Vita S. Cuihbcrii, c
2. Ubi longius visiim levavimus, vidimus egressum de iatibulis suis amatissimum Deo patrem iter nostruminspicere, Bede, Hist. eccles., V, 1.
chant et glorieux du rôle immortel de ses pareils, toujours prêts à prodiguer aux chrétiens les trésors de l'intercession à rencontre des fléaux et des périls publics, comme de ces tentations et de ces tempêtes de l'âme, dont les flots en fureur ne sont qu'une imparfaite image.
On aime à rapprocher de ce vieux saint des jours passés une héroïne chrétienne de nos jours, cette j eune et touchante Grâce Darling , sortie de l'îlot même de Guthbert et d'Ethelvvold, pour exposer sa vie au service des naufragés, comme si ces lieux sauvages et menaçants avaient été prédestinés par la main de Dieu à être, jusque dans nos temps, le théâtre et les témoins des hauts faits de la charité. Grâce Darling était la fille du gardien d'un des phares que la science moderne a élevés sur le groupe d'iles qui s'avance dans la mer entre Lindisfarne et Bamborough. Une nuit (5 septembre 1838), au milieu d'un terrible orage, elle s'éveille.aiix cris de l'équipage d'un grand navire brisé sur un récif voisin. Elle réveille son père, et seule avec lui, une rame à la main, dans un frêle bateau, elle s'élance au secours des naufragés. Jamais on n'avait vu la mer plus furieuse, la manœuvre plus dangereuse et plus difficile. Après des efforts désespérés, elle atteint enfin le roc où étaient suspendus les derniers survivants de l'équipage. Ils n'étaient plus que neuf.
Elle les reçoit tous clans sa barque. La rage des flots, la violence du vent, étaient telles qu'il lui falr lut presque une journée entière pour les ramener au phare, où elle les soigna et les consola pendant trois jours et trois nuits. L'Angleterre tout entière éclata d'un transport unanime d'enthousiasme en apprenant Pacte héroïque de cette fille de son peuple; et, depuis les palais de la royauté jusqu'aux moincbes villages, tout retentit de sa gloire. Elle n'avait que vingt ans, et déjà sans doute elle était atteinte de la maladie de poitrine qui l'enleva quatre ans plus tard. Elle mourut (1842), sans avoir voulu quitter son père et son îlot, ne laissant qu'un nom digne d'une éternelle mémoire, digne d'être inscrit parmi les héros et les saints. Au temps des Anglo- Saxons, elle eût été à coup sûr canonisée par la voix populaire, comme le furent tous les saints dont nous racontons l'histoire; et sa place eût été marquée entre Hilda et Ebba, les deux grandes abbesses de sa race et de son pays, dont les autels profanés et le renom oublié encadrent, au nord et au midi, la région historique que Grâce Darling a illuminée d'une gloire si moderne et si touchante ^ .
1 . Le navire brisé sur les récifs de l'île de Longstone était un bateau à vapeur, appelé le For/ars/Hre. Lephareoù demeurait Grâce Darling est situé sur l'îlot dit Longstone ou Outer Ferne. Voir le très beau récit de M. Alphonse Esquiros dans un de ses excellents articles sur
l'Anglelerre etla Vie anglaise {Revue des Deux Mondes de 186j), et pour les localités, la bonne carte de Cruchley, Reduced Ordnance Map, n" 62. — Le père de Grâce Darling n'est mort qu'en mai 1865 : il a été enterré à côté de sa fille, qui repose dans le cimetière de Bamborough, sur le site de l'antique capitale de ces rois northumbriens dont nous avons tant parlé. On voit de très loin en mer le monumentélevé par une souscription nationale à cette jeune héroïne de la charité chrétienne.