Voir au chapitre précédent, p
plupart de ces disciples. De ces jeunes Angio-Saxons, les uns enflammés par l'amour de l'étude ou de la pénitence, s'enrôlaient sur-le-champ dans les rangs pressés de ces grandes communautés irlandaises où les moines se comptaient par centaines et même par milliers ; les autres voyageaient de monastère en monastère, de cellule en cellule, cherchant les maîtres qui leur convenaient le mieux et se livi^ant sous ces maîtres au plaisir de lire, c'est-à-dire d'étudier sans s'astreindre à aucune autre obligation. Tous étaient reçus avec une hospitalité magnifique par les Scots d'Irlande, qui leur prodiguaient gratuitement, non seulement le vivre et le couvert, mais les livres et l'instruction^ . Tous, tant ceux qui achevaient leur vie en Irlande que ceux qui revenaient en Angleterre, demeuraient naturellement imbus des vieux rits insulaires et de cet esprit particulier qui a si longtemps caractérisé le Christianisme des races celtiques.
Ainsi s'inauguraient, dans les conditions les plus honorables et sous des inspirations aussi pures que généreuses, les premières relations historiques entre l'Angleterre et l'Irlande, entre ces deux races saxonne et celtique, destinées, par un douloureux mystère, à s'entre-déchirer, avant même que la religion les
1. Voir le texte deBede(III, 27) déjà cité au tome précédent, p. 316.
eût divisées, et dont l'une, en payant ces premiers bienfaits delà plus noire ingratitude, a longtemps terni l'éclat de sa gloire par l'obstination perverse de sa tyrannie.
Pendant que tant de jeunes Northumbriens, à peine sortis des ténèbres de l'idolâtrie, s'élançaient ainsi vers les sommets de la vie ascétique ou se plongeaient avec passion dans la vie studieuse et littéraire dont l'Irlande était le foyer et les cloîtres celtiques le laboratoire, leurs sœurs trouvaient des asiles où la paix et la liberté étaient garanties à celles qu'attiraient le service de Dieu et la virginité chrétienne. Grâce à la sollicitude des pontifes missionnaires de la lignée de Columba, cette dignité, cette autorité, cet ascendant moral que Fori s'accorde, depuis Tacite, à proclamer chez la femme germaine, vont revêtir dans le cloître une forme nouvelle, plus durable et plus universelle, sans amoindrir du reste le devoir et le droit qu'on lui reconnaissait d'intervenir parfois dans les plus graves intérêts et les plus solennelles délibérations de la patrie commune.
Les principaux monastères, destinés à servir de séjour et de forteresse à ces nobles filles des conquérants saxons, furent établis sur le littoral de la Northumbrie, où l'on voyait déjà Bamborough, la capi-
taie militaire, et Lindisfarne, la capitale religieuse du pays, comme si les flots de cette mer qu'avaient traversés leurs belliqueux ancêtres et qui venaient en droite ligne des côtes de la Germanie battre les plages de Fîle conquise, devaient leur servir de sauvegarde contre les dangers de l'aAenir. Le premier de ces monastères s'éleva (vers 645) , sur les confins de la Deïra et de la Bernicie, dans une presqu'île boisée, qui servait alors de refuge aux cerfs, et qui est devenue depuis, sous le nom de HartlepooP, un des ports les plus fréquentés de cette contrée. Il fut fondé par une Nortliumbrienne, du nomdeHeïa, la première femme de cette race qui ait embrassé la vie monastique, en recevant le voile et la consécration religieuse des mains de Févêque Aïdan- . Mais bientôt cette Heïa se fatigua de la vie cénobitique, et smtout des fonctions de supérieure ;
1. Heruleu,i(lest, insulaCervi. Bede, III, 24. — Hert ou Hart, cerf ; eu, île. Un célèbre monastère d'Allemagne, Hirschau, en Souabe, tire son nom de la même étymologie ; Birsch, cerf; au, île ; et la légende en fait remonter l'origine à la même époque que Hartlepool, en 645, bien que l'histoire n'en parle que depuis 830, — On nous permettra d'employer partout les dénominations modernes des villes et monastères, au lieu des noms saxons, que divers érudits modernes ont voulu remettre en usage. Nous dirons donc Wbitby et non Streaneshalch, Haitlepool et non Heruteu, Hexham et non Ualgulstadt.
2. Bede, IV, 23. — On verra plus loin s'il convient d'adopter l'opinion commune qui confond cette première religieuse northumbrienne avec sainte Bega {St Bées), princesse irlandaise dont il sera question ailleurs.
MOINES d'oCC, IV. 4
elle alla se chercher une solitude dans l'intérieur du pays. Aïdanla remplaça par une descendante d'Odin et d'Ella, par une princesse du sang royal et de la dynastie des Deïriens : c'était Hilda, petite-nièce d'Edwin, le premier roi chrétien de Northumbrie et le père de la reine qui partageait alors le trône et le lit d'Oswy.
Cette femme illustre semblait appelée par son esprit et son caractère, encore plus que par son rang, à exercer une grande et légitime autorité sur ses compatriotes. Née dans l'exil (614), pendant la domination d'Ethelfrid, chez les Saxons de l'Ouest, où son père avait péri de mort violente, elle était rentrée avec sa mère lors de la restauration de sa race en 617. Elle avait été baptisée toute jeune, avec son oncle le roi Edwin, par le missionnaire romain Paulin, ce qui ne l'empêchera pas de pencher, pendant toute sa vie, du côté des missionnaires celtiques. Avant de consacrer sa virginité à Dieu, elle avait vécu trente-trois ans très noblement, dit Bede, au milieu de sa famille et de ses concitoyens. Lorsqu'elle comprit que Dieu l'appelait, elle voulut que son sacrifice fût complet, et elle abandonna à la fois le monde, sa famille et son pays' . Elle alla donc en Est-Anglie, dont le roi avait épousé sa sœur, et