EnDius, c
pour la dernière fois les rives de l'Hiimber, il entra en Mercie, où il alla visiter Pun après l'autre tous les monastères qu'il avait fondes ou adoptés dans ce grand royaume, et prit partout des dispositions analogues à celles de Ripon pour augmenter le bienêtre et la sécurité de ses différentes communautés ' . Il alla même, en ce dernier effort de son vieil âge, jusque dans une région où il n'avait encore rien fondé, dans le pays des Wicciens, sur lesconfmsdes Celtes gallois et des Saxons de l'Ouest, pour y consacrer l'église bénédictine qui venait d'être construite à Evesham par le jeune roi des Merciens et l'évêque Egwin.
Cet Egwin mérite de nous arrêter quelques instants. Issu de la dynastie régnante en Mercie, il avait été fait, jeune encore, évêque d'an des nouveaux diocèses créés par Théodore (678) ,à Worcester mais son ministère n'avait point été facile, et malgré son dévouement infatigable, il n'avait pas réussi à purifier ou à régler les mœurs de ses ouailles. Ils ne voulaient ni lui obéir ni même l'écouter. Un jour qu'il avait été prêcher contre les désordres ba-
1. Eddius, c. 61. — Aux divers monastères, dont nous avons constaté la fondation par Wilfrid, et dont les noms sont connus, tels que Hexham, Ripon, Peterborougli, Ély et Selsea, il convient d'ajouter Stamibrd, dans la partie de la Mercie conquise par les A^orthumbriens qui lui avait été donné, dès son premier retour de Rome en Angleterre par son ami le jeune roi Alchfrid.
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bituels de la population dans une grande forge située au fond des bois, les forgerons, loin de suspendre leur travail, avaient lancé de toutes leurs forces les marteaux sur les enclumes, de façon à l'assourdir et à le contraindre de s'éloigner au plus vite\ Son zèle pour la stricte observation de la foi conjugale parmi ces nouveaux chrétiens les avait surtout irrités contre lui.
Pour mettre un terme aux persécutions et aux calomnies dont on l'accablait, il résolut d'aller, à l'exemple de Wilfrid, se justifier devant le Saint- Siège. Sans admettre aucune des accusations portées contre lui, il se rappelait avec confusion certains péchés de jeunesse, et, pour les expier, il ne voulut entreprendre ce long voyage que les pieds chargés de chaînes, et entra ainsi volontairement enchaîné dans Rome, où le pape Gotistantinlui donna complètement
1. Pree concussione, immo confusione malleorum et incudum adhuc tinniebant ambae aures ejus, ac si percutienles incudes eum sequerentiir. Act. SS. 0. S. B., t. 111, p. 322, et Chronic. Abbatiad de Evesham, Loiulon, 1863, p. 26. — La légende écrite au onzième siècle par un prieur d'Evesham ajoute que la forge et ses habitants furent engloutis par un tremblement de terre, et que, depuis lors^ nul ne peut jamais exercer, sur le site du Castrum ainsi châtié, le métier de forgeron, ce qui lui donne l'occasion de citer ce vers d'Ovide :
Pœna potest demi, culpa perennis erit,
en le retournant ainsi :
Guipa potest demiT pœna. perennis erit.
Epist. ex Ponto, 1, 64.
gain de cause ' . Deux ans après ce premier pèlerinage , il en fit un autre, d'où il rapporta un privilège pontifical pour le monastère qu'une circonstance singulière l'avait déterminé à fonder dans une des forêts que le roi Ethelred lui avait données. Un porcher, en se traînant à travers les halliers touffus de cette forêt, atteignit une clairière où il vit trois belles filles assises, d'une beauté qui lui parut plus resplendissante que le soleil : celle du milieu tenait un livre et toutes les trois faisaient entendre des chants célestes. L'érudition moderne a cru reconnaître dans le site de cette apparition un emplacement consacré, par le paganisme saxon, au culte des trois Déesses Mères, qui avait jeté des racines si profondes et si étendues chez les populations rurales de toutes les provinces septentrionales de l'empire romain, et qui résista plus longtemps que beaucoup d'autres vestiges de l'idolâtrie aux anathèmes des conciles' ,
1. Peccatorum jiivenilium quoudam conseillai. Guill. Malmesc, de Pontif. AngL, lib. IV, p. 284. — Pedos suos vinculis ferreis astrinxit qiise polerant firmari ac reserari. Chron. Evesh., p. 6. — La légende ajoute que la clef de ces entraves, ayant été jetée par lui dans l'Avon, rivière de son pays, fut retrouvée, à Rome, dans le ventre d'un saumon qui avait remonté le Tibre. Ce miracle a beaucoup contribue à la renommée populaire de saint Egwin chez les Anglais du moyen âge, grands pêcheurs de saumons comme leurs descendants.
2. RoÂco Smith, Illustrations o/ Roman London, traduit dans le Bulletin de la Société de M. de Caumont, t. XXVIU, p. 333. Ce même auteur rappelle que Wolslan, moine de Winchester, à Ja fin
Egwin, averti par le pâtre, alla prier humblement sm' le lieu de l'apparition. Sa prière finie, il vit à son tour les trois Vierges, dont l'une, plus grande et infiniment plus belle que les deux autres, tenait avec son livre une croix dont elle le bénit avant de disparaître \ Il reconnut la Mère du Sauveur et résolut aussitôt d'élever en son honneur un monastère dans cet endroit jusque-là inaccessible. Le nouveau roi du pays, filleul et élève d'Egwin, seconda son maître dans ce dessein et lui donna jusqu'à quatre-vingt-quatre manses ou domaines dans les environs de la forêt.
Le parlement des Merciens fut convoqué à Alcester , sur le site même de la grande forge dont les ouvriers avaient assourdi Egwin du bruit de leurs marteaux, et tout près aussi du nouveau monastère, pour
du dixième siècle, dans son poème sur les miracles de saint Svvithin, nous a laissé une histoire singulière sur les trois nymphes ou fées qui exerçaient leur puissance dans les forêts de son voisinage. — Selon le P. Brandes, ces trois déesses figurent dans la mythologie germanique sous le nom de Pria, déesse de la pluie; Holda ou Hilda, déesse des moissons; et Eastre ou Ostara, déesse de la lumière ou du soleil levant. Leur culte s'est prolongé dans les campagnes, longtemps après l'introduction du christianisme et jusqu'à ce qu'il se fût confondu avec celui de la sainte Vierge et d'autres saintes.
1. Surgenti ab oratione très virgines... apparuere, quarum quœ média eminebat preecelsior omnique nitore splendentior, aliis pra3lulgebat, liliis candentior, rosis vernantior, odore insestimabili tVagraatior... Quum cogitaret hanc Domini Genitricem esse. Chron. EvesJi., p 9.
valider les donations et les privilèges qui lui étaient conférés; on y délégua à Wilfrid, comme au grand propagateur de la règle bénédictine en Angleterre, le soin de présider à cette solennité et de déposer sur l'autel qu'il allait consacrer la charte de dotation et de liberté qui venait d'être votée \ Au moment où il s'apprêtait à accomplir, avec son collègue Egwin, cette mission solennelle, en présence de tout le peuple, il fit cette prière, qui fut aussitôt enregistrée dans l'acte de fondation :
(( Seigneur Dieu, qui habitez le ciel et qui avez tout créé, sauvez celui qui donnera la paix et la sécurité
1. Eaclein autem clic... Willridiis episcopus et ego... carlaiii et loci libertalein... super allaie posuinuis, et sic coram omnibus loculi fuinius... Chronicoii abbatix cleEvesham, edicl. W. D. Mac- RAY, 1863, p. 20. Cf. Préf., p. xviii, clans la nouvelle collection des Renim Britannicarum medil œvi scriptores. — Il va sans dire cjue je n'invoque pas l'autorité de la bulle du pape Constantin en faveur cVEvesham, si cruellement bafouée par la redoutable ironie du père Papebroch, en même temps que tant d'autres prétendus privilèges pontificaux. (Bolland., t. II April.', p. 30, 31.) On remarquera que le chroniqueur d'Evcsham n'a pas osé citer cette bulle à sa date naturelle, lors de la fondation, et se borne à la transcrire en parlant du procès tranché par le pape Innocent III, le 24 décembre 1205, entre l'évêque de Worcester et l'abbé d'Evesham : le pape, trompé par de faux documents, comme il s'en fabriquait tant alors se prononça pour le monastère. Le moine Thomas de Maleberge, chargé de plaider cette cause à Rome, et qui nous a laissé un récit très sincère et très animé de toute la procédure, nous dit qu'il s'évanouit aux pieds du pape, en écoutant lire la sentence, moitié de fatigue, à cause du jeune de la vigile de Noël, moitié de joie, en se sentant délivré d'une 'servitude quasi-égyptienne. Op. cit., p. 173.
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à ce lieu, qui confirmera cet héritage de Dieu dans la liberté dont nous faisons offrande à Dieu. C'est pourquoi, au nom du ciel tout-puissant et de toutes les vertus célestes, nous enjoignons que ni roi, ni prince, ni ministre, ni homme de quelque ordre que ce soit ait l'audace d'amoindrir ce lieu saint ou de s'en adjuger une part quelconque pour son profit particulier ; que ce lieu reste toujours tel que nous le voulons, consacré à l'usage des troupeaux et des pasteurs de Dieu, en la puissance de son propre abbé, selon la règle de Dieu et de saint Benoît. Mais si , ce qu'à Dieu ne plaise , quelqu'unégaré par Favarice veut y contrevenir, qu'il soit jugé devant le tribunal de Dieu, qu'il soit oublié du Christ, que son nom soit efface du livre des vivants et lui-même enchaîné par les peines éternelles de l'enfer, à moins que, dès cette vie, il ne fasse pénitence. Quant à celui qui observera et conservera cette fondation, que le Seigneur Dieu et tous ses saints l'aient en sa sainte garde, qu'ils lui donnent la joie de l'âme dans cette vie et le bonheur éternel dans F autre \ » Egwin fut enseveli dans le monastère qu'il avait
1. Nos etiamprœcipimus... ul neque rex neque princeps, neque minister, nec ulJius ordinis liorao, id preesumat ut locum isUim sanctum diminuât aut sibi in privatain poteslatem aliquid vindicet... Si autem aliquis (quod absit) avariticC spiritu arreptus vertere velit, jiidictttiir ante tribunal Dei et nunquam in Chrisli veniat memoriam... Ibid.
fondé, dont les annales ultérieures ne sont pas sans intérêt, mais qui devint surtout, cinq cents ans après sa fondation, un des sanctuaires les plus vénérés et des pèlerinages les plus fréquentés par les Anglais, parce que, après la bataille livrée sous ses murs, les restes sanglants du grand comte de Leicester, Simon de Montfort, qui avait péri dans le combat, y furent transférés (1265). Ce fier aristocrate est demeuré justement célèbre dans l'histoire pour avoir achevé de constituer la plus illustre assemblée politique du monde moderne, la Chambre des Communes britanniques, en appelant les représentants des villes et des bourgs à y siéger à côté de la chevalerie des comtés. Adversaire victorieux delà rovauté, et condamné par les papes, il avait su mettre de son côté le sentiment religieux et populaire de la nation. De son vivant et longtemps après sa mort, il fut l'idole du peuple anglais, qui donnait à son attachement passiomié pour le champion de ses droits une forme adaptée à l'esprit du temps en venant prier sur sa tombe, en lui attribuant de nombreux miracles, et en rapprochant ce nouveau saint Simon de Simon- Pierre et de Simon Machabée^ .
1 . n y a sept pages de ces prétendus miracles dans la Chronique du Moine de Melrose. Cf. Lingard, Eistory of England, t. II, p. 166 de redit, de Paris, et Freeman, Gentleman's Magazine, de septembre 1862. — Eveshani n'a conservé des splendeurs de son ancienne abbaye qu'une très belle tour du quinzième siècle.
La consécration de cette église d'Eveshani, réservée à de si mémoral)les destinées, fut la dernière fonction épiscopale de Wilfrid, et le dernier acte de cette longue vie, vouée tout entière à la propagande monastique et à la défense de l'Église romaine. Des bords de l'Avon il regagna lentement les environs de Peterborough et d'Ély , qui lui étaient depuis longtemps chers et familiers. Pendant ce dernier trajet, il lui vint en tête, comme au plus illustre religieux de nos jours quelque temps avant sa mort' , de raconter toute sa vie à un ami plus jeune, à un compagnon fidèle, qui lui servirait de témoin devant la postérité. Ce fut à son inséparal)le Tatbert, pendant qu'il chevauchait à ses côtés, que Wilfrid fit ainsi, non pas sa confession générale, mais le récit détaillé de sa longue vie% avecla certitude d'être arrivé à la veille de son dernier jour. La mort l'arrêta enfin à Oundle, dans une de ses fondations près de Northampton, quil avait dédiée à saint André, apôtre, au patron de. cette église de Rome d'où étaient partis les premiers apôtres de l'Angleterre saxonne, et où lui, le premier d'entre les pèlerins anglo-saxons, avait été prier en arrivant à
1. ISolice sur le rétablissement en France de l'ordre des Frères prêcheurs, dictée sur son lit de mort [)ar le P. Lacordaire, à la demande d'un ancien Hdèle ami.
2. Quadam die equilanlibus pcr viain, ([uasi pra3sciens obilnm suum...
DE WILFKID. 379
Rome ' . Sa dernière maladie dura peu : et son agonie fut la plus douce possible. Il n'eut que le temps de rappeler à ses compagnons ses instructions précédentes et de désigner, pour son successeur à Hexliam, cet Acca que nous avons vu à ses côtés dans sa fournaise de Rome et lors de sa maladie mortelle à Meaux.
Après leur avoir donné une dernière bénédiction, il laissa retomber sa tète sur l'oreiller et y resta dans un doux repos, sans pousser un gémissement ni un soupir. Toute la communauté chantait en priant et en pleurant autour de son lit : comme on était arrivé au psaume cm et au verset : Emilie spilum tuum et creahunlur, sa respiration s'arrêta et il rendit son ame à son Créateur" (23 juin 709 j. Ce vieux soldat de Dieu était mort plus paisiljlement qu'un enfant au berceau. Il était âgé de soixante-seize ans, dont quarante-cinq passés dans l'épiscopat.
Ses obsèques furent célébrées avec la pompe et la douleur que l'on se figure facilement. Tatbert, son disciple, son confident, son successeur, y présida : avant de l'ensevelir et pour se conformer à une pieuse et dernière recommandation du moribond, il envoya la chemise du saint encore trem-