CHAPITRE PREMIER
Saint Cuthbert.
Contraste entre Wilfrid et les saints de la plage northumbrienne,
— Sa gloire est éclipsée par celle de Cuthbert. — Enfance de Cuthbert, berger sur les confins de l'Ecosse et de l'Angleterre.
— Il devient novice à Melrose. — U évangélise le peuple des Marches écossaises. (Note sur le monastère de Dull, berceau de l'université de Saint-André ws.) Ses austérités-, ses bains d'eau froide ; légende des loutres. — Il passe de Melrose à Ripon , d'où il est chassé, par Wilfrid, avec tous les moines celtiques.
^ — Il devient prieur à Lindisfarne, où il fait prévaloir les usages romains et l'uniformité de l'observance bénédictine; sa vie claustrale et extérieure à Lindisfarne. — Sa mansuétude extrême, — Il se fait anachorète dans une grotte de l'île de Farne ; traditions populaires sur son séjour à Farne : les oiseaux de saint Cuthbert et les grains de son chapelet. — Sa charité envers la foule des pénitents qui viennent l'y chercher. — Son hospitalité. — Son humilité. — Le roiEgfrid le tire de son rocher pour le faire évêque de Lindisfarne. — Il reste moine et missionnaire pendant son court épiscopat. — Sa compassion pour toutes les souffrances de ses ouailles : la comtesse folie ; la mère consolée. — Ses relations avec sa mère nourricière, avec la reine Etheldreda, avec les grandes abbesses, Ebba de Coldingham, Elfleda de Whitby. (Note sur l'exclusion des femmes de son monastère.) — Sa dernière visite à l'abbesse Verca. — Il retourne sur son rocher pour y mourir. — Le linceul de l'abbesse. — Dernières exhortations de Cuthbert; sa mort. — Son meilleur ami meurt le même jour et à la même heure. — Leur entrevue annuelle sur le rocher de
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Farne. — Popularité immense et durable de sa mémoire. — Translation de ses reliques à Durham. — Magnificence et richesse de cette cathédrale, la plus opulente du monde après Tolède. — Droit d'asile. — Efficacité de sa protection à l'égard des opprimés.
— Alfred, Canut et Guillaume le Conquérant. — Indépendance quasi-souveraine des successeurs de Cuthbert sous la royauté anglo-normande. — Saint Cuthbert invoqué par les Anglais contre les invasions écossaises. — Bataille de Nevill's-Cross. — Sa bannière paraît pour la dernière fois dans l'insurrection du Nord contre Henri VIII. — Elle est profanée et brûlée avec son corps. — Sa popularité sur mer comme sur terre. — Les moines matelots-
— Cuthbert encore enfant les voit comme des oiseaux de mer sur les flots. — Son apparition aux navigateurs en péril. — L'anachorète Ethelwold prie pour les naufragés. — Grâce Darling l'héroïne chrétienne de cet archipel au dix-neuvième siècle.
A côté de la grande figure de Wilfrid apparaît dans l'histoire toute une famille de saints religieux, ses contemporains et ses compatriotes, dont la place aurait dû être marquée dans le récit qu'on vient de lire, si déjà ce récit n'était trop prolongé. D'ailleurs, quoique ayant tous habité la Northumbrie pendant le pontificat de Wilfrid, ils forment assez naturellement un groupe à part. Cette attitude leur est assignée par la réserve quelquefois hostile que nous avons déjà signalée chez eux, et plus encore par la nature essentiellement pacifique de leur caractère et de leur rôle. S'ils ont touché par quelque coin auxluttes et aux agitations de leur temps et de leur pays, on peut croire qu'ils nel'ontjamais faitqu'àcontre-cœur. Aussi enclins à la paix et à la retraite studieuse et ascétique que l'était Wilfrid aux fatigues et aux lia-
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sards de la lutte, retranchés dans leurs monastères, sur la plage maritime de ce royaume de Nortliumbrie où se débattait le conflit toujours renaissant entre Wilfrid et les descendants de l'Homme de Feu, leur histoire forme un doux et rafraîchissant contraste avec la carrière orageuse du i^rand abbé de Hexham et de Ripon.
Au premier rang de ces pacifiques, se place le moine que PEgHse honore sous le nom de saint Cuthbert', et dont la gloire éclipsa bientôt .celle de Wilfrid, bien que son rôle historique ait été d'une bien moindre importance. Oui;, quelque considérable qu'ait été l'influence de Wilfrid, le grand évèque, le grand abbé, le fils de noble race, sa popularité fut de beaucoup dépassée, auprès de ses contemporains comme auprès de la postérité catholique, parcelle d'un petit pâtre qui de vint, lui aussi, évêque, et dont le diocèse fut un de ceux qu'avait produits le démembrement du diocèse de Wilfrid. Les Celtes ont revendiqué Guthbert comme un des leurs, au moins par la naissance". Ils en ont fait le fils d'une prin-
1. Sa vie a été écrite d'abord par un moine de Lindisfarne pendant que le roi Aldfrid régnait encore, c'est-à-dire avant 705, et moins de vingt ans après la mort du saint ; puis en prose et en vers par Bede, qui avait quatorze ans quand Guthbert mourut, et qui a soin de constater, avec son exactitude ordinaire, les noms et la profession de tous ceux dont il tenait ses récits.
2. L'origine irlandaise de Guthbert est affirmée sans réserve par
cesse irlandaise réduite en esclavage, comme Brigitte, la sainte patronne de l'Irlande, et de plus tombée en proie à la luxure d'un vainqueur sauvage. Ils l'ont aussi rangé parmi les disciples de leur grand sanctuaire d'Iona ^ . Cette origine celtique serait encore mieux démontrée par son attitude envers Wilfrid que par la tradition constante des moines anglosaxons de Durham. Mais à vrai dire, on ne sait rien avec certitude du lieu de sa naissance ni du rang de sa famille.
On le voit paraître pour la première fois à l'état de berger, dans la vallée deLauderdale, arrosée par une rivière qui se jette dans la Tweed, près de Mel-
Reeves dans ses Notes sur Wattenbach, p. 5. Lanij^an (t. Kl, p. 88) constate qu'Usher, Ware, Colgan, en ont eu la même opinion, 1\ existe une Vie de Cuthbert, traduite de l'irlandais en latin, d'abord publiée en partie dans la collection de Capgrave, puis, réimprimée d'après un manuscrit beaucoup plus étendu, mais seulement du quatorzième siècle, par la société Surtees en 1(S38 ; celte vie lui donne pour mère la fille du roi de Leinster, devenue l'esclave 'du roi de Conhaugbt, qui avait abusé d'elle, après avoir égorgé toute sa famille : l'enfant né de cet attentat, transporté par sa mère en Bretagne, avait été nommé Nullhoc, c'est-k-dive gémissement, 3. cause des pleurs de sa mère outragée. (Colgan, Act. SS., ad 20 mart.) — Beaucoup d'autres anciens auteurs irlandais et anglais en font un natif de l'Irlande. — Bede ne dit rien du lieu de sa naissance. Les Bollandistes, qui le donnent pour Anglo-Saxon, dans l'article qu'ils lui ont consacré à la date du 20 mars semblent le tenir pour Irlandais dans leur vie de saint Wiro, au 8 mai.Mabillon croit qu'il était nédans le pays où il gardait les troupeaux, sur les bords du Lauder, mais sans rien prouver. Lanigan incline visiblement du même côté. 1. Libellus (le ortu S. Culhberti.Ed. Surtees, p. 79.
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rose et par conséquent sur les confins actuels de l'Kcosse et de l'Angleterre. C'était alors une région annexée au royaume de Northunibrie, que le roi saint Oswald venait de relever en le délivrant du joug des Merciens et des Bretons.
Gomme nous allons le voir voyager à cheval, escorté d'un écuyer, on ne peut pas supposer qu'il fut d'une famille indigente. Toutefois il ne gardait pas les brebis de son père, comme le jeune David dans les campagnes de Bethléem ; on nous dit expressément que les troupeaux confiés à ses soins appartenaient à un ou plusieurs maîtres. Ses parents devaient être du nombre de ces clients ou vassaux à qui les grands seigneurs saxons livraient la garde et la conduite de leurs troupeaux, sur la vaste étendue des domaines qui leur étaient abandonnés dans le folcAand ou domaine pubhc, où des bouviers et autres pâtres vivaient jour et nuit en plein air, comme font encore les bergers hongrois dans les pustas des deux rives du Danube ^ .
L'imagination des peuples du nord del'Angleterre dont Cuthbert a été le héros avant comme après la . conquête normande, s'est donné pleine carrière
1. Acslatimcommendans suispecora quae pascebat clominis. Bediî, l)e Vita et Miraculis S. Cuthberti, c. 4. — Ce folc-land répond à YAllmend ou Allgemeinheit des communes rurales en Allemagne: ceslVAger puhlicus des Romains. Cf. Kemble, Saxons inEngland.
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sur cette enfance obscure de leur saint favori : elle s'est complu à raconter ses jeux et à le représenter marchant sur les mains et faisant la roue, avec ses petits camarades ^ .
Un témoignage plus authentique , celui de son contemporain Bede, nous apprend que notre berger n'a • vait pas son pareil, parmi les enfants de son âge, pour l'activité, l'adresse et l'audace à la lutte et à la course. Dans tous les jeux, dans tous les exercices du corps, il était toujours le premier à provoquer ses camarades avec la certitude de l'emporter sur eux ; on croit lire le portrait d'un petit Anglo- Saxon de nos jours, d'un écolier moderne d'Eton ou de Harrow '. Cependant une piété précocese manifestait chez lui au miHeu de cette exubérance du jeune âge; et une nuit, pendant qu'il gardait, en priant, les moutons de ses maîtres, il vit le ciel qui était tout noir s'entrouvrir par une traînée lumineuse, puis une foule y 'anges descendre du ciel et y remonter avec une âme resplendissante qu'ils étaient venus chercher sur la terrée
1. Cum jocantibus satis jucundus apparuit. Quidam saltii, alii liictamine... Nonnulli vertice capitis in terranidepresso.pede iitroquein sublime porrecLo, se subrigere decertabant. Libellus, p. 80.
2. Omnes cocCtaneos in agilitate et petulanlia superans. Monach. LiNDisFAKN., ap. BoLLAND., t. Hl, Martii, p. 118. Bedi:^ De Viia et MiracuUs S. Culhberli, c. 1. — Cf. c. 6.