Ric\RD. Hagulstad.jP. 82, 83, 93, éd. Surlees
4S6 SAINT CUTHBERÏ.
marchaient encore au combat, contre les Écossais, sous le vexillum sancti Cuthberti, qui n'était autre que le corporal dont le prieur de Lindisfarne se servait pour recouvrir le calice à la messe, et que ses pieux admirateurs avaient imaginé de placer à la pointe d'une lance en guise de bannière* . Edouard III était en France, où il venait de gagner la bataille de Grécy et où il faisait le siège de Calais. Le roi David II d'Ecosse , fils de Fillustre Robert Bruce , voulut profiter de son absence pour envahir de nouveau la Northumbrie. Il arriva jusque sous les murs de Durham, à la tête de trente mille Ecossais, dont les dévastations ne rappelaient que trop celles de leurs ancêtres les Pietés. La reine d'Angleterre, la généreuse Philippine de Hainaut, conduisit elle-même audevant de l'ennemi une troupe inférieure en nombre ,
1 . Reginald. , De virtutihus, c. 39. Voir ap. Bolla.nd. , p. 1 27, un autre trait curieux delaprotection due à Culhbert contre les Écossais en 1297, d'où le mot de Camdem: Anglorum reges et proceres credidisse S. Cuthbertum contra Scottos tutelarem divum fuisse. Walter Scott, toujours si expert à évoquer les traditions poétiques et religieuses de la Marche écossaise, n'a pas négligé celle-ci :
Wlio may liis miracles déclare?
Even Scotland's dauniless king and heir...
Before liis standard tted Twas he, to vindicate liis reign, Edged AKred's lalchion on the Dane, And Uirned tlie Conqueror back again, When, witli his Norman bowyer band, He came to Avaste Nortliumberland.
MAUMiON, cant. II, 15,
SAÏiNT CLTHBERT. 457
mais enflammée par le désir de châtier la cruauté sacrilège des euA ah isseur s. Ceux-ci n'avaient pas même respecté lesbiensetles sujets derabbaye,queronappelait encore alors ie patrimoine de saint Cutlihert. Au moment où le combat allait s'engager, le prieur du monastère fit planter l'étendard du Saint sur une éminence voisine du champ de bataille, et tous les moines se mirent en prières à Fentour (17 octobre 1 346) . La victoire se déclara pour les Anglais ; leurs redoutables archers, pris surtout parmi les vassaux de saint Cuthbert, eurent raison des hommes d'armes écossais ; l'armée écossaise fut anéantie, le roi David blessé et fait prisonnier avec son archevêque et la fleur de sa noblesse. Le lendemain les vainqueurs, ayant à leur tête les chefs des deux grandes lignées chevaleresques de la Northumbrie normande, les Ne ville et les Percy, rapportèrent à la cathédrale monastique, avec les bannières enlevées aux Écossais, la précieuse rehque. Efle reparut depuis dans bien des combats, et toujours pour assurer la victoire aux Anglais, jusqu'au règne de Henri YIIL
La dernière fois que la sainte bannière parut sur les champs de bataille, ce fut encore entre les mains desNeville et des Percy, dans le glorieuxmais funeste soulèvement du peuple northumbrien contre l'atroce tvrannie de Henri VIII, en 1536. Connue sous le nom
MOINES d'OCC, IV. 26
de Pilgrimage of Grâce, cette insurrection en faveur de la religion que les saints de Lindisfarne avaient apportée en Nortliumbrie et que le misérable époux. d'Anne Boleyn voulait détruire, n'aboutit qu'au massacre de la population rurale et au meurtre judiciaire des principaux seigneurs et abbés du pays, entre autres du dernier successeur de saint Wilfrid à Hexliam^ . Sous ce défenseur de la foi, l'étendard de saint Guthbert eut la même destinée que son corps , resté incorruptible jusque-là : cette sainte dépouille fut arrachée, en même temps que les ossements du vénérable Bede, de la châsse où l'avaient vénérée tant de générations reconnaissantes ; la noble bannière fut, elle aussi, arrachée du sanctuaire, et jetée au feu par la femme d'un prêtre apostat".
1. Raine's Priory of He.xham. AT^\)end\x,]). 136, notes lU, 150.11 faut lire, p. 151, les instructions de Henri VIII au duc de Norfolk sur le châtiment des insurgés. 11 lui ordonne de faire pendre et écarteler un bon nombre d'habitants dans chaque ville, village et hameau, et surtout d'accrocher (io be tyeduppe) sans cérémonie le plus de moines et de chanoines possible. On croit lire les instructions du Comité de salut public aux généraux terroristes en Vendée.
2. Les détails répugnants de cette profanation, avec une description infiniment curieuse des anciens usages de la grande cathédrale de Durham avant la Réforme, se trouvent dans un précieux volume intitulé: The ancient rites and monuments of the monastical and cathedral church of Durham. By J. D. (Davies) of Kidevelly. London,l672, in-8.
Un écrivain anglican, James Raine, dont l'érudition est déparée par ses préjugés bigots contre la religion et les temps qu'il a étudiés^ affirme que lors de l'ouverture de la tombe de saint Cuthbert en 1827,
SAINT CUTHBEUT. 459
Moins éclatante et moins étendue, mais non moins durable, fut la popularité du saint évêque de Lindisfarne auprès des gens de mer de la plage nortliumbrienne. Elle se révèle à travers les diflerents récits qui nous sont restés sur le culte dont il fut l'objet pendant tant de siècles et qui jettent un jour si précieux sur les idées, les mœurs et les croyances du peuple anglais d'autrefois. Mais constatons tout d'abord que tous les moines de cette région étaient, comme lui, de hardis et infatigables navigateurs. Parmi les souvenirs de leur vie,
on y trouva son corps en même temps que ses vêtements, son peigne et d'autres objets, reproduits dans les gravures de l'ouvrageintitiîlé; Saint Cuthbert, ivit/i anaccount ofthe state in ivhichliis. remains ivere found uppnthe opening ofhis tombin Durham catliedral in theyear 1827; by James Raine rec^or o/'#e/c?on, Durham, 1828, in-8. L'authenticité de cette découverte est contestée par Mgr Eyre, selon lequel le corps du saint serait actuellement déposé clans une cachette, dont trois bénédictins anglais ont seuls le secret.
C'est au musée britannique qu'il faut aller maintenant chercher le monument le plus ancien consacréàla gloire du grand saint northumbrien, l'évangéliaire dit de saint Cuthbert. Ce très célèbre manuscrit provient delà donation de sir Robert Colton, 1631,11 a été écrit, entre 700 et 720, par deux évêques de Lindisfarne, Eadfrith et Ethelwold, et enluminé pur ce dernier. Le moine Betfrilh l'a orné de dorures et de pierres précieuses. 11 y a une glose northumbrienne interlinéaire delà fin du neuvième siècle, par un prêtre, Alfred, honx mulieris filius eximius. Tous les quatre, selon la note linale, ^oc opus Deo et Cuthberto construxerunt vel ornaverunt. C'est un très cùrieuxmonumentdel'artirlandais. Selon sir Frederick Madden, il porte tous les signes de cet art très spécial et très élégant. Il en est longuement parlé dans un opuscule du docteur Reeve, intitulé : On Early Irish Calligraphy, 1860, in-4o.
il n'y en a guère de plus intéressants que ceux qui nous les montrent en lutte constante avec Fêlé m eut dont l'Angleterre a fait son domaine. En cela comme en tout, les moines nous apparaissent dans l'histoire comme les initiateurs de la race anglosaxonne. On aime à les voir préluder, par leur courage et leur adresse , aux exploits du peuple le plus maritime qui soit au monde.
Rule, Britannia, rule the waves!
Les récits du septième siècle nous entretiennent sans cesse des tempêtes cruelles qui régnaient sur cette côte orientale de l'Angleterre, encore aujourd'hui l'une des plus fertiles en naufrages* . Mais aucun danger n'arrêtait les fils des intrépides navigateurs qui devaient à leur expérience de la mer d'avoir pu envahir et conquérir la Grande-Bretagne. Sous le froc et le scapulaire, les moines anglo-saxons ne le cédaient en vigueur et en activité à aucun de leurs ancêtres, à aucun de leurs compatriotes. Ils voguaient sans relâche entre les différents monastères
1. En tellus iiivibus, nebulis cœlum horrescit, aer llatibus adversis furit , lluctibus £equor... manente triduo lempestate prcnevalida... Exoila subito tempestas fera, omnem eis navigandi facultalem abslulit... septem dies fervente unda conclusi, tristes in insula resederunl... Quinque diebus obstitit tempestas ne redire possemus. Vita S. Culhberti, c. 11, 36, 37. Cf. Bede, Ilist. ecdes., V, 1.
et leurs dépendances, échelonnés le long de cette côte hérissée d'écueils et de récifs. La mer furieuse tantôt les rejetait en pleine mer hors de la vue des côtes, tantôt les tenait enfermés dans quelque îlot désert, ou dans quelque anse solitaire, pendant des jours et des semaines entières. Puis, dès que le vent baissait, ils se rembarquaient pour courir à de nouveaux dangers dans leurs chétifsbatelets, ballottés sur la crête des lames comme les goélands. C'était à ces oiseaux de mer qu'on les comparait, quand on les voyait de la côte lutter contre la tempête ; c'est ainsi qu'ils apparurent la première fois à Guthbert, lorsque, tout jeune encore et avant d'être lui-même religieux, il assista, au milieu d'une foule moqueuse et hostile, aux efforts infructueux des moines de Tynemouth, pour aborder, contre vent et marée, avec des bois de construction qu'ils transportaient à leur monastère dans cinq petites barques ' . La prière de Cuthbert les sauva et les fit rentrer heureusement au port, où les attendaient leurs frères, tous amassés et agenouillés pour implorer du ciel le salut de leurs compagnons, sur une pointe de rocher qui s'avançait au milieu des flots courroucés.
Devenu lui-même religieux, ses devoirs de missionnaire ou de prieur, puis son séjour prolongé
1. ut quasi quinque aves parvulee, quinque rates undis insideiites apparuerint. VitaS. Cuthberti, c. 3.
sur l'îlot de Farne, le familiarisèrent avec tous les dangers et toutes les habitudes de cette vie maritime si intimement associée à la vie monastique. Ce souvenir, joint à la gloire populaire de son nom, le fit regarder comme le patron des pauvres ma^^ telots condamnés à gagner leur pain en bravant tous les jours cette mer périlleuse. Jusque fort avant dans le douzième siècle, ils se racontaient entre eux comment, au milieu des ouragans, les équipages en perdition voyaient apparaître au milieu d'eux le saint évêque de Lindisfarne, la mitre entête, la crosse à la main, et faisant de cette crosse tantôt un gouvernail, tantôt un aviron, tantôt un grappin, pour les dérober au naufrage et les faire atterrir en sûreté, sans que personne osât lui demander son nom, parce que tous reconnaissaient à l'éclat de sa belle et douce figure le c h aritable pontife que tous avaient appris à vénérer dès leur enfance comme le protecteur du pays et de la plage ^ . Un doute sur la réalité de ces apparitions ne venait alors à l'idée de personne. Pour les peuples de cette époque, dans toute la chrétienté, il n'y avait rien de plus naturel que le surnaturel. Ce n'était qu'une intervention plus fréquente et plus directe de la toute-puissance de Dieu, qui les effrayait
1. In prora navis, gubernatoris de more, resedit... Baculo pastorali de modo gubernaculi, pontum ssevientem secando dividebat... Regi- NALDus, De virtutibus S. Cuthhettl, c. 23.
OU les consolait, mais ne les surprenait point.
Dans cet archipel périlleux et sur cet îlot escarpé dont Cutlibert avait fait son séjour de prédilection et où il mourut, il eut plus d'un successeur ambitieux de suivre la trace de cette âme sainte aux lieux mêmes où elle avait le mieux connu et servi son Dieu. Le premier de tous fut un moine de Ripon nommé Etlielwold : plus touché par l'exemple de Guthbert que par les leçons de Wilfrid, il vécut pendant douze ans (687-695) dans la cellule de son saint prédécesseur, dont il essaya de fermer l'accès au vent et à la pluie, par de l'argile, du foin, et enfin par une peau de vache, pour n'être pas trop troublé dans ses contemplations * . Mais quand les mugissements de ce vent et des flots qui venaient se briser contre les flancs basaltiques de son îlot l'avertissaient de quelque catastrophe, il sortait de son abri pour aller au secours des naufragés; et les matelots, éperdus au milieu de l'ouragan, le voyaient agenouillé sur le haut de son rocher, les mains levées vers le ciel pour demander à Dieu le salut de ses frères ' .
Cet anachorète anglo-saxon dressait ainsi, sur son îlot inconnu et dans ce siècle plus inconnu encore, devant Dieu et devant les hommes, le symbole tou-