VoirBEDE, IV
j e suis en paix avec le vénérable évêque Wilfrid; c'est pourquoi je vous supplie et je vous enjoins, pour l'amour du Christ, de lui donner votre protection comme vous l'avez fait jadis, tant que vous pourrez et tant que vous vivrez : car voici longtemps que, dépouillé de son bien, il travaille pour le Seigneur chez les païens. G 'est moi, Théodore, l'humble et décrépit évêque qui, dans son vieil âge, vous adresse cette exhortation, conforme à la volonté apostolique, afin que le saint homme sus-nommé puisse oublier les injures dont il a été si injustement victime, et en obtenir réparation. En outre si a ous m'aimez encore, et bien que la longueur du voyage puisse vous rendre ma demande importune , faites que mes yeux puissent voir encore une fois votre cher visage, etque je puisse vous bénir avant de mourir. Mais surtout, mon fils, mon cher fils, faites ce que je vous conjure de faire pour le susdit très saint Wilfrid. Si vous obéissez à votre père qui bientôt ne sera plus de ce monde, cela vous portera bonheur. Adieu, soyez en paix, vivez dans le Christ, demeurez dans le Seigneur et que le Seigneur soit avec vous' . » Cette lettre produi-
1. Ego Theodorus, humilis episcopus, decrepila selate, hoc liiae beatitudini suggero... et licet tibi pro longinquitate itineris duriim esse videatur, oculi mei faciem tuam jucundam videant... Age ergo fili mi, fili mi, taliter de illo supra fato viro sanctissimo, sicut te deprecatus sum... Vale in pace, vive in Christo, dege in Domino, Dominus sit tecum,
sit tout son effet . Ethelred reçut très honorablement celui à qui six ans auparavant il n'avait pas voulu laisser passer une seule nuit clans son royaume : il lui restitua les monastères et tous les domaines qui lui avaient été donnés en Mercie, et jusqu'à la fin de sa A ie, lui demeura fidèlement attaché.
Mais c'était surtout en Northumbrie qu'il s'agissait de faire rendre droit à l'évêque détrôné et dépouillé, Théodore y pourvut en s 'adressant au nouveau roi Aldfrid, et aussi à la princesse Elfleda, sœur du roi, et abbesse de Whitby, qui devait naturellement avoir hérité contre Wilfrid de l'antipathie de sainte Hilda, dont elle avait reçu les leçons avant de recueillir la succession, et dont elle allait achever les vastes constructions ' .
Hilda avait été suivie de près dans la tombe par son illustre émule Ebba (25 août 683), comme elle princesse du sang royal de la dynastie northumbrienne et comme elle abbesse d'un double monastère, à Coldingham. La jeune Elfleda, nièce d'Ebba et héritière de Hilda, représentait donc seule alors en Northumbrie cette grande et salutaire autorité que la rude et fière indépendance des rois et des peuples anglo-saxons reconnaissait si volontiers aux princesses de leurs races souveraines, dès qu'elles s'étaient données pour épouses à Jésus-Christ.
1, GuiLL. Malmesb., de Gesl, Reg., III.
Cette noble Elfleda, à peine âgée de vingt-cinq ans lorsqu'elle fut appelée à succéder à Hilda comme abbesse de Whitby (680) , est qualifiée par Bede de très pieuse maîtresse de la vie spirituelle. Mais, comme toutes les princesses anglo-saxonnes que nous rencontrons dans le cloître à cette époque, elle ne cessait pas de prendre un intérêt passionné aux affaires de sa race et de son pays. Elle n'en sentait que mieux la nécessité des secours spirituels pour aider sa maternité virginale à régir tant d'âmes assemblées sous sa crosse \ C'était surtout à Cuthbert qu'elle avait recours. Avant qu'il fût évêque, et pendant qu'il vivait sur un rocher désert près de Lindisfarne, elle obtint de lui qu'il lui accorderait une entrevue, dans une île de la côte de Northumbrie, qui s'appelait alors comme aujourd'hui l'île Coquet, qui est située plus près de Lindisfarne que de Whitby, et où il y avait déjà un monastère assez considérable. C'était au temps où son frère Egfrid régnait encore. Le solitaire et F abbesse voguèrent donc à la rencontre l'un de l'autre : et quand il eut répondu à toutes ses questions, elle se jeta à ses pieds et le conjura de lui dire , en vertu du sens prophétique dont on le saA^^ait doué, si son frère Egfrid devait encore vi^Tc^t régner longtemps, ce Je m'étonne, »
1 DevotaDeodoctrix... miilto virum Dei sernperexcolebatamore. Bede, IV, 26; et Vita S. Cuihberti, c. 23 et 24. Cf. 34.
lui répondit-il, « qu'une femme instruite et versée (( comme vous Fêtes clans la connaissance de l'Ecri- (( ture sainte , me parle de longueur à propos de la vie (( humaine qui ne dure guère plus qu'une toile d'arai- (( gnée, puisque le Psalmiste a dit : Quia anni nostri (( sicut arenea medilahuntur . Combien donc n'estce elle pas courte, celle de l'homme qui n'a qu'une te année à vivre et qui a la mort à sa porte ! » A ces mots, elle pleura longtemps ; puis, essuyant ses larmes, elle insista, audacia fœminea, et voulut savoir qui le roi aurait pour successeur, puisqu'il n'avait ni frères ni enfants, ce Ne dites pas, » reprit le saint, ce qu'il est sans héritiers : il aura un succe cesseur que vous aimerez comme vous aimez Egc( frid , en sœur . — ^ Alors dites-moi , j e vous^n supplie , (( où il se trouve. — Vous voyez, » répondit Cuthbert, en dirigeant le regard de son interlocutrice vers l'archipel d'îlots qui couvre la plage northumbrienne autour de Lindisfarne, « que d'îles renferme (( le vaste Océan : il est facile à Dieu d'en tirer quelce qu'un pour régner sur les Angles. » Alors elle comprit qu'il s'agissait d'un jeune homme qui passait pour être le fils de son père Oswy et d'une Irlandaise, et qui depuis son enfance était comme exilé à lona, où il se livrait à l'étude ^ .