‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 5)Chapitre 159 sur 201 · Glill. Malmesb., f · texte numérisé non relu

Glill. Malmesb., f

les abbés, suivis de toute la communauté de Ripon, sortirent en plein air pour chanter complies ; là ils virent tout le firmament éclairé par un grand arc-enciel, dont la blanche lueur sortait de la tombe du saint et enveloppait toute l'enceinte du monastère. Eddi, le fidèle biographe de Wilfrid, y était aussi; il vit et admira ce cercle lumineux, ce Nous comprîmes tous, » dit-il, (( que l'intercession du saint serait par la bonté de Dieu comme un rempart inexpugnable autour de la vigne du Seigneur et de sa famille, et l'événement l'a prouvé, car depuis lors nous avons vécu en sûreté sous des abbés librement élus par nous-mêmes, et quand les uns ont été menacés, les autres sont accourus à leur secours, et cela dans toute l'Angleterre, au nord comme au midi de rHumber\ »

Notre musicien indique ainsi, ce nous semble, que Wilfrid avait réussi à créer, au moins pour un temps, un premier essai de cette association de divers monastères entre eux que plusieurs grands saints monastiques ont rêvé de donner pour complément à la règle de saint Benoît, et qui s'est réalisée sur une si vaste échelle dans les ordres de Gluny et de Cîteaux.

1. In crepusculo vespertino... candidum circulum totum cœnobium circumdans quasi per diem arcus cœli absque variiscoloribus... Ennius, c. CA.

A l'Église d'Angleterre Wilfrid rendit l'immense service de garantir l'inamovibilité del'épiscopat. En procédant, malgré lui et par des voies peu canoniques, à la division des évêchés primitifs, son émule et son adversaire, l'archevêque Théodore, avait fait prévaloir une circonscription diocésaine plus adaptée aux besoins du pays. De plus, ce même pontife avait attribué l'élection des évêques aux assemblées nationales présidées par le primat, où les députés de l'Église vacante étaient entendus et où les propositions des rois étaient discutées et contrôlées par les é vêques etles seigneurs ; de sorte qu'il pouvait être vrai de dire en principe que le choix des évêques, comme celui des abbés, dépendait du clergé \ Mais la puissance de l'épiscopat devint rapidement trop grande et cette dignité trop recherchée, pour que la royauté n'inter vînt pas d'une façon abusive et prépondérante dans les élections. Wilfrid opposa à cette prépondérance laïque une barrière beaucoup plus efficace, en résistant à outrance au droit que s'arrogeaient les rois de nommer, de transférer ou de déposer à leur gré les évêques, et en faisant consacrer tant par le Saint-Siège que par les synodes nationaux le principe de l'inamovibilité de l'autorité épiscopale.

1. ElecUo olirn piaesulum et abbatiim tempore Angloriim pêne clericos et monachos erat. Guill. Malmesb., de Gestis Pontif., c. 3, 1, 157, Cf. LiNGARD, Antiquities , p. 91-96, li5.

Grâce à lui, et jusqu'à la conquête normande, c'est-à-clire pendant quatre siècles , aucun roi anglais n'osa déposer arbitrairement un évêque de son siège.

A l'Eglise catholique tout entière il rendit le service considérable de combattre, de vaincre et de détruire l'esprit particulier de la chrétienté celtique. Sans être en quoi que ce soit une révolte ou une protestation contre l'unité catholique, sans mériter à aucun titre la note d'hérésie ou de schisme dontWilfrid et ses partisans étaient trop prodigues, cet esprit aurait pu dégénérer promptement en une sorte de provincialisme étroit et jaloux. Après avoir longtemps repoussé la pensée de conférer aux Anglo- Saxons, conquérants païens de la Bretagne le bienfait de la foi, l'Éghse celtique s'était ravisée, et la glace une fois rompue par les missionnaires romains, elle s'était mise en mesure de les supplanter et de les éclipser partout. Mais à leur insu sans doute, contre leur volonté, et par des minuties pédantesques, les apôtres celtiques de l'Angleterre isolaient les nouveaux chrétiens du centre de l'action chrétienne, de l'Église romaine, et cela précisément au moment où cette Eghse, appelée parla Providence à évangéliser l'immense famille des peuples germains au delà du Rhin et du Danube, réclamait impérieusement le concours de cette race germanique dont saint Grégoire

le Grand avait propliétiquement signalé la mission, et dont Dieu avait fait la plus active, la plus hardie, la plus persévérante de toutes les races barbares. L'Angleterre risquait de devenir une succursale ecclésiastique de l'Irlande; et son caractère insulaire se serait développé outre mesure au détriment de Funité catholique et de l'intérêt général du monde chrétien. Wilfrid parut : par cinquante ans de combats, aux dépens de sa paix, de sa sécurité, de sa liberté même, il neutralisa d'abord, et finit par anéantir la prépondérance celtique , sans qu'on put toutefois lui reprocher aucune persécution, aucune compression, aucune violence contre les vaincus. Il fit plus qu'arrêter le mouvement celtique, il le refoula dans le néant. Il extirpa toutes les ditt'érences rituelles et liturgiques qui servaient de voile et de prétexte à des dissentiments de race et d'esprit : il les extirpa non seulement dans son immense diocèse, dans la vaste Northumbrie \ mais

1. A peine si l'on retrouve plus lard en Norlhunibrie quelques faibles vestiges des traditions et des institutions celtiques. Par exemple on voit en 956 à York, le roi Atheistane, en marchant contre les Écossais, solliciter les prières des Guidées, Colidei, qui desservaient la cathédrale de Saint-Pierre. . . (( Videns in dicta ecclesia viros sanctee vitœ et conversationishonestœ dictos ad tune CoUdeos, qui mullos sustentabant pauperes, et modicuin habebant iinde viverent, concessit... utmelius possent sustinere pauperes coniluentes, hospitalitatem teni;re... » 11 s'agit évidemment des Céli-Dé celtiques, et leur existence à York, au dixième siècle, doit remonter aux institutions des mission-

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dans toute l'Angleterre ; et non seulement en Angleterre, mais, par la contagion de son exemple et de son influence, en Irlande, en Ecosse, et enfin jusque dans le sanctuaire suprême du christianisme celtique, à lona \

En évangélisant lui-même la dernière tribu conquérante qui fût restée païenne, celle des Saxons du Sud, Wilfrid acheva glorieusement l'œuvre de la conversion de l'Angleterre, commencée près d'un siècle auparavant par les missionnaires romains. Il fit plus encore. En allant lui-même, le premier de sa race, frapper à la porte du Vatican et prier au tombeau des Apôtres ; en inaugurant ainsi les pèlerinages et les appels à Rome; en faisant reconnaître par les rois et les évêques saxons, en droit et en fait, l'intervention et la suprématie de la pa-

naires irlandais antérieurs à Wilfrid. On voit d'ailleurs que conformément à l'usage universel des religieux celtiques comme des bénédictins, ils combinaient la célébration de l'office divin avec le soin des pauvres. — Athelstane leur accorda, après sa victoire, « unam travam bladi de qualibet caruca arante in episcopatu York, quee usque in prœsentemdiemdicitur Pe^ercor>i; » ces travx avaient été abandonnés au roi ex consensu incolarum, à la charge par lui d'exterminer les loups qui détruisaient ofere omnes villanorum bestias. » — Les loups exterminés, la redevance resta disponible et le roi en disposa pour les Colidei. Cette donation, largitiono fidelmm, futconfirméepar Guillaume le Conquérant et Guillaume le Roux, qui les transformèrent eux et leur redevance, à un hôpital fondé parles mêmes Colidei à York, sous le nom de Saint-Léonard. Dugdale, 31 on a s ticon, cité par Reeves, the Guidées of ihe British Islands, p. 59-144.

1. On verra plus loin comment Aldhelm , Egbert et Adamnan achevèrent l'œuvre de Wilfrid.

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pauté, il fit entrer TAngieterre dans l'orbite du grand mouvement de la civilisation européenne, dont le Saint-Siège devenait graduellement le pivot et le foyer. Ce fut lui qui compléta, qui couronna l'œuvre de Grégoire et d'Augustin. Il mit le sceau à la conquête de l'Angleterre par les papes et par les moines. L'Angleterre lui dut de n'être pas seulement chrétienne, mais catholique, apostolique et romaine. Aucun Anglo-Saxon n'a exercé sur les destinées de sa race et de son pays une influence plus décisive et plus souveraine.

* Dans l'Angleterre moderne tout ce que Wilfrid a fait est détruit, tout ce qu'il a aimé a péri. Il ne vit plus que dans l'histoire, où il a creusé, pour tout observateur attentif , un sillon ineffaçable. En le plaçant sur les autels, l'Église nous enseigne que par son dévouement à la justice, à la vérité, au bien des âmes il a conquis une place éminente parmi les saints. Mais, au point de vue simplement historique, son caractère et sa carrière offrent le sujet d'une étude aussi curieuse qu'attachante. Chez lui on ne retrouve plus rien des grands moines de la primitive Église, des solitaires de la Thébaïde, ni même des solennels et mystiques ascètes du christianisme celtique. Bien qu'il ait connu les aspirations et les consolations de la vie spirituelle, ce qui prédomine chez lui, ce n'est point l'homme intérieur, l'homme

de prière et de solitude; c'est 1" homme du bruit et de la lutte, l'homme de auerre daus la vie relisieuse.

VVlfrid coimiience cette graude liguée de prélats tom^ à tom^ apostoliques et politiques, éloquents et batailleurs, champions intrépides de l'unité romaine et de l'indépendance ecclésiastique, représentants magnanimes des droits de la conscience, des libertés de Fâme, des forces spirituelles de Thonmie et des lois de Dieu; lignée dont l'histoire ne rencontre nulle part la pareille en dehors de FEghse catholique d'Angleterre ; hgnée de saints, de héros, de confesseurs et de martyrs, qui a produit saint Dmistan, saint Lanfranc, saint Anselme, saint Thomas Becket, Etieime Langton, saint Edmond, l'exilé de Pontiiinv, et va finir avec Ré^inald Pôle. Par une étrange et touchante rencontre, c'est à côté de la tombe de ce dernier archevêque catholique de Cantorbéry, dans la métropole arrosée par le sang de saint Thomas le Martyr, que reposent les restes de Wilfrid, transférés dans l'église primatiale en 959 pour les dérober à la rapacité sacrilège des Danois ' .

Il est en outre le précurseur des grands prélats , des grands moines, des princes abbés du moyen âge,

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