‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 5)Chapitre 123 sur 201 · BOLLAND., I. c, p · texte numérisé non relu

BOLLAND., I. c, p

que de lui arracher un tel aveu. Replongé dans son cachot, il y donnait l'exemple d'une patience et d'un courage vraiment épiscopal . Ses gardes Fentendaient chanter les psaumes comme s'il était dans sa stalle monastique à Ripon ou à Hexham; ils voyaient, la nuit, son sombre cachot s'éclairer d'une lumière qui , les épouvantait. La femme du comte Osfrid étant tombée dangereusement malade, son mari imagina d'avoir recours au saint homme qu'il était chargé de garder : il le fit sortir de prison et conduire près du lit de la malade. Celle-ci, lorsque plus tard elle devint abbesse, racontait souvent, avec des larmes de reconnaissance, à sa nouvelle famille, que le prisonnier l'avait trouvée dans les dernières transes de l'agonie et n'avait eu qu'à lui jeter sur la figure quelques gouttes d'eau bénite en priant, pour la guérir. Osfrid, pénétré d'admiration et de gratitude, manda aussitôt au roi ce qui s'était passé : « Je vous conjure, » disait le vaillant Saxon, (c par votre salut et par le mien, de ne plus persécuter ce saint et innocent évêque : quant à moi, j'aime mieux mourir que de continuer ce métier de bourreau^ . » Loin de l'écouter, le roi lui ôtala garde du captif, qu'il envoya

1. Aclhuc vivens illa, nunc sanclimonialis materfamilias, nomine ^bba, cum lacrymis hoc narrare consiievit... Adjuro te per vitam meametsalutem tiiam... quiamagis eligomori,quam eum innoxium flagellare. Eddii s, c. 35, 36.

encore plus loin, au château fort de Dunbar, sur le bord de la mer d'Ecosse, en le confiant à un comte beaucoup plus dur qu'Osfrid, avec ordre de le tenir strictement isolé dans sa prison, et de le mettre aux fers. Mais on ne put jamais, nous dit Eddi, en forger de justes : ils étaient toujours ou trop larges ou trop étroits pour enserrer les pieds et les mains du captif.

Pendant que Wilfrid payait ainsi la rançon de sa gloire et de son courage, le roi et la reine parcouraient en festoyant les villes, les châteaux et les villages de la contrée même où était le prisonnier. Dans le cours de cette tournée, ils arrivèrent au monastère de Goldingham, situé sur le bord de la mer, à peu de distance de Dunbar, et à moitié chemin entre cette prison et l'île sainte de Lindisfarne. Dans cette grande maison, où Etheldreda s'était d'abord réfugiée, deux communautés, l'une d'hommes et l'autre de femmes, obéissaient à l'abbesse Ebba, sœur d'Oswy et tante du roi Egfrid. Gonmie Hilda à Whitby, Ebba exerçait à Goldingham, avec une grande sagesse et une grande autorité, cette sorte de souveraineté à la fois spirituelle et temporelle qui fut l'apanage de plus d'mie princesse anglo-saxonne ; mais, loin d'être comme Hilda l'ennemie de Wilfrid, elle devint sa libératrice. Pendant la nuit que le couple royal passa au monastère, la reine Ermenburga

tomba en proie à un délire frénétique : au matin l'abbesse parut, et comme la reine, dont les membres étaient déjà tout contractés, semblait au moment de rendre l'âme, Ebba, avec la double autorité d'une supérieure monastique et d'une princesse du sang d'Odin, dit à son neveu : (c Je sais tout (( ce que vous avez fait : vous avez détrôné l'évêque (( Wilfrid, sans avoir aucun crime à lui reprocher; (( et quand il est revenu de son exil avec un jugece ment apostolique, vous l'avez dépouillé et emprioc sonné, en méprisant follement le pouvoir qu'a « saint Pierre de lier et de délier. Eh bien, mon fils, (( écoutez la parole de celle qui vous parle comme c( une mère. Brisez les chaînes de cet évêque ; ren- (( dez-lui les saintes reliques que la reine lui a arra- (( chées du col et qu'elle porte depuis lors avec elle (c pour sa perte, comme les Philistins portaient l'ara che du Seigneur ; et si vous ne voulez pas (ce ft qui vaudrait beaucoup mieux) le garder pour ce évêque , laissez-lui la liberté de sortir de votre « royaume pour aller où il voudra. Alors, par ma « foi, la reine se rétabhra; sinon, je prends Dieu (( à témoin qu'il vous punira tous les deux* . »

1. Sapientissima mater familiasveniens ad reginam contractismembris stricte alligatam et sine dubio morientem videns... Ego scio et vere scio... Et nunc, fili mi, secundum consilium matris tuae fac, (lisriimpe vinculaejuset sanctasreliquiasquas reginadecollo spoliati ab.straxit,etinperniciemsui(sicutarcamDei...),dimitle. Eddhjs,c.37.

Egfrid comprit et obéit : il renvoya le reliquaire à Dimbar, avec ordre de remettre aussitôt Févêque en liberté. Ermenburga guérit, et Wilfrid, ayant promptement réuni quelques-uns de ses nombreux amis et disciples, alla chercher un refuge en Mercie, dont il supposait le roi bien disposé pour lui depuis qu'il lui avait apporté de Rome le privilège de Peterborough. Mais là aussi son attente devait être trompée. Il y avait déjà fondé un petit monastère à l'usage de sa troupe d'exilés , lorsque la haine de ses ennemis le découvrit et le pour chassa. Ethelred, roi de Mercie, avait pour femme la sœur d'Egfrid, roi de Northumbrie, et les reines, comme on le voit à chaque page de l'histoire des Anglo-Saxons, étaient souvent plus puissantes que les rois pour le mal comme pour le bien. Ethelred, docile aux instigations de sa femme, ou intimidé par la crainte de déplaire à son puissant beau-frère, fit signifier à son neveu, qui avait abandonné l'un de ses domaines à Févêque persécuté, qu'il y allait de sa tête s'il gardait un jour de plus dans son territoire l'ennemi du roi Egfrid. Wilfrid dut donc s'éloigner et passer dans le royaume voisin de Wessex. Mais là encore la haine d'une reine devait l'atteindre. La femme de Centwin, roi des Saxons de rOuest, était précisément la sœur de cette Ermenburga qui avait été la première cause des épreuves du pauvre exilé : elle avait épousé toute

ranimosité de sa sœur contre Wilfrid, et de nouveau il lui fallut fuir cette région devenue inhospitalière pour lui. Ces trois beaux-frères, maintenus par une inimitié commune dans une union inaccoutumée, régnaient sur trois royaumes qui occupaient à eux seuls les trois quarts au moins de l'Angleterre saxonne.

Il n'y avait plus de paix ni de sécurité pour Wilfrid là où pouvait s'étendre l'influence du roi northumbrien^

Ainsi pourchassé, par Tintluence d'ErmenJDurga sur son mari et ses deux beaux-frères, de la presque totalité du territoire de la Confédération anglosaxonne, éloigné de Cantorbéry et de ses alentours par l'hostilité ou l'indifférence du métropolitain Théodore, il se réfugia dans le plus petit, le plus obscur et le seul encore païen des sept royaumes, chez les Saxons du Sud (681 ) . L'asile que lui refusaient les rois chrétiens, il comptait le trouver chez ses compatriotes païens. On se rappelle peut-être le danger qu'il avait couru, lorsque, quinze ans auparavant, au début de son épiscopat et au retour de son sacre à Gompiègne, la mer le jeta sur cette plage inhospitalière". Alors le roi de Sussex, encore païen

1. Nain illic regina... odio odebat eum, utipropter amiciliam regumtrium dehinc fugatus abscessit... Eddius, c. 38, 89.

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