‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 4)Chapitre 58 sur 219 · I. MaCHAB,, IV · texte numérisé non relu

I. MaCHAB,, IV

Mais non! ni justice, ni pitié; ni souvenir, ni reconnaissance; ni respect du passé, ni souci de l'avenir. Telle a été la loi du progrès moderne, quand il a rencontré sur la route ces antiques et vénérables débris. La haine et la cupidité n'ont rien épargné.

De toutes les institutions humaines que les révolutions ont assaillies ou renversées, il est toujours resté quelque chose. La monarchie, quoique amoindrie et ébranlée, a montré qu'elle pouvait reprendre son ascendant. La noblesse, quoique annulée et dégradée partout, excepté en Angleterre, subsiste encore au milieu de nous. La richesse industrielle et mercantile n'a jamais été plus puissante. Seuls,

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les anciens Ordres monastiques ont été condamnés à périr sans retour. De toutes les institutions du passé, la seule qui ait été totalement dépouillée et totalement anéantie, c'est la plus utile et la plus légitime de toutes , la seule qui n'eut jamais à se reprocher un abus de la force, une conquête de la violence, mais que toutes les violences et toutes les tyrannies se sont donné la main pour anéantir par la plus lâche des agressions , celle qui tue pour voler.

Les torrents de lave que vomissent le Vésuve et l'Etna se sont toujours arrêtés et détournés devant la demeure que les Gamaldules et les Bénédictins s'étaient choisie sur les flancs de ces redoutables cratères. Le volcan moral dont les éruptions ont ravagé le monde chrétien a eu moins de discernement : il a tout emporté. Tout a été englouti dans la même ruine. Ce n'est pas seulement dans les villes, dans les grands centres de population , au contact des grands courants de la vie moderne^ que la destruction s'est donné pleine carrière : elle a été fouiller les forêts et les déserts, pour y rechercher ses victimes. Aucune solitude ne s'est trouvée assez profonde, aucune montagne assez abrupte, aucune vallée assez reculée pour lui dérober sa proie. Elle n'a fait grâce ni au sexe ni à Tâge. Elle a mis la main sur la vieillesse désarmée du moine, comme

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sur l'innocente et touchante faiblesse de la religieuse; elle les a arrachés l'un comme l'autre de leurs cellules, expulsés de leur domicile légitime, spoliés de leur patrimoine , pour les jeter dehors , comme des vagabonds et des proscrits, sans asile et sans ressource, de par le monde. Disciples souvent trop imparfaits du Christ, mais réhabilités et sacrés par une odieuse persécution, ils ont pu désormais dire comme leur divin Maître : « Les renards ont leur tanière, et tous les oiseaux du ciel ont leur nid ; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête ' . »

Soyez donc les plus anciens et les plus constants bienfaiteurs de la société chrétienne, pour être ainsi mis hors de la loi et au ban de l'humanité! Et par quelles mains encore? Par la misérable omnipotence d'une troupe de sophistes et de calomniateurs, d'hommes qui au fond n'ont rien fait pour l'humanité, qui ne lui ont apporté, en guise de bienfaits, qu'un surcroît d'orgueil, de jalousie et de discorde ; qui n'ont jamais rien édifié, rien conservé ; qui ont commencé par écrire leurs doctrines avec le venin du mensonge, et qui en ont signé les conclusions avec du sang; dont toutes les théories ont abouti à des coups de hache. La justice divine les a déjà

1. Viilpes foveas habent, et voliicres cl'U niJos : Filius aiitein hominis non habet ubi capul reclinel. Matt/i., viii, 20.

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pour la plupart saisis. Quelques-uns ont appris à reconnaître, dès ce monde, que le bien d'autrui ne profite pas et ne rassasie pas. Plus d'un a dû envier, avant la fin de sa carrière, le repos de ceux dont ils avaient si cruellement spolié le patrimoine et troublé la paix.

Comme si ce n'était pas assez d'une telle iniquité pour crier vengeance à Dieu, il a fallu que le forfait fût aggravé par tous les détails, par toutes les circonstances de son exécution. On cherche en vain dans l'histoire le souvenir d'une dévastation plus aveugle et plus brutale. Quel honnête homme ne frissonnerait à la vue ou à la seule pensée de cette vaste et impitoyable ruine, de cette désolation universelle, de ces débris qui gisent encore autour de nous, lugubres, informes et souillés? Dans quelle invasion de barbares vit-on jamais anéantir et dévorer à la fois tant de monuments admirables, tant de souvenirs populaires, tant de trésors d'art et de poésie, tant de ressources pour la charité publique et pour les plus pressantes nécessités des peuples? Quel ignominieux contraste entre ces races anciennes qui ne pensaient qu'à édifier, à enrichir, à conserver, et ces générations récentes qui ne savent que renverser, détruire et confisquer; entre ces pères qui toujours donnaient et ces fils qui volent les aumônes de leurs pères !

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Et cependant, dans cette Europe, déjà trop déshonorée par les ravages de la Réforme et de la Révolution française, cette ignoble besogne s'est encore poursuivie et propagée depuis le commencement de notre siècle. Des plagiaires couronnés de la spoliation révolutionnaire et de pâles vandales, qui ne rachètent pas même leur barbarie sacrilège par la sauvage énergie des républicains français , ont continué en Russie, en Espagne, en Suisse, en Piémont, l'œuvre meurtrière de Joseph II et de la Constituante \

Ce n'est pas seulement au sein des orages d'une

1. Depuis la première publication de ces lignes, l'invasion sacrilège des États de l'Église, inaugurée par l'une des plus odieuses perfidies que l'histoire contemporaine ait eu à enregistrer, a été naturellement couronnée par le vol etla confiscation. Par un décret du 11 décembre 1860, le commissaire du roi Victor-Emmanuel dans rOmbrie, M. le marquis Napoléon Pepoli, en digne petit-fils du roi Murât, qui avait spolié le Mont-Cassin, et en invoquant un décret antérieur rendu par Napoléon le Grand, le 7 mai 1810, a prononcé la suppression de toutes les communautés d'hommes et de femmes, et la confiscation de leurs biens, sous forme de réunion à une soidisant Caisse ecclésiastique. Il a daigné permettre aux fils de saint François chargés de la garde du sanctuaire d'Assise, si vénéré dans tout le monde catholique, d'y rester jusqu'à ce que, par la mort et la prohibition de recevoir des novices, ils soient réduits au nombre de trois. Le Times du 19 décembre lui décerna à ce sujet les honneurs d'un panégyrique. Son émule, M. Valerio, commissaire du même roi dans les Marches, a naturellement agi de même. Le royaume de Naples, envahi par les Piémontais, a vu un décret de confiscation lancé par Victor-Emmanuel lui-même sur tous ses monastères, le 13 octobre 1861. Enfin, l'unité de l'Italie ayant été achevée avec l'aide de la France et sanctionnée par l'Europe, une loi de 1864, proposée par le garde des sceaux Pisanelli, a prononcé la suppression de toutes

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révolution triomphante ou contestée, quand les peuples en délire semblent à peine avoir la conscience de leurs crimes, que ces actes ont été commis. Non, c'est en pleine paix et en contradiction directe avec le vœu des populations, qu'on a vu une bureaucratie savante, habile à dépister et châtier la moindre erreur de comptabilité comme un crime, procéder avec une gravité méthodique à l'œuvre delà spoliation, à la violation patente et permanente du droit de propriété. Ce ne sont pas des vainqueurs étrangers, pas même des hordes révolutionnaires , ce sont trop souvent les augustes descendants des fondateurs et des bienfaiteurs d'autrefois, ce sont des gouvernements réguliers, pacifiques, reconnus partons, qui ont érigé la démolition en système et lui ont donné pour préambule la hideuse confiscation.

les corporations religieuses et la confiscation de toutes leurs propriétés. Il y avait en ce moment 82 ordres ou congrégations, 2,382 monastères, 15,494 religieux profès, 18,198 religieuses professes, 4,468 frères convers et 7,071 converses; le revenu total de toutes ces victimes du brigandage italien était estimé, par l'exposé des motifs de la loi spoliatrice, à 16,216,532 francs, soit environ 350 francs par tète. La confiscation, dont le roi Victor-Emmanuel a ainsi inauguré le règne, trouvera certainement de plus belles proies dans le patrimoine de ses descendants et de ses partisans actuels, quand leur tour sera venu. — 11 va sans dire que, comme partout, la suppression du clergé régulier et la confiscation de ses biens n'a précédé que de bien peu en Italie la confiscation des biens du clergé séculier et de tout le patrimoine de l'Église, laquelle a été consommée par la loi de 1SG7, sous le ministère Ratazzi.

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Le fils de Marie-Thérèse avait supprimé dans ses Etats cent vingt-quatre monastères et confisqué leurs biens, évalués à plus de deux cents millions de florins, ce qui n'a pas empêché son empire de faire depuis lors trois fois banqueroute. Mais, de notre vivant, on a calculé qu'en cinq ans de temps, entre 1830 et 1835, trois mille monastères avaient disparu du sol de l'Europe. Dans le seul royaume de Portugal, trois cents ont été détruits sous la régence de dom Pedro. On n'a pas encore compté, que je sache, ceux que la reine Christine a anéantis en Espagne d'un seul trait de plume \ Trois cents autres ont été noyés dans le sang de la Pologne ', par cette autocratie moscovite qui s'est toujours si bien entendue avec les démocrates du reste de l'Europe pour enchaîner et dépouiller l'Église.

Pour anéantir ainsi en masse les vénérables retraites qui avaient servi, pendant tant de siècles,

1. En 1835, après que le peuple éclairé de Madrid eut brûlé vifs quelques jésuites dans leur couvent.

2. L'empereur Nicolas 1" en a fait disparaître 187 par Tukase du 31 juillet 1841. Après la dernière insurrection polonaise, l'empereur Alexandre II, revenant de son entrevue à Nice avec l'empereur Napoléon III, novembre 18Gi, a supprimé par un seul ukase, 110 couvents d'hommes et 4 de religieuses. Le 27 novembre, par une nuit glaciale, la soldatesque russe s'est ruée à la mê.ne heure sur tout ce qu'il restait de monastères en Pologne et a enlevé les religieux et les religieuses, qui ont clé déportés à l'instant dans dés provinces lointaines.

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d'abri aux monuments les plus précieux et de sanctuaire aux plus chers souvenirs de toutes les nations de la chrétienté, il fallait professer et pratiquer le mépris de tout ce que les hommes avaient respecté et aimé jusque-là. On n'y a pas manqué. Pour mieux atteindre les hommes et les choses de Dieu, les profanateurs des monastères n'ont pas reculé devant la crainte d'outrager la gloire, l'héroïsme et les saintes traditions qui font la vie et l'indépendance des peuples. Ce que la république athée osa en France, sous la Terreur, la monarchie protestante l'avait déjà commis en Angleterre. Henri IV el Louis XIV ne furent pas les premiers rois dont les dépouilles aient été souillées et dispersées par les ravageurs de cloîtres. Le corps du roi Jacques IV d'Ecosse, tué en défendant sa patrie ^ , fut déterré et décapité par les ouvriers, lors de la confiscation par Henri VIII de l'abbaye où sa noble dépouille avait été portée -. Les ossements d'Alfred le Grand ne furent pas plus respectés, lorsque les derniers débris du monastère qu'il avait fondé pour lui servir de sépulture ^ furent rasés pour faire place à une prison. Les gloires les plus populaires n'ont pas plus trouvé grâceque les plusobscurs cénobites.

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