‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 4)Chapitre 61 sur 219 · De GiiLiiERMY, Annales archéologiques ^ i · texte numérisé non relu

De GiiLiiERMY, Annales archéologiques ^ i

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encore çà et là quelques débris que la rage des infidèles a épargnés, quelques lieux à jamais célèbres, où la pieuse ardeur du pèlerin et la curiosité de Térudit peuvent trouver à se satisfaire. Mais en France et dans les pays qui l'imitent,

Tota leguiltur Pergama dumetis : etiam pcriere ruinse...

Le vandalisme ne s'arrête que lorsqu'il n'y a plus rien à pulvériser. On voit ainsi quelquefois disparaître jusqu'au nom, jusqu'au souvenir local des monastères qui ont défriché et peuplé la contrée d'alentour. Il y a bien peu d'années, tandis qu'une érudition émérite s'évertuait à analyser les ruines étrusques ou pélasgiques, et tombait en extase devant le moindre fragment de voie romaine, on ignorait le site et la destination nouvelle de ces illustres métropoles de la vertu et de la science chrétienne qui s'appelaient Cluny, Cîteaux, Fleury, Marmoutier, et à plus forte raison de tant d'autres abbayes moins célèbres, mais dont chacune avait son histoire pleine de mérites et de services dignes d'une éternelle mémoire.

Vix relliquias, vix noniina servans Obruitur, propriis non agnosccnda ruinis.

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C'est aux cartes, aux livres de géographie ancienne, qu'il faut aller demander l'emplacement de ces admirables créations de la foi et de la charité : car trop souvent c'est en vain qu'on interrogerait la mémoire défaillante d'une race abêtie par l'incréduhté et un matérialisme effréné. Ils vous répondraient comme les Bédouins du désert au voyageur qui leur demanderait la généalogie des Pharaons ou les annales de la Thébaïde.

Ailleurs, il est vrai, ces augustes sanctuaires sont restés debout, mais pour être mutilés et métamorphosés, pour recevoir, de la main des spoliateurs, une destination propre à leur infliger une souillure ineffaçable. Ici c'est une écurie, là un théâtre, ailleurs une caserne ou une geôle qu'on trouve installés dans ce qui reste des abbayes les plus renommées. Saint Bernard et ces cinq cents religieux ont été remplacés à Clairvaux par cinq cents réclusionnaires. Saint Benoît d'Aniane, le grand réformateur monastique du temps de Charlemagne, n'a pas mieux réussi à détourner cet outrage de la maison dont il a porté le nom jusque dans le ciel. Fontevrault, le Mont-Saint-Michel, ont subi le même sort. Ces maisons de prières et de paix sont devenues ce qu'on appelle de nos jours des maisons centrales de détention, afin, sans doute, de ne pas donner un démenti à M. de Maistre, qui avait dit : // leur

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faudra bâtir des bagnes avec les ruines des couvents qu'ils auront détruits i.

On a vu parmi nous des profanations plus révoltantes encore. A Cluny, le plus illustre monastère de la chrétienté , Téglise , qui était la plus vaste église de France et de l'Europe, qui ne le cédait en dimensions qu'à Saint-Pierre de Rome, après avoir été saccagée et démolie pierre par pierre pendant vingt ans, a été transformée en liaras", et le lieu destiné à la saillie des étalons occupait encore, en 1844, l'emplacement du maîtreautel.

Le Bec, cette académie chrétienne immortahsée

1. Eysse, Beaulieu, Cadillac, Loos et autres maisons centrales, sont également d'anciennes abbayes. La ville de Limoges paraît spécialement favorisée sous ce point de vue civilisateur : sa maison centrale a été bâtie sur le site de l'abbaye de Saint-Augustin-les- Limoges, mais avec des matériaux provenant de la démolition de l'abbaye Chef-d'Ordre de Grandmont, et son théâtre s'élève sur l'emplacement de l'église du monastère de Saint-Martial, le plus ancien du Limousin. A Paris, nous avons vu de nos jours le théâtre du Panthéon installé dans l'église de Saint-Benoît, récemment détruite, et un café dans le chœur des Prémontrés.

2. Ajoutons que Cambron, l'une des plus célèbres fondations de saint Bernard en Belgique, a servi aussi longtemps de haras à M. le comte Du val de Beaulieu, et qu'en 1845 l'abbaye de Saint-Croix, à Saint-Lô, a été rasée pour faire place à un dépôt d'étalons. Bulletin monumental, t. XII, p. 295. Voici les noms d'autres monastères servant aujourd'hui de haras, d'après le budget de 1851 : Braisne. Langonnet, Montier-en-Der, Rosières, Sainte-Menehould , Saint-Pierre-su r-Dive, Saint-Nicolas de Caen. Quant aux abbayes qui, comme Notre-Dame de Saintes ou Saint-Germain de Compiègne, servent aujourd'hui d'écuries, elles sont innombrables.

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par Lanfranc et saint Anselme, ce berceau de la philosophie catholique, a été utilisé de la même façon. Pourquoi, en effet, saint Anselme eût-il trouvé grâce, plutôt que Pierre le Vénérable, pour son abbaye? N'est-ce pas ainsi que les fils de la force et la fortune ont coutume d'honorer les grands hommes du passé? Les Turcs en ont-ils fait autrement pour les lieux où enseignait Platon et où parlait Démosthène?

S'il se mêle une certaine indignation à l'amertume de ces regrets, qu'on veuille bien le pardonner à un homme qui a consacré de longs jours à rechercher, dans presque tous les pays de l'Europe, le vestige des bienfaits et des grandeurs monastiques, et qui partout, dans ses courses laborieuses, a trébuché sur les décombres entassés par la barbarie moderne. Il a étudié avec une attention scrupuleuse les procédés employés pour remettre , comme on dit, en circulation les réserves de la charité, et pour rendre ces biens de mainmorte à ce qu'on regarde aujourd'hui comme la vie. Il a recueilli les derniers souvenirs des vieillards, souvent octogénaires, qui avaient encore vu les moines dans leur splendeur et leur liberté. Il est quelquefois arrivé sur l'emplacement des sanctuaires au moment où la pioche des démolisseurs se levait pour abattre la dernière ogive de leurs églises. Il s'est vu fermer la

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porte de la Chartreuse de Séville par un vandale belge qui y faisait cuire de la faïence. Il a rencontré des pourceaux installés par des luthériens allemands dans les cellules de Nothgottes ', et par des Français catholiques sous les admirables sculptures du cloître de Cadouin-. C'est là qu'il a appris qu'il pouvait se rencontrer des hommes que leur vorace cupidité et leur impiété grossière font descendre au-dessous des bêtes.

Il n'en est pas ainsi partout, je le sais. Dans beaucoup d'endroits, l'industrie a dérobé , pour un temps, au marteau destructeur, le fruit de la spoliation, afm d'y introniser ses spéculations et ses manufactures. Il semble que , dans cette transformation , rien n'eût été plus naturel que de profiter de l'exemple , de la tradition que rappelaient ces lieux sacrés. Il y avait à faire une application nouvelle et féconde de l'action religieuse, par des moyens prudents et continus, à ces grandes agglomérations d'ouvriers qui ont remplacé les moines, à ces grands asiles du travail, où la régularité des mouvements, la moralité des moteurs, leur satisfaction intellectuelle, leurs intérêts temporels et spirituels, exigeraient assurément d'autres garanties que des règlements purement matériels. Mais

t. Besoin-de-Dieu, couvent du pays de Nassau. 2, Abbaye cistercienne en Périgord.

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on n'a pas encore voulu comprendre ces enseignements du passé. A de très rares exceptions près\ c'est le matérialisme le moins déguisé qui partout a remplacé les souvenirs et les leçons de la vie spirituelle.

Sur le site de ces monuments créés par le désintéressement et la charité, ou à côté de leurs ruines, s'élève maintenant quelque plate et laide construction récente, destinée à propager le culte du gain avec l'abrutissement de l'âme. A la place de ces communautés où la dignité du pauvre était si éloquemment proclamée, et où ses fils marchaient de pair avec les fils des princes et des rois, le génie de la cupidité a posé une sorte de prison où il s'est exercé trop souvent à découvrir jusqu'à quel point on peut tirer parti de l'artisan, en réduisant son salaire au moindre taux possible par la concurrence, et son intelligence à l'exercice le plus restreint par l'emploi des machines . Quelquefois aussi , la filature est installée sous les voûtes mêmes de l'ancien sanctuaire. Au lieu de retentir nuit et jour des louanges de Dieu, ces voûtes déshonorées ne

1. Parmi elles, c'est un devoir de signaler l'usine dirigée par M. Peigné-Delacour, à l'ancienne abbaye cistercienne d'Ourscamp, près Noyon , et celle de MM. Séguin et Montgolfier, à l'abbaye de Fontenet, près deMontbard ; ils ont su joindre une active sollicitude pour le bien-être moral et physique de leurs ouvriers au respect le plus intelligent pour les admirables ruines dont ils sont devenus propriétaires.

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répètent trop souvent que des blasphèmes, des cris obscènes mêlés à l'aigre bruit de la mécanique, aux grincements de la scie ou au soupir monotone du piston. Alors sur ces portes naguère ouvertes à tous, et où veillait une si infatigable charité, on lit en grosses lettres : // est défendu d'entrer ici sans autorisation * ; et cela, de peur que le secret de l'usine profanatrice ne soit dérobé par quelque explorateur incommode ou par quelque avide concurrent. Ce n'était point ainsi que s'annonçait l'entrée des monastères d'autrefois, qui restèrent jusqu'à leur dernier jour accessibles à tous; qui, bien loin d'écarter le pauvre et le voyageur, ne redoutaient aucun regard indiscret , aucune visite importune , grâce au sentiment de pieuse et fraternelle confiance qui régnait partout et qui a dicté cette inscription relevée par nous, il y a quelques années, sur la porte d'une des dépendance de l'abbaye de ;>^ Morimondo, près de Milan - : Entra, opassaggierel e pfega Maria madré di grazia .

1. Nous ne voulons pas citer certaines anciennes abbayes de France où se lit aujourd'hui cette inscription , puisque nous avons pu y pénétrer malgré la défense. Mais nous rappellerons qu'à Netley, abbaye cistercienne près de Southampton, dont les admirables ruines sont très fréquentées, on lit en guise d'inscription édifiante et encourageante : Those who do not follow the beaten path will be prosecuted.

2. La ferme dite Casina Cantaluca di Ozero , au bord de la route d'Abbiate Grasso à Pavie.

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Là même où, comme il est le plus souvent arrivé, c'est la classe agricole qui a indirectement hérité des fruits de la spoliation, n'y a-t-il pas lieu à de grandesrétlexions?Qui donc oserait nierTincontestable progrès du bien-être et de l'indépendance chez nos populaires rurales depuis 1789? Qui ne bénit et n'admire leur condition plus douce et plus libre? Où trouverait-on un être assez dénaturé pour ne pas jouir doublement de son libre patrimoine en pensant que, sur cette terre de France, dont les moines furent les premiers cultivateurs, tous ses semblables peuvent et doivent arriver à cette même aisance, grâce aux fruits de leur libre travail? Bien plus, qui ne prévoit, avec une bienheureuse certitude, l'accroissement de cette aisance générale, si de nouveaux orages ou des erreurs économiques ne viennent arrêter la marche régulière et naturelle des choses? Mais lequel de ces progrès modernes eût donc été inconciliable avec le respect du droit de propriété chez les moines? •

Les moines avaient été partout les fondateurs, les précurseurs du progrès et du bien-être des classes agricoles, par la supériorité relative de leur culture en même temps que par la facilité et surtout la permanence des conditions qu'ils offraient aux ouvriers du sol. Les témoignages éclairés et compétents sont unanimes pour constater l'in-

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tlaence universellement bienfaisante dé la propriété monastique sur les populations qui en dépendaient. La décadence morale, l'irrégularité spirituelle des communautés, n'a jamais porté atteinte à ce caractère distinctif de leur existence , pas même dans ces lieux où un attachement regrettable à des usages surannés avait fait maintenir des restes de servage, bien moins odieux en réalité qu'en principe. Même sous cette prétendue servitude que le dix-huitième siècle, sur l'ordre de Voltaire , a tant reprochée aux successeurs des anciens moines du Jura ' , la population restée mainmortableaugmentaittoujours , malgré la stérilité du pays et la faculté , garantie à tous, d'aller chercher d'autres seigneurs -. (c L'expérience nous apprend » , dit un vieil historien , (( que, dans le comté de Bourgogne, les paysans de lieux mainmortables sont bien plus commodes que ceux qui habitent la franchise , et que , plus leurs familles sont nombreuses, plus elles s'enrichissent \ » (( Généralement, » dit un érudit pro-

1. Voir la définition qu'en donnent les Mémoires présentes au roi contre le chapitre de Saint-Claude, p. 7, 21,32, 143. Ces prétendus serfs n'étaient que des descendants des anciens colons , lesquels n'avaient obtenu qu'une jouissance partielle du fonds qui leur avait été concédé par les moines. Ils n'étaient soumis qu'aux restrictions que subissaient partout les usufruitiers et les fidéicommissaires.

2. Édouaud Clerc, Essai sur l'histoire de la Franche-Comté (couronni par l'Institut), 1842, 1. 1, p. 307.

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