‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 5)Chapitre 160 sur 201 · Fap,i-«, p · texte numérisé non relu

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chefs OU oracles des assemblées, ministres et lieutenants des rois, quelquefois leurs égaux ou leurs rivaux. Quand le devoir l'exige, nulle souffrance ne l'effraye, nulle privation ne lui répugne, nul danger ne Farrête ; il fera quatre fois en sa vie le voyage de Rome, alors dix fois plus laborieux et cent fois plus périlleux que ne l'est aujourd'hui le voyage d'Australie. Mais, rendu à lui-même, il aimera la pompe, le luxe, la magnificence et la puissance. Il saura se faire humble et petit quand il le faudra : il saura encore mieux braver les rois, les princes, les seigneurs, les évèques, les conciles, les assemblées laïques, pour Tàpre et inflexible défense de son patrimoine, de son pouvoir, de son autorité, de sa cause.

Les emiemis ne lui manquèrent pas, et, comme on Fa justement remarqué, il semble avoir deviné et pratiqué Faxiome de Rancé, qui disait : Un chrétien devrait acheter des ennemis au prix de For. Mais plusiem's d'entre ses ennemis furent des saints et de tous les autres saints évèques ou abbés de son temps, si nombreux dans- l'Église anglo-saxonne, aucun n'a été son allié, aucun ne lui a tendu une main amie dans ses épreuves et ses combats. Plusieurs même lui témoignèrent ime sorte d'animosité inexplicable. Il faut bien en conclure qu'il ne ménagea pas assez cette susceptibilité du senti-

ment national, toujours si puissante chez ses compatriotes, et qui a fini par les détacher du catholicisme. De plus, en faisant la part aussi grande que Ton voudra aux rancunes provinciales, aux jalousies personnelles, il faudra bien admettre, qu'il dut y avoir chez lui un mépris injuste pour d'anciens et utiles services , avec une certaine irritabilité maladive, une pertinacité fatigante dans la lutte et même une violence hautaine et blessante dans le langage \ mais dans son langage seulement, car dans ses actes il fut toujours tolérant et généreux.

En revanche il eut beaucoup d'amis. Il compta par milliers les religieux qui vinrent spontanément se ranger sous sa crosse, et, parmi eux, il trouvait les compagnons intrépides et fidèles de ses voyages, de ses naufrages, de ses dangers, de ses exils, et ceux encore qui, autour de son lit, priaient avec tant de larmes pour que sa vie fut prolongée. Il sut inspirer aux plus illustres , aux plus saintes femmes de sa race , àlareineEtheldreda, à l'abbesse Ebba, àElfleda, sa dernière protectrice , une-affection victorieuse de tous les obstacles. Il exerça sur elles, comme sur les âmes les plus délicates et les plus fières de son temps, comme sur les sauvages Frisons et les redoutables

1, C'est ce qu'avoue le plus enthousiaste de ses biographes modernes, le père Faber, p. 203. Cf. Hook, p. 138.

Lombards, un irrésistible prestige, et cela pendant toute sa vie, depuis le jour où il gagna le cœur de la reine de Northumbrie en arrivant chez elle dans sa petite armure d'adolescent, jusqu'à la dernière crise où le preux Bertfried, le sauveur de la dynastie bernicienne, se prononça pour le proscrit septuagénaire. Ce prestige s'explique par les rares qualités qui rachetaient, et au delà, tous ses torts. C'était, avant tout, une grande âme, virile et résolue, ardente et enthousiaste, d'une énergie indomptable, capable tour à tour d'attendre ou d'agir, mais inaccessible au découragement et à la peur, née pour habiter ces sommets qui attirent à la fois les regards de la foule et la foudre. Son éloquence, supérieure à tout ce qu'on avait encore connu en Angleterre, son intelligence alerte et pénétrante, son zèle dévorant pour les études littéraires et l'éducation pubhquc, son amour et son intelhgence de l'art des constructions monumentales qui éblouissaient le peuple chrétien et où sa voix attirait de si vastes auditoires ; sa force d'âme dans l'épreuve, son ardent amour de la justice : tout contribuait à faire de lui un de ces personnages qui dominent et passionnent leurs contemporains, qui maîtrisent l'attention et l'imagination de ceux-là même dont ils n'entraînent pas les convictions \ Il y a toujours chez lui quelque chose de gé-

1. Etldi, qui, comme tous les moines lettrés de 5011 temps, savait MOINES d'occ, IV. 23

néreux, de chaleureux, de magnanime, qui le recommande à la sympathie des cœurs bien nés, et quand la fortune adverse, quand la violence et Fingratitude triomphantes viennent mettre à sa vie le sceau de l'épreuve noblement et chrétiennement supportée, l'émotion, la sympathie redoublent et l'emportent sur tout ce qui, dans sa conduite, a pu nous paraître moins attachant ou moins compréhensible.

Il est parmi les Anglo-Saxons le premier qui ait fixé Fattention des autres peuples, le premier aussi dont on ait conservé une biographie particulière. Dans chaque détail comme dans l'ensemble de cette biographie, il nous offre le type des qualités et des singularités de son peuple : l'obstination, le courage, l'énergie laborieuse et infatigable, l'opiniâtre amour du travail, la résolution de lutter jusqu'à extinction pour son patrimoine, pour son honneur, pour son droit. Dieu et mon droit! cette fière devise de l'Angleterre est écrite à chaque page de la vie de Wilfrid. Au service d'une cause qui est devenue, parle malheur des temps et l'aveuglement

son Horace par cœur, ne manque pas, tout comme le ferait un ora* teur parlementaire du dix-neuvième siècle, d'appliquer à son héros, dès la préface de sa biographie, les vers si connus :

FeriunUjue summos Fulgura montes»

Odes, II, 2.

des hommes, la plus impopulaire de toutes aux yeux de la nation anglaise, Wilfrid a déployé toutes les vertus qui sont le propre de ses compatriotes et les mieux faites pour leur plaire. On sent palpiter en lui toutes les passions et tous les nobles instincts de son peuple. Il faut être hébété par la haine, mille fois plus aveugle que l'ignorance, pour ne pas saluer en lui le fils aîné de cette race invincible, le premier des Anglais.

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