De Gubernat. Dei, \, 2 ; vu, G
Orosc, disciple de saint Augustin, les compare à Alexandre et aux Romains du temps de la république, et il ajoute : « Les Germains bouleversent maintenant la terre, mais si (ce qu'à Dieu ne plaise !) ils finissent par en demeurer maîtres et la gouverner selon leurs mœurs, peut-être un jour la postérité saluera-t-clle du titre de grands rois ceux en qui nous ne savons voir que des ennemis » .
N'exagérons rien pourtant et ne devançons pas la vérité. Ces grandes conquêtes de l'avenir n'existaient qu'en germe au sein de la fermentation de ces masses confuses et bouillonnantes. Au premier aspect, c'est la cruauté, la violence, Tamour dusang et de la dévastation qui semblent les animer; et, connue chez tous les sauvages, ces explosions de la natm^e brutale s'allient aux raffinements de la ruse.
Ces hommes, indomptés, qui savaient si bien revendiquer la dignité hmnaine contre leurs souverains, la respectaient si peu, qu'ils égorgeaient des popidations entières comme par jeu. Ces guerriers, qui s'agenouillaient autour de leurs prophétesses, et qui recomiaissaient quelque chose de sacré dans la femme ^ , faisaient trop souvent de leiu*s captives les jouets de leur luxure ou de leur cruauté', et
1. Inesse quinetiam sanctura aliquid... Tacite, de Mor. Germ.
2. Voir, entre autres exemples, le supplice atroce infligé aux trois cents filles franques données en otages aux Thuringiens.
leurs rois du moins pratiquaient la polygamie. Mis en présence du christianisme, leur attitude fut incertaine, leur adhésion équivoque et tardive. S'il y eut de bonne heure des chrétiens parmi les Goths; si dès les premiers jours delà paix de PÉglise des évêques germains parurent dans les conciles à Arles, à Nicée, à Sardique; si au sac de Rome, en 410, Alaric fit respecter les églises, les vases sacrés et les femmes chrétiennes; si la barbarie tout entière, personnifiée dans ses deux plus formidable s chefs, sembla s'arrêter devant saint Léon, qui put seul contenir Genséric et faire reculer Attila : il n'en est pas moins vrai que ces deux siècles d'invasions au sein du monde chrétien n'avaient pas suffi pour identifier les vainqueurs avec la religion des vaincus. Les Saxons, les Francs, les Gépides, les Alains restaient idolâtres, et, chose plus cruelle mille fois, à mesure que ces peuples se convertissaient au christianisme, ils devenaient la proie d'une misérable hérésie. La vérité ne leur servait que de pont pour passer d'un abîme à un autre. Un moment comprimé par Théodose dans l'empire, l'arianisme alla séduire et dominer les futurs vainquems de l'empire. Les Visigoths, les Ostrogoths, les Hernies, les Bourguignons, se firent ariens. Euric et les Suèves en Espagne, Genséric et les Vandales en Afrique,
immolèrent des milliers de martyrs à cette doctrine qui fut l'idole de tous les t\Tans, parce qu'elle caressait en même temps les révoltes de la rai son contre la foi et les usurpations du pouvoir sur l'Église.
Bientôt la corruption des mœurs romaines presse et infecte ces races jeunes et passionnées. Leur énergique virilité s'abandonne aux caresses impures d'une civilisation décrépite. La conquête va devenir une orgie, et le monde risque d'avoir changé de maîtres sans changer de destinée.
Qui donc disciplinera ces races indomptées? Qui les façonnera au grand art de vi\Te et de gouverner? Qui leur enseignera à fonder des royaumes, des sociétés? Qui les assouplira sans les énerver? Qui les préservera de la contagion? Qui les empêchera de se précipiter dans la corruption et de pourrir avant d'avoir mûri?
Ce sera l'Eglise, mais l'Église par les moines. Du fond des déserts d'Orient et d'Afrique, Dieu fait sortir une nuée d'hommes noirs, plus intrépides et plus patients, plus. infatigables et plus durs à euxmêmes que ne le furent jamais ni Romains ni Barbares. Ils se répandent sans bruit dans tout l'empire, et quand l'heure de sa ruine a sonné, ils sont debout, en Occident comme en Orient. Les Barbares arrivent ; et à mesure qu'ils aAancent, à
38 L'EMPIRE ROMAIN APRÈS LA PAIX DE L'ÉGLISE, cote d'eux, devant, derrière, partout où ils ont passe avec Fincendie et la mort, d'autres armées viennent camper en silence, d'autres colonies se forment, se groupent et se dévouent à réparer Jcs misères de l'invasion et à recueillir les fruits de la victoire. Puis quand les exterminateurs auront tout envahi, tout ravagé, tout conquis, un grand homme paraîtra. Benoît sera le législateur du travail, de la continence et de la pauvreté volontaire ; il comptera par milliers ses enfants, qui seront ses soldats. Il lui en viendra de parmi les Barbares : le chef de ceux-ci se prosternera devant lui. Il le relèvera à titre de vassal et d'auxiliaire. Il écrira une rède qui, pendant six siècles, luira sur l'Europe comme un phare de salut, et qui sera la loi, la force et la vie de ces légions pacifiques destinées, elles aussi, à inonder FEurope, mais pour la féconder, pour relever ses ruines, cultiver ses champs dévastés, peupler ses déserts, et conquérir ses conquérants. L'empire romain sans les Barbares, c'était un abîme de servitude et de corruption. Les Barbares sans les moines, c'était le chaos. Les Barbares et les moines réunis vont refaire un monde qui s'appellera la Chrétienté.