Bede en nomme jusqu'à six en les comblant d'éloges
avoir appris la musique, sans pouvoir mêler sa voix aux refrains joyeux qui tenaient une si grande place dans les repas et les réunions des gens du peuple conmie des nobles et des riches, chez les Anglo-Saxons comme chez les Celtes. Lorsque, dans un festin, son tour venait de chanter, et qu'on lui passait la harpe, il sortait de table et s'en allait chez lui. Un soir qu'il s'était éloigné ainsi, il entra dans son écurie et s'v endormit à côté de ses bœufs. Pendant son sonuneil il entendit une voix qui l'appelait par son nom, et lui dit : « Chante- (( moi quelque chose ; » à quoi il répondit : « Je ne (( sais pas chanter, et c'est pour cela que j'ai quitté (( le souper, et que je suis venu ici . — Chante cepen- <( dant reprit la voix. — ^lais quoi donc? — Chante <( le commencement du monde, la création. » Et aussitôt il se mit à chanter des vers, dont il n'avait auparavant nulle connaissance , mais qui célébraient la gloire et la puissance du Créateur, Dieu éternel , auteur de tout miracle , père du genre humain , qui avait donné aux lils des hommes le ciel pour toit et la terre pour demeure. A son réveil il se souvint de tout ce qu'il avait chanté dans son rêve, et alla tout raconter au meta ver dont il était le valet ^ .
1. Ciedmon, canta mihi aliquid... at ille : Nescio cantare... Canla principium creaturarum. Bede, IV, 24.
L'abbesse Hilda, informée du fait, se fit amener Geadmon et l'interrogea en présence de tous les hommes instruits qu'elle put réunir autour d'elle. On lui fit raconter sa vision et répéter ses chants, puis on lui expliqua divers traits de l'histoire sainte et divers points de doctrine, en l'engageant à les mettre en vers. Il s'en alla jusqu'au lendemain matin, et se mit alors à réciter tout ce qu'on lui avait débité, en vers qui furent jugés excellents. Il se trouvait donc tout à coup pourvu du don d'improviser des vers dans sa langue naturelle. Hilda et ses doctes assesseurs n'hésitèrent pas à reconnaître une grâce spéciale de Dieu, digne de tout respect et de la plus tendre sollicitude. Elle commença pari 'agréger avec tous les siens à la famille monastique de Whitby, puis F admit lui-même parmi les rehgieux qu'elle gouvernait, et lui fit traduire avec oins toute l'Écriture en anglo-saxon. A mesure qu'on lui racontait ainsi l'histoire sainte et l'Évangile, il s'emparait de ces récits, il les ruminait, dit Bede, comme un animal très-pur, et les transformait en chants si doux, que tous ses auditeurs en demeuraient ravisa II mit ainsi en vers toute la Genèse,
1. Ipse cuncta, quae audiendo discere poterat, rememorando secum et quasi mundiim animal ruminando, in carmen dulcissimiim convertebat-, suaviusque rqsonandq doctores suos vicissim auditores *uos faciebat. ...
ainsi que FExode, avec d'autres portions de l'Ancien Testament ; puis la vie et la passion de Notre- Seigneur et les Actes des Apôtres,
Son talent et sa facilité poétique se développant de jour enjour, il consacra de nonilDreux chants aux sujets les plus propres à détourner ses semblables du mal, à leur faire aimer et pratiquer le bien : les terreurs du jugement dernier, les peines de l'enfer, les joies du paradis , l'action de la divine Providence dans le monde, tous ces grands et graves sujets passèrent tour à tour dans ses vers. Ce qui nous en est resté suffit pour juger de l'inspiration sincère et passionnée, vigoureusement chrétienne et profondément originale, qui caractérisa ces premiers élans du génie barbare, conquis et baptisé. Il n'y a dans ses vers aucune trace de ces réminiscences classiques si chères aux écrivains monastiques de tous les pays et de tous les temps.
Ce bouvier northumbrien , devenu moine de Whitby, a été le premier poète connu de race germanique, et par conséquent le précurseur de tant de génies admirés par le monde, depuis Ghaucer jusqu'à Byron, et depuis l'auteur inconnu des Nibe- Imigeniusqu^k Uhland et Henri Heine. lia chanté devant l'abbesse Hilda la révolte de Satan et le Paradis perdu, mille ans avant Milton, dans des pages qu'on admire encore à côté du poème immortel de
MOINES d'OCC, IV. Ô
l'Homère britannique ^ . Bien que Becle ait affirmé que la poésie ne saurait être traduite d'une langue dans une autre sans perdre son honneur et sa dignité", nous emprunterons à la plume nerveuse d'un de nos contemporains une version qui rend bien le sombre et sauvage génie de ce poète vi^aiment biblique.
(( Pourquoi, » dit Satan en parlant de Dieu, « pourquoi implorerais-je sa faveur ou m'inclinerais-je devant lui avec quelque obéissance? Je puis être un Dieu comme lui. Debout avec moi, forts compagnons qui ne me tromperez pas dans cette lutte ! guerriers au cœur hardi qui m'avez choisi pour votre chef, illustres soldats ! Avec de tels guerriers, en vérité, on peut choisir un parti, avec de tels combattants on peut saisir un poste. Ils sont mes amis zélés, fidèles
1. Découvert par l'archevêque Usher et imprimé pour la première fois en 1655, le manuscrit du poème de Ceadmon sur la révolte de Satan existe encore à la bibliothèque Bodléienne d'Oxford; il a été réimprimé avec de savantes annotations par le docteur Bouterweck, DeCedmonepoetaAnglO'SaxonumvetustissimobrevisdissertatiOy à E'iberfeld, 1845; puis par Ettmûller, à Quedlinburg, 1850, et par Greverus, à Oldenburg, 1852. Sir Francis Palgrave, l'un des appréciateurs les plus compétents de l'histoire et delà littérature anglaise, dit avec raison qu'il y a dans ce fragment des passages si semblables au Paradis perdu, qu'on pourrait les traduire presque mot à mot par des vers de Milton. Ils vivaient à mille ans l'un de l'autre, Ceadmon étant mort vers 680 et Milton en 1674. Cf. Sharon Turner> Hist. ofthe Anglo-Saxons, l. IV, c. 3.
'À. Neque enim possunt carmina, quamvis optime composita, ex alla in aliam linguam ad verbum sine detrimenta sui decoris a€ dignitatis transferri.
ET LES GRANDES ABBESSES E> NORTHmiBRIE. 75
clans l'effusion de leur cœur. Je puis , connue leur chef, gouverner clans ce royaume, je n'ai besoin de flatter personne, je ne resterai plus dorénaA^ant son sujet! ))
Il est vaincu, et précipité dans la cité d'exil, dans le séjour des gémissements et des haines, clans la nuit éternelle, hideuse, traversée de fumée amère et de flammes rouges, ce Est-ce là, dit-il, le lieu étroit où mon maître m'enferme? Bien différent, en effet, des autres que nous connaissions là haut dans le royaume du ciel ! Oh ! si j'avais le libre pouvoir de mes mains, et si je pouvais pour un temps sortir, seulement pendant un hiver, moi et mon armée î Mais des liens de fer m'entourent, des nœuds de chaîiiîes me tiennent al)attu. Je suis sans royaume. I^es entraves de l'enfer me serrent si étroitement, m'enlacent si durement ! Ici sont de larges flammes ; audessus et au-dessous, je n'ai jamais vu de pays plus affreux. Ce feu ne languit jamais; sa chaleur monte par-dessus l'enfer. Les anneaux qui m'entourent, les menottes qui mordent ma chair, m'empêchent d'avancer, m'ont barré mon chemin; mes pieds sont liés, mes mains emprisonnées. Yoilà où Dieu m'a confiné. » Puisqu'il n'y a rien à faire contre lui, c'est à sa nouvelle créature, à l'homme cju'il faut s'en prendre : à qui atout perdu la vengeance reste, et si le vaincu peut l'avoir, il se trouvera heureux;
il reposera doucement même sous les chaînes dont il est chargé*. »
Il existe un autre monument poétique non moins curieux, que l'érudition contemporaine s'accorde à attribuer à notre Ceadmon-. Récemment découvert dans un manuscrit de Yerceil en Lombardie, ce poème anglo-saxon s'est retrouvé partiellement reproduit sur une grande croix de pierre sculptée, longtemps enfouie dans un cimetière de cette partie de l'Ecosse que les Northumbriens avaient envahie^ . C'est la Vision de la Croix. Un chrétien endormi frémit soudain à la vue de l'instrument du salut des
1. J'emprunte celte traduction à l'Histoire de la littérature anglaise par M. Taine. L'auteur de ce livre, où tant de talent se mêle à de si lamentables aberrations, dit encore très justement à propos de Ceadmon : « Ainsi naît la vraie poésie... elle ne fait que répéter coup sur coup quelque mot passionné... Ce sont là les chants des anciens serviteurs d'Odin, tonsurés à présent et enveloppés dans une robe de moine. Leur poésie est restée la même : ils pensent à Dieu comme à Odin, par une suite d'images courtes, accumulées, passionnées, comme une file d'éclairs... Le Satan de Milton est déjà dans celui de Ceadmon, comme un tableau dans une esquisse : c'est que tous les deux ont leur tableau dans leur race, et Ceadmon à lïouvé ses matériaux dans les guerriers du Nord, comme Milton dans les puritains. »
2. John Kemble, On Anglo-Saxon Runes : Archeologia, t. XXVIII, p. 327. — D. H. Haigh, The Conquest of Britain by the Saxons^ p. 39. — Daniel Wilson, Prehistoric Annals of Scotland, t. U, p. 320, 328. — Georges Stephens, professeur à Copenhague. Dissertation encore inédite, destinée au tome II de ses Monuments Runiques de la Scandinavie et de l'Angleterre.
3. Ruthwell, sur les bords de la Solway, près de Dumfries. Voir la description de cette croix, avec gravures et le texte très complet de l'inscription, dansSiuARTjScit/p^wrec^ StonesofScotland, p. 12.
hommes, qui lui apparaît tout radieux clans le ciel et entouré d'anges. C'est la croix elle-même qui, transformée en une sorte de personne céleste, parle au dormeur et lui révèle tout ce qu'elle a éprouvé en devenant l'instrument du supplice de l'Homme- Dieu :
(( Il y a de longues , longues années ; mais je m'en souviens encore; c'était au coin d'une forêt, on m'a coupée, abattue et emportée. De rudes ennemis m'ont prise pour faire de moi un spectacle, pour me porter sur une montagne et m'y ficher dans la terre. Là je vis le Seigneur du genre humain arriver dans sa puissance pour monter sur moi. Afin de ne pas désobéir à ce Seigneur, je n'osai ni me briser ni me courber. Mais je sentis la terre trembler sous moi... Alors le jeune héros se dépouilla pour le combat : c'était le Dieu tout-puissant ; fort, ferme et intrépide, il gravit la haute croix devant la foule nombreuse ; c'était pour racheter le genre humain. Je tremblai quand le héros m'embrassa; mais je n'osai ni m 'incliner ni m' enfoncer dans le sein de la terre. Il me fallut rester debout malgré moi, et me dresser pour élever au-dessus de la foule le grand Roi, le Seigneur du ciel. Je n'osais donc pas me laisser tomber. On me perça de sombres clous : sur moi les blessures sont encore visibles... Lui et moi, nous fûmes tous deux insultés.
J'étais toute tachée du sang qui sortait de son flanc. . .
(( Le soleil s'obscurcit : toute la création pleurait ; elle pleurait la chute de son Roi. Le Christ était sur la croix. Les hommes accouraient de loin : ils contemplaient ce noble Seigneur; et moi qui voyais tout, j'étais écrasée de douleur... Après l'avoir détaché, les soldats me laissèrent là toute souillée de sang, toute percée de traits. Ils posèrent à terre ses membres meurtris : ils étaient debout à la tête du cadavre. Ils regardaient : c'était le Seigneur du ciel. Il se reposait un instant, fatigué de sa formidable lutte... »
Tels furent les premiers cris, les premiers soupirs de la muse anglo-saxonne. Du reste on se tromperait de fond en comble si l'on ne voulait voir dans le protégé de l'abbesse Hilda qu'un poète ou un précurseur littéraire ; c'était avant tout un rude chrétien, un vrai moine, et pour tout dire un saint* . Il avait une âme douce et humble, simple et pure ; il servait Dieu avec une dévotion tranquille et reconnaissante de la grâce extraordinaire qu'il avait reçue . Mais , plein de zèle pour la régularité monastique, il s'enflammait contre les transgresseurs de la règle d'un zèle si irrité, qu'il semble en avoir
1 . Les Bollandistes lui on t consacré un article spécial (t. U Februar. , p. 552) : De S, Cedmono, cantore theodidacto ; mais ils n'ajoutent rien d'essentiel à ce que nous apprend Bede.
éprouvé à l'article de la mort quelques scrupules. Il ne voulut jamais mettre en vers des sujets frivoles ou mondains ; il ne composait ses chants que pour être utile aux âmes : aussi leur grave beauté servait-elle à la conversion bien plus qu'à la délectation de ses compatriotes. Elle excita beaucoup d'àmes au mépris du monde, à l'ardent amour de la Aie céleste. Bien des Anglais, dit Bede, ont essayé après lui de composer des poèmes religieux , mais aucun ne put jamais égaler cet homme qui n'avait eu que Dieu pour maître V
Il mourut (vers 680) , comme meurent rarement les poètes. A peine indisposé, il fit préparer son lit dans le lieu de l'infirmerie où l'on déposait les moribonds, et tout en souriant et en causant joyeusement avec les frères, il se fit apporter le viatique. Au moment où il allait se communier lui-même, selon l'usage de ce temps, et en tenant la sainte Eucharistie entre ses mains, il demanda à tous ceux qui l'entouraient si personne ne lui en voulait ou n'avait de plaintes à faire contre lui ; tous répondirent que non. Alors il dit : (c Et moi aussi , mes (( enfants, j'ai l'âme en paix avec tous les serviteurs (( de Dieu. » Peu après sa communion, au moment où Ton venait éveiller les moines pour matines, il fit