Dial. adv. Luc, c
2. Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. xvi, c. 46; Cf. le comte de Maistre {du Pape, liv. I, c. 15), qui rappelle la noble pensée de saint Athanase, parlant lui-même de la faiblesse pontificale dont il avait été victime : La violence prouve bien la volonté de l'homme
jMais à son nom, on voit comme nne ombre et comme un nuage passer devant cette colonne de lumière qui guide le regard de tout catholique, lorsqu'il plonge dans les profondeurs de l'histoire.
Les violences, les exils, les massacres recommencent au cinquième siècle, et se prolongent de génération en génération. Tout hérésiarque trouve sur le trône impérial un auxiliaire : après Arius, Nestorius ; après Nestorius, Eutychès; et l'on marche ainsi, de persécution en persécution, à la sanglante oppression des emperem^s iconoclastes, après laquelle il n'y eut plus que le schisme suprême, qui sépara pour toujours de l'Occident affranchi et orthodoxe l'Orient prosterné sous le double joug de l'erreur et de la force.
Mais que de maux et que d'amertumes pendant ces longs et sombres siècles et avant cette rupture finale! Ce n'étaient plus des païens, c'étaient des chrétiens qui persécutaient le christianisme. Ce n'était plus du sein d'un prétoire ou d'un cirque tpie l'empereur, personnification de l'antique et implacable Rome, envoyait les chrétiens aux bêtes; c'était au sein des conciles et au nom d'une orthodoxie de contrebande qu'il délibérait ses arrêts, marqués au triple coin de la chicane, de l'astuce et
qui fait trembler, mais non celle deVhomme qui tremble. Hist. arian, ad Monachos, c. 41.
de la cruaut^ Avant d'en venir aux exils et aux supplices, il torturait les consciences et les intelligences par des formulaires et des définitions.
Les plus beaux génies et les plus nobles caractères de cette époque si féconde en grands saints se consumaient en vain à raisonner avec ces casuistes com^onnés qui dogmatisaient au lieu de régner, qui sacrifiaient dans de misérables querelles et la majesté de l'Église et la sécm^ité de l'État. L'exil devait sembler un soulagement à ces saints confesseurs, condamnés à discuter respectueusement avec de tels antagonistes. Pendant que l'empire s'écroulait et que les nations vengeresses entraient de tous côtés par la brèche, ces pitoyables autocrates, déjà maîtres d'un clergé qui le disputait en servilité aux eunuques de l'antichambre impériale, écrivaient des livres de théologie, dressaient des formulaires, inventaient et condanmaient des hérésies dans des confessions de foi elles-mêmes hérétiques \ Et comme si ce n'était pas assez de ces théologiens autocrates, il fallait encore endurer les impératrices qui se mêlaient à leur tour de gouverner les consciences, de définir les dogmes et de séduire les
1. Tels furent r^e«o^ù/i<e de l'empereur Zenon, en 249, condamné par le pape Félixlll; VEcllièse d'Héraclius, condamnée parle pape Jean IV, et le Type de Constant II, condamné par le pape saint Martin.
i4 L'EMPIRE ROMAIN,
évêqiics. On vit un Ambroisc aux prises avec une Justine, et un Chrysostomc victime des folies d'une Eudoxie. Rien ne devait être trop insensé ni trop bas pour ce misérable régime.
On citera Théodose : mais cette pénitence célèbre qui fait tant d'honneur au grand Théodose et à saint Ambroise, quelle sanglante limiière ne projette-t-elle pas sur l'état de cet empire prétendu chrétien ! Quelle société que celle où le massacre de toute une ville pouvait être ordomié de sang-froid pour venger l'injure faite à une statue ! Quel récit que celui des tourments et des supplices infligés aux habitants d'Antioche, avant que l'intervention de l'évêque Flavien eût apaisé le courroux impérial! L'horreur d'un pareil régime, s'il avait duré, eût à jamais souillé le christianisme dont il affectait de se parer. Et d'ailleurs pour un Théodose, que de V'alens, que d'Honorius et que de Copronymesî L'effroyable tentation de l'omnipotence tournait toutes ces pauvres têtes. Les princes chrétiens n'y résistaient pas plus que les païens. A des monstres de cruauté et de luxure, tels que les Héliogabale et les Maximien, succédaient des prodiges d'imbécillité et d'inconséquence.
Ce qu'il dut y avoir de plus amer pour TEglise, c'était la prétention qu'avaient ces tristes maîtres du monde de faire d'elle leur obligée. Il lui fallait
payer Lien cher la rançon de l'appui matériel qnc lui prodiguait cette puissance impériale qui la protégeait sans l'honorer, sans même la comprendre. Chaque décret rendu pour favoriser le christianisme, pour fermer les temples, pour interdire les sacrifices de l'ancien culte, pom^ comprimer et extirper les derniers restes du paganisme, était accompagné ou sui\d de quelque acte destiné à trancher des questions de dogme, de discipline, de gouvernement ecclésiastique. Une loi de Théodose II prononçait, en 428, la peine des travaux forcés dans les mines contre les hérétiques, et il était luimême eutychien. Ainsi l'hérésie, se croyant assez orthodoxe pom* proscrire tout ce qui ne pensait pas comme elle, montait sur le trône où l'attendait l'omnipotence! Le même emperem^ et son collègue Valentinien II décrétèrent la peine de mort contre Fidolâtrie. Mais l'idolâtrie régnait dans leur propre cœiu* et tout autom^ d'eux. La tradition païemie de la divinité du prince imprégnait la cour et tous les actes du gouvernement^ . Les plus pieux, le grand Théodose lui-même, parlent sans cesse de leurs sacrés palais, de leur maison divine; ils permettent à tel fonctionnaire de venir adorer leur éternité. Ce même Valentinien, qui punissait de mort les ido-
1. Franz de Ch.\mpagny, (/e la Charité chrétienne au quatrième siècle, p. 358.
lâlrcs, essaya un jour (rappeler aux armes les Romains contre une invasion des Vandales, et fit déclarer que sa proclamation était signée de la main divine, voulant parler delà sienne.
Ainsi la divinité du prince, cette invention des Césars, qui avait mis le sceau à la dégradation de Rome et placé la servitude sous la sanction de l'idolâtrie; cette hideuse chimère qui avait été le principal prétexte de la persécution, et qui avait bu le sang de tant de victimes humaines, elle durait encore un siècle après la paix de l'Église. On ne sacrifiait plus aux Césars après leur mort, mais pendant leur vie on les proclamait divins et éternels! Ce n'était qu'un mot, mais un mot qui peignait la lâcheté des âmes et l'asservissement encore flagrant de l'idée chrétienne.
L'Église a traversé bien des épreuves ; elle a été maintes fois persécutée, maintes fois compromise, trahie ou souillée par d'indignes ministres. Je ne sais cependant si jamais elle a vu de plus près le précipice où Dieu lui a promis qu'elle ne tombera jamais. Je ne sais si jamais elle a enduré un sort plus triste que sous cette longue série de monarques qui se croyaient ses bienfaiteurs, ses protecteurs, et qui lui refusaient à la fois la liberté, la paix et l'honneur.
1, Et manu divina : Proponalur, etc. Novell., lit. xx.
Si telles étaient les misères de l'Église encore si jeune et si proche de son sanglant berceau, que devaient être celles de l'État, de la société laïque? Un seul mot suffira pour le définir. Le paganisme était tout entier debout. Ainsi que Fa démontré l'un des plus excellents historiens de notre siècle : « La société civile semblait chrétienne connue la société religieuse. Les souverains, les peuples avaient en inmiense majorité embrassé le christianisme; mais, au fond, la société civile était païenne; elle tenait du paganisme ses institutions, ses lois, ses mœm^s. C'était la société que le paganisme avait faite, nullement celle du christianisme' ».
Et ce paganisme, qu'on ne l'oublie pas, c'est le paganisme dans sa forme la plus dégénérée. On en était encore au point où la politique des habiles consistait, selon Tacite, à supporter des emperem^s quelconques". Toute la grandem^ romaine n'avait abouti, selon la belle parole de Montesquieu, qu'à
1. GuizoT, Histoire de la Civilisation en France, leç. ii. — 11 ajoute : « La société chrétienne ne s'est développée que plus tard, après l'invasion des Barbares : elle appartient à l'histoire moderne. » — Nous devons rendre hommage ici à l'homme éminent qui, il y a bientôt trente ans, et avant aucune tentative catholique pour régénérer l'histoire, a su rendre au rôle social de l'Église, dont il n'avait pas le bonheur d'être le fils, une justice sans doute insuffisante, mais impartiale, éclatante, et trop peu appréciée par ceux même qu'elle intéressait le plus.