Voir plus haut, p
la communauté avait passé la nuit en prières pour lui, bien qu'il ne fût nullement guéri, il s'écria avec un redoublement de son énergie habituelle : « Que fais-je donc au lit? Il est imposible que Dieu (( n'écoute pas de tels hommes ; donnez moi vite mon (( bâton et mes chausses. » Et se levant il se mit aussitôt à marcher en s'appuyant sur son bâton. Mais de cette guérison improvisée , il lui resta toujours un fond d'infirmité qui abrégea sa vie^ .
D'ailleurs il ne devait plus rester longtemps à Melrose". Le triomphe de Wilfrid et du rit romain à la Conférence de Whitby avait amené une révolution dans la métropole monastique de la Northumbrie et dans la maison mère de ]Melrose, à Lindisfarne. L'évêque Colman, comme on l'a vu, était parti pour retourner à loua, emportant avec lui les ossements de son prédécesseur, le premier apôtre du pays, et suivi par tous les religieux qui ne vou-
1. Utquicl.jaceo?... Date baculum et caligas. Statimque exnrgens cœpit tentare incessum baculo innitens. Vita, c. 8.
2. On ne sait comment concilier le peraZ/f/MO^ aunos de Bede [C. 9) avec les dates précises assignées par Siméon de Durham ou plutôt Turgott, l'historien officiel du diocèse qui reconnaissait Cuthbert pour son patron, dates qui résultent d'ailleurs de tout l'ensemble des récits les plus anciens. Les Bollandistes, d'accord avec Siméon, fixent à 664, à l'année même de la mort de Boisil, et par conséquent à la première année du priorat de Cuthbert, sa translation à Lindisfarne. Voici, du reste, la chronologie de la vie de Cuthbert : Né en 637; moine à Melrose en 651; prieur à Lindisfarne en 664; anachorète à Farne en 676 ; évéque en 684 ; il abdique en 686 et meurt en 687 .
laient pas sacrifier à l'unité romaine les tradiclions celtiques. Il s'agissait cependant de conserver l'île sainte, le sanctuaire par excellence du pays, pour la famille religieuse qui en avait été la fondatrice. L'abbé Eata, de Melrose, se chargea de cette difficile mission; il devint abbé de Lindisfarne, investi de cette sorte de suprématie épiscopale que nous avons déjà constatée, et que la première catastrophe de Wilfrid allait transformer en épiscopat complet. Il emmena une seconde fois avec lui le jeune Guthbert, qui n'avait pas encore trente ans, et qu'il jugeait cependant seul capable de remplir l'imposante mission de prieur de la grande communauté insulaire.
La lutte engagée précisément par Eata et Guthbert contre Wilfrid, au sujet des usages romains, et dont ils avaient été victimes à Ripon, ne semblait pas les désigner comme les hommes les mieux faits pour introniser les nouveautés si passionnément défendues et imposées par le nouvel évêque de Northumbrie. Et cependant tout annonce que le nouvel abbé et le nouveau prieur de Lindisfarne adoptèrent sans réserve les décisions de l'assemblée de Whitby et s'occupèrent sérieusement de les faire prévaloir au sein de la grande communauté celtique. Cutlibert, chez qui la résolution la plus énergique s'alliait à une invincible douceur, déploya dans
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cette tâche toutes les ressources de son esprit et de son cœur. Tous les récalcitrants n'étaient pas partis avec Févêque Golman; il en était resté qui tenaient opiniâtrement à leurs anciens usages. Guthbert raisonnait tous les jours avec eux en plein chapitre ; il ne voulait les vaincre qu'à force de patience et de modération ; il supportait tant qu'il pouvait toutes leurs récriminations, et quand il n'en pouvait plus, il levait la séance, sans changer de ton ni de visage, pour reprendre le lendemain le cours de la discussion , sans que jamais la colère le gagnât ou que rien vînt troubler la bonté et surtout la gaieté dont il avait reçu de Dieu le don inestimable^ .
Ce n'était pas seulement le rit pascal et les autres usages litm^giques qu'il avait à faire accepter par les rehgieux de Lindisfarne ; il semble avoir éprouvé non moins de difficulté à faire régner dans son monastère la régularité et l'uniformité que comportait la vie religieuse.
Etait-ce bien, comme dans les monastères de Wilfrid, la règle bénédictine, dans toute sa pureté, telle qu'Augustin l'avait apportée à Cantorbéry et telle que Wilfrid la propageait alors en Northumbrie, que Guthbert voulut imposer à Lindisfarne ? Les opi-
1. Viia, c. 16. — Omni hora hilaris et lœtus. Monach. Lindisf.,
ap. BOLLAND., p. 121.
nions des juges les plus compétents sont partagées à cet égard^ . Tout porte à croire que le jeune et saint prieur voulut ajouter aux dispositions de la règle de saint Benoît quelques coutumes autorisées par les habitudes et les nécessités du climat et du peuple de la Northumbrie. Mais ce qu'il voulait surtout, c'était la stricte observation de la règle une fois reconnue ; et son historien a vanté comme une de ses victoires les plus remarquables l'obligation imposée pour toujours, aux moines de Lindisfarne, de porter des habits simples et uniformes, en laine non
1. Mabillon dit oui, et les Bollandistes disent non (p. 96 et 115) ; ceux-ci vont même jusqu'à croire que les troubles qui eurent lieu à Lindisfarne lorsque Wilfrid vint y remplacer Cutlibert comme évêque et dont Bede parle en termes si mystérieux (voir plus haut, page 323), avaient pour cause la prétention élevée par Wilfrid d'introduire la règle de saint Benoît à la place des observances suivies et recommandées par Cuthbert. — L'opinion de Mabillon se fonde principalement sur ce passage du moine de Lindisfarne : « Nobis regularem vitam « primum componens constituit, quam usquehodie cum Régula Be- « nedicti observamus. » Les Bollandistes croient reconnaître la trace d'une interpolation moderne dans le récit de ce moine, à l'endroit où il dit que Cuthbert reçut, dès son entrée à Melrose : « Tonsurœ « Pétri formam, in modum coronœ spinse caput Christi cingentis, » tandis qu'on sait que Melrose était le foyer des religieux à la tonsure celtique. — Constatons en passant que^ quelle que fût la règle imposée par Cuthbert, le saint si austère pour lui-même savait l'adoucir beaucoup pour ses religieux; pui&qu'on le voit leur recommander et même leur enjoindre de manger une oie grasse, sur quoi Mabillon ajoute : « Nec mirum si monachi illi anserina carne vescebantur,qui jam tum « for^itan volatilia in piscium numéro habebant. » Remarquons en/io que l'usage du vin était parfaitement admis parmi les compagnons de Cuthbert et qu'ils paraissaient s'y très bien connaître. Vifa, c. 35 et 37.
teinte, et de renoncer, par conséquent, au goût passionné des Anglo-Saxons pour les couleurs variées et voyantes ^
Pendant les douze années qu'il passa à Lindisfarne, Cutlibert mena la même vie qu'à Melrose : à l'intérieur, la pratique sévère des austérités de la vie claustrale , le travail manuel entremêlé à la célébration ponctuelle de l'office divin , et une telle ferveur dans l'oraison , qu'il ne dormait souvent qu'une nuit sur trois ou quatre, passant les autres à prier et à clianter l'office tout seul, en marchant autour de Pile pour combattre le sommeil. Au dehors, le même zèle pour les prédications, la même sollicitude pour le salut et le bien-être même temporel des populations northumbriennes. Il allait leur porter la parole de vie; il soulageait leurs misères en guérissant miraculeusement une foule de maladies qui échappaient à l'art des médecins, lesquelles paraissent n'avoir pas manqué chez les Anglo-Saxons de ce temps, car il en est question à chaque page de ces récits miraculeux. Mais c'était surtout auxmauxde l'âme que s'attaquait le vaillant missionnaire , et pour les atteindre il savait déployer toute la tendresse et toute l'ardeur de la sienne. Quand il célébrait la messe devant la foule assemblée, son émotion visible, ses regards enflam-