Ebdius, c
très grande considération pour l'antagoniste de Wilfrid, pour!' archevêque Théodore, qu'il venait d'appeler à Rome, par un envoyé spécial, pour le concile convoqué contre l'hérésie monoth élite. Théodore ne s'était pas rendu à l'appel du pape, mais il avait envoyé un moine très exemplaire, nommé Coënwald, avec des lettres pleines d'accusations violentes contre Wilfrid^ Des messagers, chargés d'une mission semblable, arrivaient de la part de l'abbesse de Whitby, sainte Hilda, toujours acharnée contre celui qui était sorti vainqueur du grand conflit engagé quinze ans auparavant dans l'enceinte de son monastère. Cette singulière intervention de la grande abbesse, rappelée et constatée par un diplôme pontifical après un quart de siècle écoulé^, montre à la fois la grande place qu'elle tenait dans l'Église d'Angleterre, et l'intensité de son ressentiment contre Wilfrid.
Le pape confia le jugement de l'affaire à une assemblée de cinquante évoques et prêtres, réunis dans la basilique du Sauveur, et qu'il voulut luimême présider. Le compagnon de Wilfrid nous a conservé une sorte de procès-verbal officiel de la dernière session de cette assemblée, où se manifesta,
1. Modestae religionis monachus... Accusationes scriplas deferens et amaritudine delationis verbis immitibus. Guill. Malmesb., f. 149.
2. Voir la letrte du pape Jean VI citée par Eddius (c, 51), écrite aux rois de Northumbrie et de Mercie en 705.
SOUS la profusion de superlatifs dès lors trop usités dans tous les documents de la Cour romaine ^ , une indulgente sympathie pour les deux rivaux, en même temps que la modération et l'impartialité naturelles au chef de l'Église.
Les cardinaux évoques d'Ostie et de Porto firent le rapport tant sur les mémoires envoyés par Théodore et d'autres où Wilfrid était toujours traité d'évêque fugitif^ que sur les pièces produites par Wilfrid pour sa défense. Ils concluaient ainsi : « Tout bien considéré, nous ne le trouvons canoniquement convaincu d'aucun crime qui mérite la déposition; au contraire, nous voyons qu'il a gardé une grande modération et n'a excité aucune sédition pour se rétablir. Il s'est contenté de protester devant les évèques'ses frères et puis il est accouru à ce Saint-Siège apostolique où le Christ qui a racheté par son sang la sainte Eglise a fondé la primauté du sacerdoce. » Le Pape dit alors : « Wilfrid, évêque d'York, est à la porte de la salle de nos délibérations secrètes, avec sa supplique ; qu'on le fasse entrer. » L'évêque introduit demanda que sa requête fût relue en pleine assemblée. Elle était conçue en termes aussi habiles que touchants : « Moi
1 . Le pape y est toujours qualifié de sanctissimus et ter beatissimus, et Théodore de sanctissimus ; Wilfrid n'est jamais nommé qu'avec l'épithète de Deo amabilis. Le violent Eddi lui-même se laisse gagner par l'exemple et, au moment de transcrire cette pièce, il traite Théodore de saint et son envoyé Coënwald de religiosus monachus.
Wilfrid, humble et indigne évêque des Saxons, je me suis réfugié ici comme enune citadelle inexpugnable ; j'ai gravi avec Faide de Dieu cette cime apostolique d'où découle sm^ toutes les Églises du Christ la règle des saints canons : et j'ai l'espoir que justice y sera rendue à mon humilité... J'ai déjà expliqué de vive voix et par écrit comment, sans avoir été convaincu d'aucune faute, j'ai été expulsé du diocèse que je gouvernais depuis dix ans, et comment on avait mis à ma place non seulement un évêque, mais trois évêques, contrairement aux canons... Je n'ose accuser le très saint archevêque Théodore, parce qu'il a été envoyé par l'Éghse. . . Je me soumets ici à votre jugement apostolique : si vous jugez que je ne mérite plus d'être évêque, j'accepte humblement cette sentence. Si je dois reprendre mon évêché, j'obéirai également : je vous prie seulement d'expulser par l'autorité de ce concile les usurpateurs de mes diocèses. Si l'archevêque et les évêques mes confrères trouvent à propos d'augmenter le nombre des évêques, qu'ils les choisissent tels que je puisse vivre en bon accord avec eux, qu'ils soient élus avec l'agrément d'un concile et pris dans le clergé de leurs futurs diocèses, afin que l'Eglise ne soit point dominée du dehors et par des étrangers. Du reste, me confiant sans réserve dans l'équité apostolique, j'obéirai absolument à SCS décrets. »
Après cette lecture, le Pape félicita Wilfrid de sa modération et de son humilité : puis le concile décréta que Wilfrid serait établi dans son évêclié ; que ceux qui F y avaient remplacé en seraient expulsés ; mais que l'archevêque pourrait ordonner desévêques à titre de coadjuteurs, des évêques choisis par lui, Wilfrid, dans un concile assemblé à cet effet : le tout sous peine d'interdit, de déposition et d'anathème contre quiconque contreviendrait à ce décret, fût-il évêque, prêtre, diacre, moine, laïque, et même roi * ,
Cette sentence était une transaction souverainement sage et légitime : en donnant pleine satisfaction à la justice outragée dans la personne de Wilfrid, elle posait, dans les termes qu'il avait lui-même acceptés, le principe évidemment raisonnable de la division de son trop vaste diocèse.
D'ailleurs, cette même assemblée, probablement
1. Agatho...dicit : Wilfridus Deoamabilis episcopus... praeforibus nostrisecretariimoratus, Wilfridus... dixit : Deprecorvestram pontificalem Beatitudinemut meae humilitaUspetitionem excipi coramque relegiprœcipiatis... Si quisproinde contra horurnstatutorurnsynodalium décréta ausu lemerario obsistere tenta verit... si episcopus est... ab episcopali ordine destitutus et seterni analhematis reus; si vero clericus, monachus vel laicus cujuslibet ditionis, velrex : extraneus efficiatur etcorporeet sanguine Cbristi : nec terribilem ejus adventum dignus appareatconspicere.. Eddius, c. 28, 30. — On voit que ce décret du concile ne reproduit pas à l'égard des rois et des autres laïques la menace de déposition, en même temps que de l'excommunication, formulée dans le célèbre diplôme de saint Grégoire le Grand, cité plus haut, t. II, p. 145.
dans cette même session, venait de rendre pleine justice au zèle apostolique de rarchevêque Théodore, en prescrivant une nouvelle division épiscopale, de manière que le métropolitain eût douze sufFragants canoniquement élus et ordonnés, dont nul n'empiéterait sm* le droit du voisin. Elle avait en outre sanctionné les prohibitions décrétées par l'archevêque, qui interdisaient aux ecclésiastiques de porter des armes, de se livrer à des amusements profanes, avec des musiciennes ou autres joersonnes profanes. Enfin le pape et le concile avaient chargé Théodore de compléter l'œuvre de saint Grégoire le Grand et de saint Augustin en convoquant une assemblée générale d'Anglo-Saxons, où entreraient, avec les prélats, les rois, les princes, les grands et les anciens du pays, et où il serait pourvu à l'exacte observation des règles apostoliques. Il lui était en outre recommandé de tenir le plus souvent possible des assemblées de ce genres afin d'y pourvoir, de concert avec les fidèles et les sages du pays, aux mesures les plus avantageuses pour les Eglises et le peuple de Dieu*.
1. Armis non utantur, nec citharedas habeant, vel queecumque symphonia, nec quoscumque jocos velludo santé sepermiUent... Ut ipse... cumuniversisprsesulibus, regibus, principibus, universi fidelibus, senioribus, majoribusque natu totius Saxoniee piiblicam œcumenicamquefaciant synodum. .. Concilia, ed, Coletti, t. VII, p. 603. — LesBollandistes (t. VI Sept., p. 69), conlrairement à l'opinion du
28i WILFRID DÉPOSÉ,
Wilfridne s'empressa pas de quitter Rome, après y avoir obtenu justice. Il y resta encore plusieurs mois, et s'y occupa, entre autres affaires d'y obtenir des privilèges pontificaux en faveur de deux grands monastères anglais qui, bien que situés hors de son diocèse, lui tenaient fort à cœur, Peterborough et Ely. Il venait de réussir pour Ely, et comptait rapporter avec lui un diplôme tel que Pavait demandé et désiré l'abbesse Etheldreda, lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort de cette sainte reine, dont il avait été l'ami et le père spirituel, et dont les résolutions surnaturelles avaient été la première cause de son pèlerinage d'exilé et d'accusé à Rome. C'était probablement de toutes les âmes chrétiennes de son pays celle qui était la plus tendrement et la plus profondément unie à la sienne : ce qu'il avait souffert par elle et à cause d'elle devait la rendre d'autant plus chère à son cœur généreux. Etheldreda était morte jeune encore, victime d'une de ces maladies contagieuses si fréquentes alors ; elle avait prédit sa mort ainsi que le nombre des frères et sœurs de la communauté qui la suivraient au tombeau. Trois
p. Pagi et des éditeurs de la collection des Conciles, croient que le concile où lepape Agathon a rendu des décrets relatifs à l'archevêque Théodore est distinct de celui où il a été rendu justice àWilfrid, et antérieur d'une année. Tout en adoptant leur chronologie, nous ne pensons pas que leurs arguments puissent prévaloir contre l'opinion ancienne, fondée sur le texte des Actes mêmes.
jours avant de mourir, elle dut subir une douloureuse opération au cou; elle s'en réjouissait : ce Dieu », disait-elle, c( m'a envoyé ce mal pour me faire expier la (( frivolité de ma jeunesse, du temps où je me souviens (( d'avoir porté avec trop de plaisir des colliers d'or et (( de perles, sur ce cou aujourd'hui gonflé etbrûlé par (( la maladie . » Au dernier moment , entourée des frères et des sœurs de sa nombreuse communauté en larmes , elle leur parla longuement, les suppliant de ne jamais abaisser leur cœur vers la terre, et de goûter d'avance par le désir cette joie de Famour du Christ qu'il ne leur serait pas donné de connaître parfaitement ici-bas ^ . Elle prescrivit avec soin qu'on eût à l'enterrer, non pas dans un mausolée de pierre comme une reine, mais dans un cercueil de bois et parmi les simples religieuses -.
1. Scio certissime quia mento in collo pondus languoris porto, in quo juvenculam me memini supervacua monilium pondéra portare, Bediî, IV, 19, Thom., Hist. EUensis, c. 21.
2. Au mépris de cet ordre, seize ans après sa mort, en 695, sa sœur, qui l'avait remplacée comme abbesse d'EIy , v oulut la faire déposerdans un mausolée de marbre blanc,entièrement sculpté, qu'elle fit prendre dans les ruines delà ville romaine de Granchester, près Cambridge. A celte occasion, on vit que son corps avait conservé toute sa fraîcheur : elle semblait dormir; le chirurgien, qui avait ouvert la tumeur de son col et qui fut témoin de cette exhumation, reconnut la cicatrice qu'il avait faite : Pro aperto et hiante vulnere cumquo sepulta erat, tenuissima cicatricis vestigia parèrent. — Cette conservation miraculeuse parut à tous une preuve décisive de l'incorruptible virginité qu'elle avait su garder dans sa vie, même à Bede, qui célébra la translation du corps de la sainte dans une élégie qu'il
Cette mort d'Etheldrecla dut attrister le séjour de Wilfrid à Rome, où il continua d'ailleurs à être traité avec confiance et distinction par le pape. Il fut admis au concile des cent vingt-cinq évoques réunis sous la présidence d'Agathon (680, 27 mars), afin de nommer les députés au sixième concile général qui allait se tenir à Constantinople, et où devait être condamnée l'hérésie monoth élite, celle qui ne reconnaît dans le Fils de Dieu fait homme qu'une seule volonté. Elle troublait depuis un demi-siècle toute l'Eglise : adoptée par divers empereurs byzantins, elle avait conduit trente ans auparavant au plus douloureux des martyres le saint pape Martin I. Dans la lettre synodale que ces cent vingt-cinq évêques, la plupart Italiens, écrivirent aux empereurs, au nom de toutes les provinces d'Occident, on remarque ce passage : « Vous nous avez ordonné de vous envoyer des ambassadeurs savants et vertueux... Il n'y a point d'éloquence séculière parmi nous. Nos pays sont consumés par la fureur des races qui se combattent : ce ne sont que batailles, courses et pillages. Au milieu de ces barbares, notre vie est pleine
a insérée dans son histoire, et où les souvenirs classiques se mêlent à ceux du martyrologe pour honorer la reine anglo-saxonne :
Belle Mars resonet, nos pacis dona canamus; Carmina casta mihi, fœdœ non raptus Helenœ; Dona supcrna loquar, miseraî non prœlia Trojœ.
d'angoisses ; nous vivons du travail de nos mains, car l'ancien patrimoine de l'Église a été peu à peu dévoré par diverses calamités. Notre foi est donc le seul patrimoine qui nous reste : vivre pour elle est notre gloire ; mourir pour elle, notre profit éternel. » Après avoir exposé cette foi catholique et apostolique, tenue par tous dans les termes définis par le Saint-Siège, ils ajoutent : « Nous répondons bien tard à votre appel, parce qu'il y a beaucoup d'entre nous qui demeurent très loin et jusque sur les bords du grand Océan. Nous espérions que notre collègue et coserviteur Théodore, l'archevêque et le philosophe de la grande île Britannique, y viendrait avec des évoques de son pays, comme du vôtre et d'autres fieux, afin de vous écrire au nom de tout notre concile, et afin que tous fussent informés de ce qui se passe, car plusieurs de nos confrères sont au milieu des nations barbares, des Lombards, des Slaves, des Goths et des Bretons, tous fort curieux de ce qui se fait touchant la foi et qui étant tous d'accord avec nous sur cette foi, nous deviendraient ennemis si nous leur donnions quelque sujet de scandale \ » Cette lettre signée par le pape et les cent vingtcinq évêques, le fut aussi par Wilfrid, en qualité
1. Theudorum confamnlum et coepiscopum nostrum, magaae insulee Britannise archiepiscopum et philosophum... Concilia, éd. CoLETTi, t. VII, p. 707, 714.
de légat du concile des évêques de la Bretagne * , bien que ces évêques ne lui eussent donné aucune commission à ce sujet ; mais il se sentait autorisé à rendre ce témoignage de la foi des Eglises britanniques. Sa confiance fut d'autant mieux justifiée qu'en cette même année, l'archevêque Théodore tint un concile national à Hatfield (17 septembre 680), où tous les évêques d'Angleterre firent leur profession de foi solennelle et déclarèrent qu'ils recevaient les cinq conciles généraux et le concile du pape saint Martin contre les monothélites '.
On voit même que Wilfrid se porta garant de la foi orthodoxe non seulement des évêques anglosaxons, mais encore de toutes les Églises répandues dans le nord de la Grande-Bretagne et en Irlande, chez les Scots et les Pietés. Ainsi donc ces chrétiens celtiques, dont il avait tant poursuivi et combattu les rits particuliers, ne lui inspiraient aucune défiance quant à l'unité de leur croyance sur tous leà points qui touchaient à la foi ; et il n'hésitait pas à en répondre devant le pape et l'Église universelle \
1. Ego Wilfridus, humilis episcopus sanctae Ecclesise* Eboraceiiee insulseBritaiiiae, legatus venerabilis synodi per Britanniam constitutae, in hanc suggestionem quam pro apostolica nostra fide unanimiterconstruximus, similiter subscripsi. Cf. Guill. Malmesb., f. 150. Fleury, Hist. ecclesiast., 1. XL, c. 6, 7.