de tous les Ordres religieux, ne devait-il pas désarmer à jamais Tinjustice et l'ingratitude? Tous ces labeurs entassés, tous ces services rendus, tous ces bienfaits prodigués à tant de générations par les ancêtres spirituels du plus obscur des monastères, ne devaient-ils pas suffire pour assurer à leurs successeurs le droit commun qu'ont tous les hommes au repos, à la liberté, à la vie?