Sidoine Apollinaire, Panég. cVAvitus
avili encore, si c'est possible, que ce peuple, il n'intervenait dans le gouvernement que pour sanctionner tous les crimes et récompenser toutes les bassesses. Il a vécu pendant les cinq siècles écoulés entre Auguste et Augustule, sans laisser im seul acte ou une seule discussion digne de mémoire. En revanche, ses procès-verbaux enregistrent soigneusement le nombre des acclamations dont il saluait les nouveaux empereurs, et cekii des imprécations dont il pom'suivait les souverains déchus et ceux mêmes qu'il avait le plus adulés. Exclu de toute action politique depuis Dioctétien, il ne subsiste plus que comme une sorte de grand conseil municipal, chargé de déshonorer dans l'histoire le nom et le titre de la plus auguste assemblée qui ait jamais gouverné les honuues.
Rien n'a jamais égalé l'abjection de ces Romains de l'empire. Libres, ils avaient conquis et gouverné le monde. Esclaves, ils ne savent plus même se défendre. Ils ont beau changer de maîtres, s'en donner deux, puis quatre; dédoubler le despotisme de toutes les façons : rien n'y fait. Avec l'antique liberté, toute vertu, toute wilité a disparu. Il ne reste qu'une société de fonctionnaires, sans sève, sans honneur et sans droits.
Je dis sans droits, car dans tout le monde impérial nul ne possédait l'ombre même d'un droit
sérieux et sacre. Je l'affirme hardiment à l'encontre de tous les savants panégyristes de ce régime. L'empire romain, type et berceau de toutes les servitudes modernes, a trouvé de nos jours, où l'on éprouve volontiers le besoin de justifier le présent par des théories empruntées au passé, des apologistes et des admirateurs nombreux. Ils nous vantent surtout, dans ce qu'ils regardent comme la plus haute expression de la civilisation romaine, les progrès du droit civil et de l'égalité démocratique.
Mais le droit romain, qui avait aidé le patriciat à organiser sous la république le gouvernement le plus fort et le plus libre que l'histoire ait connu, avait changé de face et de nature sous Fempii'e.
Quelle dérision et quelle misérable chimère que l'enseignement et la pratique du droit civil, dans un État où la personne et la propriété de tout citoyen étaient livrées sans débat ou recours quelconque aux volontés des pires scélérats que le monde ait jamais vu! Le droit criminel, si humain, si tutélaire, si libéral, jusqu'au temps des proscriptions, était devenu, entre les mains des empereurs, un système où, selon la forte expression de Bacon, on torturait les lois pour torturer les hommes ^ . Quant au droit public, il était livré à une telle anarchie que
1. Voir le savant Essai sur les lois criminelles des Romains, par Edouard Laboulaye, couronné par l'Institut. 1845.
sur les trcnto-quatrc empereurs qui régnèrent de Commode à Dioclétien, en plein âge d'or de la jurisprudence romaine, trente furent égorgés par leurs successeurs. Pour moi, je déclare ne pas connaître dans l'histoire un spectacle plus répugnant et plus grotesque que celui des travaux de tous ces jurisconsultes qui savaient couper un cheveu en quatre sur des questions d'usufruit et d'usucapion, sur les tutelles et les interdits, mais qui pendant cinq siècles ne surent pas découvrir la moindre barrière aux violences sanguinaires d'une horde de prétoriens, ni aux monstrueuses fantaisies d'un Héliogabale ou d'un Commode.
Quant à l'égalité, elle n'avait d'autre garantie que ce titre de citoyen romain, prostitué par Caracalla comme une dérision suprême à l'univers asservi . Ce digne successeur du César qui avait songé à faire un consul de son cheval, savait bien ce qu'il faisait en rendant à tous les provinciaux exempts de certains impôts la plénitude du droit civique de payer au fisc tout ce que ce fisc exigeait. Les peuples gratifiés de ce titre savaient aussi ce qu'il valait : ce nom de « citoyen romain » , nous dit Salvien, « autrefois tant estimé et payé si cher, chacun le regarde non-seidement comme une vaine et honteuse distinction, mais comme une sorte d'abomination^ ». 1. De Gubernat. Dei,r.
Passons sur la décadence des arts, la bassesse des lettres, le néant des sciences; fermons les yeux siu* le déshonneur des écoles en proie à une phraséologie emphatique et à de puériles subtilités * ; mais sachons reconnaître que dans cette société soi-disant chrétienne la misère morale est plus grande mille fois que la misère matérielle, et que la servitude a encore plus écrasé les âmes que les corps. Tout y est énervé, étiolé, décrépit. Pas un grand homme, pas un grand caractère ne sm^nage dans cette fange. Des eunuques et des sophistes de cour gouvernent l'État sans contrôle, et n'essuient quelque résistance que dans l'Église. Après Théodose, il fallut qu'une femme vraiment chrétienne, mie sainte, Pulchérie, vînt s'asseoir quelques moments sur le trône de Constantin pour le faire respecter. S'il s'élève de loin en loin un capitaine, un homme de cœur et de talent, on le voit succomber comme Stilicon, comme Aétius, comme Bélisaire, sous la jalousie homicide du maître, qui ne peut supporter ni une force ni un nom à côté de sa toute-puissance. Pendant qu'ils vivent, leur renommée est un titre de proscription, et leur mort même ne suffit pas pour la
1. L'avilissement simultané des écoles littéraires et juridiques sous le régime impérial est bien constaté par M. E. de Rozière, dans l'introduction de ses Formules inédites. 1859. ^
faire resplendir. Il semble que Fair infect qn'ils ont respiré ait déteint sur leur gloire : elle demeure sans éclat et sans prestige dans Thistoire.
Dans ces temps désastreux, pour découvrir quelque trace de cette grandeur, de cette force, qui sont l'apanage légitime de la plus noble créature de Dieu, on est forcé de se retourner vers l'Eglise. Là seulement, dans les divers ordres de la hiérarchie ecclésiastique, et malgré le joug des empereurs théologiens, on pouvait vivre, lutter, briller même.
Grands et petits, les derniers rejetons des patriciens de Rome, les vieilles races des pays conquis, les plébéiens de toutes les provinces, décorés en masse du nom méprisé de citoyens romains, depuis que ce nom avait perdu toute valeur, tous pouvaient redemander à la cité de Dieu leur dignité perdue, leur liberté confisquée. L'Église seule offrait à ce qu'il leur restait d'énergie, d'activité, d'intelligence et de dévouement, un aliment suffisant, car elle les conviait tous à une inépuisable série de sacrifices et de victoires. Le génie, la gloire, la vertu, le courage, la liberté, tout ce qui honore la vie, même au point de vue hmnain, ne se retrouvaient donc plus que dans l'Église, au sein de ces grandes controverses, de ces luttes incessantes pour le salut des âmes et le triomphe de la vérité.
OÙ elle avait toujours de son côté le droit, le génie et la raison, sans que tout cela suffît pour gagner ses procès devant le trône de ses protecteurs.
Mais Dieu, à côté de la société spirituelle instituée et réglée par lui-même, a créé la société temporelle, et si là comme partout il se réserve la secrète conduite des événements et le soin de frapper les grande coups de son infaillible justice, il en a livré le gouvernement habituel à la libre et intelligente activité de Fliomme. Retrancher la vie ou tout ce qui fait le prix de la vie à cette société temporelle, la réduire à la stagnation, à la servitude, à l'indifférence, à la misère morale, pour ne reconnaître qu'à la société spirituelle le droit de vi\Te et de grandir, et qu'à la seule controverse religieuse le soin de passionner les âmes, c'est pousser l'humanité aux abîmes. Gela s'est vu plus d'une fois dans l'histoire, comme aussi on a vu l'excès contraire ; mais un tel état de choses répugne aux lois de la création. Il n'est conforme ni aux vues de Dieu ni à l'intérêt de l'Église, de condamner la société civile au néant. L'homme a d'autres droits que celui de choisir entre le sacerdoce et la servitude. Il n'est rien qui approche plus du ciel qu'un monastère habité par des religieux librement détachés de la terre ; mais transformer le monde
en un cloître peuplé de moines involontaires, ce serait contrefaire et devancer l'enfer. Dieu n'a jamais fait de l'asservissement et de la dégradation du monde la condition de la liberté de son Église. Heureusement il devait survenir d'autres temps où, à côté de l'Église triomphante, libre, féconde, surgira une société ardente et humble dans sa foi, mais en outre énergique, belliqueuse, généreuse et virile jusque dans ses écarts; où T autorité sera à la fois sanctifiée et contenue, la liberté ennoblie par le sacrifice et par la charité ; où les héros coudoieront les saints; où les cloîtres plus peuplés que jamais ne seront pas le seul asile des âmes droites et fières; où beaucoup d'hommes, non pas tous, mais beaucoup, retrouveront la pleine possession d'eux-mêmes ; où les souverains auront à compter avec leiu*s peuples, les forts avec les faibles, et tous avec Dieu.
Au lY^ et au v® siècle, on ne voyait pas mémo poindre l'aurore de cette rénovation nécessaire. Tout le vieux monde impérial était encore debout. Le christianisme avait accepté cette abjection, comme il accepte tout, avec la confiance surnaturelle d'y aider au bien et d'y réduire le mal. Mais malgré sa force et son origine divine, malgré l'humble et zélé dévouement des Pères et des pontifes à la majesté décrépite des Césars ; malgré ses
MOINES d'OCC, I. 2
Iiommes de génie et ses saints, le christianisme ne réussissait pas à transformer la vieille société. Eûtil réussi à s'en emparer, avec les éléments qui la constituaient alors, il n'en aurait pu faire qu'une sorte de Chine chrétienne. Dieu lui épargna cet avortement; mais dans ce qui s'est passé alors, il nous reste l'exemple à jamais mémorable de l'impuissance du génie et de la sainteté à Feucontre de la corruption qu'engendre le despotisme.
Le vieux monde était donc à l'agonie. L'empire s'effondrait lentement dans la honte et le mépris, atteint de cette triste faiblesse qui n'inspire pas même la pitié. Tout se précipitait dans une incu- ]*able décadence. Tels étaient les résultats de l'empire romain, deux siècles après qu'il fut devenu chrétien. Dans l'ordre spirituel, il s'acheminait au schisme qui, sous les Césars de Byzance, devait arracher à l'unité et à la vérité plus de la moitié du monde converti par les apôtres. Dans l'ordre temporel, il aboutissait à ce misérable régime du Bas- Empire, le seul dont il suffise de prononcer le nom pour en faire une injm^e.
Pour que l'Eglise pût sauver la société, il fallait dans la société un nouvel élément, et dans l'Éghse ime force nouvelle. Il fiillait deux invasions : celle des Barbares, au nord; celle des moines, au midi.
APRÈS LA PAIX DE L'ÉGLISE. 3f
Ils paraissent : les Barbares d'abord. Les voilà aux prises avec ces Romains énervés par la servitude, avec ces empereurs impuissants au sein de leur omnipotence.
D'abord victimes obscures et prisonniers dédaignés des premiers Césars, puis auxiliaires tour à tour recherchés et redoutés, puis adversaires irrésistibles, enfin vainqueurs et maîtres de l'empire humilié, ils arrivent, non comme un torrent qui passe, mais comme mie marée qui avance, recule, i'e\ient et demeure maîtresse du sol envahi. Ils avancent, se retirent, reviennent, restent et triomphent. Ceux qui auraient envie de s'arrêter et de s'entendre avec les Romains effrayés sont à leur tom^ poussés, dépassés, surmontés par le flot qui les suit. Les voilà ! ils descendent la vallée du Danube, qui les met sm^ le chemin de Byzance et de l'Asie Minem^e. Ils remontent ses affluents et arrivent ainsi aux sonmiets des Alpes, d'où ils fondent sur ritalie. Ils traversent le Rhin, franchissent les Vosges, les Cévemies, les Pyrénées, inondent la Gaule et l'Espagne. L'Orient se figure qu'il sera épargné ; vaine illusion ! Du haut du Caucase l'orage éclate et l'inonde à son tom\ Les loups du Nord (ainsi les appelle saint Jérôme), après avoir tout dévoré, vont s'abreuver dans les eaux de l'Euphrate. L'Egypte, la Phénicie, la Palestine, tout ce qu'ils
ne visitent pas à leur première excursion, sont déjà captives par la peur. Ce n'est pas un seul peuple, conune le peuple romain; ce sont vingt races diverses et indépendantes. Depuis des années, dit encore saint Jérôme, le sang romain coule chaque jour sous les coups du Goth, du Sarmate, du Quade, de l'Alain, du Hun, du Vandale, du Marcoman '. Ce n'est pas l'armée d'un seul conquérant, comme Alexandre et César; ce sont vingt rois inconnus mais intrépides, ayant des soldats et non des sujets, comptables de leur autorité envers leurs prêtres et leurs guerriers, et obligés de se faire pardonner leur pouvoir à force de persévérance et d'audace. Ils obéissent tous à un irrésistible instinct, et ils portent dans leurs flancs les destinées et les institutions de la chrétienté futm*e.
Instruments visibles de la justice divine, ils viennent à leur insu venger les peuples opprimés et les martyrs égorgés. Ils détruiront, mais ce sera pour remplacer ce qu'ils auront détruit ; et d'ailleurs ils ne tueront rien de ce qui méritait de vivre ou de ce qui avait encore des conditions de vie. Ils verseront le sang par torrents, mais il rajeuniront par leur propre sang la sève épuisée de l'Europe. Ils
1. Qiiotidie Romanus sanguis efl'unditiir... Ecce tibi ex iiltimis Caucasi riipibus immissi in nos... septenlrionis lupi... S. Hieron., de Lande Nepotiani, c, ii. Cf. Epist. ad Océan, de vita S. Fabiolx.
apportent avec eux le fer et le feu, mais aussi la force et la vie. A travers mille forfaits et mille maux, ils font apparaître, sous une forme encore confuse, deux choses que la société romaine ne connaissait plus, la dignité de Fhonmie et le respect de la fenune. C'étaient plutôt chez eux des instincts que des principes : mais quand ces instincts auront été fécondés et purifiés par le christianisme, il en sortira la chevalerie et la royauté catholique. Il en sortira surtout un sentiment inconnu dans l'empire romain, peut-être même étranger aux plus illustres païens, et toujours incompatible avec le despotisme, le sentiment derhomiem*, « ce ressort secret et profond de la société moderne, et qui n'est autre chose que l'indépendance et Tinviolabilité de la conscience humaine, supérieure à tous les pouvoirs, à toutes les tyrannies, à toutes les forces du dehors * ».
Ils apportent en outre la liberté, non pas certes la liberté telle que nous l'avons conçue et possédée depuis, mais les germes et les conditions de toute liberté, c'est-à-dire l'esprit de résistance à un pouvoir excessif, une impatience virile du joug, la conscience profonde du droit personnel, de la valeur individuelle de chaque âme devant les autres hommes connue devant Dieu".