Histor., Il
pères menaient lenr filles au lupanar pour avoii' de quoi payer le fisc. Le propriétaire, le citoyen n'est plus qu'un débiteur public, et on le traite avec toute la barbarie des vieux Romains contre lem's débiteurs; on le jette en prison, on le flagelle, on flagelle sa femme, on vend ses enfants \ La tortmx^ est miiversellement employée comme moyen de perception : autrefois réservée aux seuls esclaves, l'usage en est étendu à tous les citoyens". C'est ainsi que le pouvoir absolu étend et pratique l'égalité.
La république romaine, dit Salvien, expire là même où elle semble encore vi^TC, étranglée par
1. Voici un trait qui rentre indirectement dans notre sujet, et qui montre où l'on en était dans l'Egypte romaine et chrétienne au quatrième siècle. C'est un brigand, devenu moine de la Thébaïde^ qui le raconte au célèbre abbé Paphnuce : « Inveni aliquam formosam mulierem errantem in solitudine, fugatam ab apparitoribus et curialibus preesidiset senatorum, propter publiciim marilidebitiim. Sciscitatus sum ex ea causam lletus. lUa dixit... Cum maritus tempore biennii ob debitum publicum trecentorum aureorum seepe fuerit llagellatus, et in carcere inclusus, et très milii carissimi filii venditi fuerint, ego recedofugitiva... etiam errans persolitudinem, seepe inventa et assidue flagellata, jam très dies permansi jejuna... ^> Le brigand a pitié de cette victime des magistrats : il lui donne l'or qu'il avait volé, et la met, elle et les siens, à l'abri de tout outrage : citra j^robrum et contumeUam. Ce trait de pitié lui valut la miséricorde de Dieu et sa conversion. Palladius, Hisioria Lausiaca, c. 63. ,
2. L'exemption de la torture devint le privilège des illustres et des magistrats municipaux, ainsi que des impubères; mais ce privilège était supprimé dans les cas de lèse-majesté.
l'impôt comme le passant qui expire sous l'étreinte (les brigands. L'empire, qui était né au sein des proscriptions du triumvirat, achevait dignement son œuvre par une fiscalité qui semblait à ses victimes désespérées la proscription universelle^
Le système administratif fondé par Dioclétien, aggravé par les emperem^s chrétiens, achevé par Justinien, devint donc le fléau du monde. Il faut lire dans Eimiène, dans Lactance, dans Salvien, qui écrivait plus d'un siècle après la conversion de Constantin, le tableau de cette oppression, la plus ingénieuse et la plus cruelle qui ait jamais écrasé des peuples civilisés. Mais ce n'est pas dans les Pères et dans les historiens, c'est dans le texte même des lois de l'empire que l'on trouve le tableau le plus éloquent des plaies honteuses du monde romain. L'hypocrisie du langage n'y suffit pas pour déguiser la brutalité des faits, ni l'horreur de la servitude universelle'.
L'aristocratie, première vie tune du despotisme, privée à la fois de tout pouvoir et de toute indépendance, remplacée partout par l'administration,
1. De Gubernat. Dei, iv, 6. Ibid., v. 4. — Voir tous les livres de ce traité pour le tableau des exactions fiscales dont les sujets de l'empire étaient victimes.
2. Voir surtout le beau chapitre de V Histoire des Origines mérovingiennes de Le Huerou, intitulé : « Des véritables causes de la dissolution de l'empire romain », 1. 1"', p. 120-153.
est ensevelie sous ces titres pompeusement ridicules {[^excellence, iVéminence, de sérénité, de clarissime, de perfectissime, qui ne cachent à personne son néant, mais dont l'usurpation, même par mdgarde ou ignorance, est punie comme un sacrilège. La bom^geoisie des villes, rendue responsable des impôts et condamnée aux magistratures comme aux galères, subit, sous le nom de curiales, une oppression savamment organisée et impitoyablement appliquée. Une loi des deux fils de Théodose punit de la confiscation des biens Fimpiété du malheureux propriétaire qui sortait de ces villes transformées en bagnes pour se réfugier à la campagne ' .
Dans les campagnes rien ne distingue plus les colons des esclaves; aussi la population agricole, épuisée par les abominables exactions du fisc, sans protection et sans encouragement, se dégoûte de la culture, et fuit dans les bois. Les uns se révoltent, sauf à être poursuivis et égorgés sous le nom de Bagaudes, comme autant de bêtes fauves. Les autres appellent la domination des Barbares, et la devancent en allant se rendre à eux : cette captivité leur semble moins dure que l'esclavage impérial, et leur unique vœu est de ne jamais redevenir Romains". Il n'est pas rare, dit Orose, de trouver des
1. L. Curiales, 2, Cod., Theod., lib. 12, lit. 18 : Si curiales.
2. Salvien, op. cit. V, 5, 8.— Ibid. vin, 16. — Jam inveniuntur
Romains qui préfèrent une pauvreté libre chez les Barbares, aux angoisses d'une vie tourmentée par les exactions de Rome. Bossuet résume la situation en deux mots : ce Tout périt en Orient... Tout l'Occident est à l'abandon^ ». Le travail se retire, le sol reste inculte : la population décline. L'impuissance, la décadence et la mort sont partout. Les provinces, envahies et dévastées à l'envi par les Barbares et par les officiers impériaux, n'ont pas même conservé assez d'énergie pour secouer le joug. (( V univers se meurt à Rome », disent les seigneurs gaulois à Fempereiu* Avitus", et Rome ellemême semble condamnée à mourir, abandonnée par les empereurs et saccagée par les Goths. Il ne lui reste rien de ces beaux jours où la liberté romaine et sa majesté civique projetaient sur la nature humaine une lumière dont le souvenir est, grâce à Dieu, inextinguible.
De ces deux grandes choses, les plus grandes peut-être de l'histoire profane, le sénat et le peuple romain, senatus populusque Romanus, voilà donc ce qu'était devenu le peuple. Quant au sénat, plus
in 1er eos Romani qui malint inter Barbares pauperem libertatem, quam inter Romanos tribulariam sollicitudinem sustinere. Okose, Hist, VII, 41.
1. Discours sur l'Histoire universelle, Repartie, xiép.; IIP part., chap. 7.