LIVRE PREMIER
L'Empire romain après la paix de l'Église ^
Ea nol)is erepta siint quaî homiiiibus non minus quam liberi cara sunt, libertas, honestas, dignitas.
CtCEU., Epist. ad Fam., iv, o.
Adhœsit in terra venter noster : exsurge, Domine, adjuva nos, et libéra nos. PS. xLiii.
Le peuple romain, vainqueur de tous les peuples et maître du monde, asservi pendant trois siècles à mie série de monstres ou de fous à peine interrompue par quelques princes supportables, offre dans l'histoire le prodige de l'abaissement et de la dé- <'héance de l'homme. Ce fnt en revanche un prodige de la puissance et de la bonté de Dieu, que la paix de rÉghse, proclamée par Constantin en 312. L'Empire, vaincu par une foule désarmée, rendait les armes au Galiléen : la persécution, après un paroxysme suprême, et le plus cruel de tous, allait faire place à la protection ; l'humanité respirait, et
I. Ce livre premier a d'abord paru dans la Revue des Deux- Mondes du l«r janvier 1855.
la vérité, scellée par le sang de tant de milliers de martyrs, après l'avoir été par le sang d'un Dieu fait honmie, pouvait désormais prendre librement son vol victorieux jusqu'aux extrémités de la terre.
Et cependant il est un prodige plus grand encore : c'est la décadence rapide et permanente du monde romain après la paix de l'Église. Oui, s'il n'est fien de plus abject dans les annales de la cruauté et de la corruption que l'empire romain depuis Auguste jusqu'à Dioclétien, « ces monstres du genre hmnain et, néamnoins, les maîtres du monde \ » il y a quelque chose de plus surprenant et de plus triste, c'est l'empire romain devenu chrétien.
Gonmient le christianisme, tiré des catacombes pour être placé sur le trône des Césars, n'a-t-il pas suffi pour régénérer les âmes dans l'orcbe temporel comme dans l'ordre spirituel, pomMTudre à l'autorité son prestige, au citoyen sa dignité, à Rome sa grandem% à l'Em^ope civilisée la force de se défendre et de viwe? Gonunent la puissance impériale, réconciliée avec l'ÉgKse, tomba-t-elle de plus en plus dans le mépris et dans l'impuissance? Gonmient cette aUiance mémorable du sacerdoce et de l'empire ne servit-elle à empêcher ni la ruine
1. BossuET. Sermon sur le mélange des Bons avec les Méchants.
de rÉtat ni la servitude et le déchirement de l'Éolise.
Jamais il n'y eut de révolution plus complète ; car ce ne fut pas seulement son émancipation que célébra l'Église en voyant Constantin prendre le labarum pour étendard, ce fut encore une alliance entière et intime entre la croix et le sceptre impérial. La religion chrétienne cessait à peine d'être proscrite, que déjà elle devenait protégée, puis dominante. Le successeur de Néron et de Dèce allait siéger au premier concile général et recevoir le titre de défensem' des saints canons. Gomme on l'a dit, la république romaine et la république chrétienne joignaient leurs mains dans celle de Constantin. Seul chef, seul juge, seul législateur de l'miivers, il consentait à prendre des évoques pour conseillers et à donner force de loi à leurs décrets. Le monde avait un monarque : ce monarque était absolu : nul ne songeait à discuter ni à contenir un pouvoir que l'Église bénissait, et qui se glorifiait de la protéger.
Cet idéal, si cher à beaucoup d'esprits, d'un homme devant qui tous les hommes se prosternent et qui, maître de tous ces esclaves, se prosterne à son tour devant Dieu, on le vit alors réalisé. Cela dura deux ou trois siècles pendant lesquels tout s'abîma dans l'empire; et l'Église ne comiut jamais
MOINES d'oCC, I. 1
6 L'EMPIRE ROMAIiN.
d'époque OÙ elle fut plus tourmentée, plus agitée et plus compromise.
Pendant que Rome impériale s'ensevelissait dans la fange', l'Église avait vécu de la plus grande et de la plus noble existence, non pas, comme on se la figure trop, uniquement cachée au fond des catacombes, mais luttant héroïquement et au grand jour, par les suppKces et par les arguments, par l'éloquence et par le courage, par ses conciles* et ses écoles publiques, par ses mart^Ts d'abord et surtout, mais aussi par ses apologistes, saint Irénée, saint Justin, saint Cyprien, Athénagore, Clément d'Alexandrie, Tertullien, Origène, Lactance, qui surent à la fois rajeunir et purifier l'éloquence grecque et latine. La guerre lui avait si bien réussi que lorsqu'on lui offrit la paix, elle remplissait déjà toute la terrée
1. « L'Égyptien, agenouillé devant les bêtes du Nil, outragea moins riiiimanité que le siècle des Antonins, avec ses philosophes et ses jurisconsultes, rendant les honneurs divins à l'empereur Commode. » OzANAM, la Civilisation chrétienne au cinquième siècle, t. I, p. 113. — On nous pardonnera de citer sans cesse les œuvres admirables du jeune auteur qui fut à la fois un si parfait chrétien, un si excellent écrivain, un si éloquent et si sympathique orateur, et dont la mort prématurée est l'un des plus grands malheurs que la religion et les lettres aient eu à déplorer de nos jours.
2. La collection du P. Labbe, bien que si incomplète, en compte soixante-deux antérieurs à la paix de l'Église.
3. « En ce temps, l'Église encore naissante remplissait toute la terre. » Bossuet, Discours sur l'Histoire universelle.
Mais après avoir si glorieusement traversé une bataille de trois siècles, comment va-t-elle s'y prendre pour résister à la victoire? Gonunent maintenir son triomphe à la hauteur de ses luttes? Comment ne pas succomber, conmie succombent les vainqueurs d'ici-bas, par l'orgueil et l'enivrement du succès? A la vigilante et féconde éducation du combat, aux saintes joies de la persécution, à la dignité du danger permanent et avoué, il faudra substituer une conduite toute nouvelle et sur un terrain tout autrement difficile. Associée désormais à ce même pouvoir impérial qui avait en vain essayé de l'anéantir, elle va devenir, en quelque sorte, responsable d'une société énervée par trois siècles de ser\"itude, et gangrenée par tous les raffinements de la corruption. Il ne suffit pas de dominer l'ancien monde, il faut encore qu'elle le transforme et qu'elle le remplace.
C'était ime tâche formidable, mais qui ne devait pas être au-dessus de ses forces. Dieu choisit ce moment pour envoyer à son Église une nuée de saints, de pontifes, de docteurs, d'orateiu-s, d'écrivains. Ils formèrent cette constellation de génies chrétiens qui, sous le nom de Pères de l'Église, a conquis la première place dans la vénération des siècles, et forcé jusqu'au respect des plus sceptiques. Ils inondèrent rOrient et l'Occident des clartés du vrai et
du beau. Ils prodiguèrent au service de la vérité une ardeur, une éloquence, une science que rien ne surpassera jamais. Cent ans après la paix de l'Église, ils avaient couvert le monde de bonnes œuvres et de beaux écrits, créé des asiles pour toutes les douleurs, une tutelle pour toutes les faiblesses, un patrimoine pour toutes les misères, des leçons et des exemples pom' toutes les vérités et toutes les vertus.
Et cependant ils n'avaient pas réussi à créer une société nouvelle, à transformer le monde païen. De leurs propre aveu, ils restèrent en deçà de leur tâche.
Ce long cri de douleur, qui se prolonge à travers toutes les pages que nous ont léguées les saints et les écrivains chrétiens, éclate tout d'abord avec une intensité qui n'a jamais été dépassée dans la suite des temps. Ils se sentent débordés et comme engloutis par la corruption païenne. Ecoutez Jérôme, G hrysostome, Augustin, Salviensm;tout, écoutez-les tous ! Ils dénoncent la précoce décadence et la chute honteuse du peuple chétien, devenu une sentine de vices \ Ils voient avec désespoir la majorité des fidèles se précipiter dans les voluptés du paganisme. Le goût effréné des spectacles sanglants et obscènes, des jeux du cirque, des combats de gladiateurs, toutes les honteuses frivolités, tous les excès,