Bede, IV
orifice dans la glace pour y entrer, ce Frère Drych- « thelme, » lui criait-on du bord, « comment pou- (( vez-vous supporter un tel froid? » Il répondait tranquillement : « J'en ai vu de plus dures et de (( plus froides'. »
Quand il s'agissait de fonder un nouveau monastère, les missionnaires celtiques et les religieux formés à leur école pensaient ne pouvoir mieux Finaugurer qu'en redoublant de ferveur et d'austérité. Quand le fils du saint roi Oswald, pourvu d'une sorte de royauté provinciale dans la Deïra, voulut fonder \m monastère où il pourrait venir faire ses oraisons, entendre la parole de Dieu, et surtout être enterré, afin de profiter après sa mort du secours puissant des prières de ceux qui serviraient Dieu en ce lieu, il eut recom^s à un moine de Lindisfarne, devenu évêque-missionnaire chez les Saxons deFEst, et lui persuada d'accepter, à cette fin un de ses domaines. L'homme de Dieu qui s'appelait Cedd, choisit d'abord un lieu situé dans des montagnes, d'un accès aussi rude que possible, et qui semblait plutôt fait pour des bandits ou des bêtes fauves que pour des
1. Mirum, frater Drychthelme, quod lantam frigoris asperitatem ultra rationem lolerare prsevales... Frigidiora ego vidi... austeriora ego vidi... Bede, V, 12. — Bede asoin de constater, comme toujours, quand il fait des récits merveilleux, qu'il tient cette histoire d'un certain moine irlandais, qui, ainsi que le savant roi northumbrien Aldfrid, avait souvent visité et entretenu ce Drychthelme.
hommes. Puis il procéda à la pm^ification du site choisi, par la prière et le jeûne, et demanda au roi la permission d'y demeurer en prière pendant un carême. Or, pendant tout ce carême il jeûna tous les jours, excepté le dimanche, jusqu'au soir, et le soir arrivé, il ne prenait qu'un peu de pain, un œuf et du lait mêlé d'eau. Telle était, disait-il, la coutume de ceux dont il avait appris les lois de la discipline régulière^ ; et tels furent les commencements du monastère de Lastingham (648-660), entre York et Whitby, qui fat établi sur le modèle de Lindisfarne, et dont nous verrons plus d'une fois les abbés figurer avec honneur dans les annales de l'Église d'Angleterre".
Écoutons une fois de plus sur les vertus des moines et des évêques qui convertissent le nord de l'Angleterre, le témoignage non suspect du célèbre historien qui fut à la fois leur adversaire et leur successeur, mais qui, en dépit de sa malveillance et de ses exagérations étranges sur les dissentiments qui le séparaient d'eux, sut rendre aux services et aux vertus des missionnaires celtiques un de ces hommages éclatants où se complaisent les cœurs généreux à l'endroit des
1. Bede, III, 23. — Par où Ton voit, dit Fleury, qu'en ce pays-là les laitages, ni même les œufs, n'étaient pas défendus en carême. Hist. eccles., 1. XXXIX, c. 4.
2. On y voit encore une balle église, regardée comme une des plus anciennes d'Angleterre.
vaincus qu'ils honorent, ce On vit bien, » dit Bede, (( après leur retraite, quel fut leur désintéressement et leur abnégation. ALindisfarne et ailleurs ils n'avaient d'édifices que ce qui était absolimient nécessaire à une vie décente. Ils n'avaient ni argent ni bétail : ce que les riches leur donnaient, ils le distribuaient aussitôt auxpamTes. Ils ne se tenaient pas pour astreints à recevoir magnifiquement les seigneurs et les nobles qui ne venaient dans les monastères que pour prier et entendre la parole de Dieu. Les rois eux-mêmes , quand ils venaient à Lindisfarne , n'y menaient que cinq ou six personnes, et s'y contentaient de la nourritm'e ordinaire des frères. Ces apôtres ne voulaient servir que Dieu et non le siècle, ils ne voulaient prendre les honunes que par le cœur, non par le ventre. Aussi, l'habit religieux était-il en grande vénération. Partout où arrivait un clerc ou un moine, il était reçu avec bonheur, comme un vrai serviteur de Dieu. Ceux qui le rencontraient en route accouraient et baissaient aussitôt la tête pour lui demander sa bénédiction. Leurs prédications étaient écoutées par des foules toujours attentives. Tous les dimanches, ces foules affluaient dans les églises des monastères pour y recueilhr la semence de vie. Dès qu'un prêtre apparaissait dans un village, tous les habitants s'amassaient autour de lui et demandaient à l'entendre prêcher. Les prêtres et les clercs
ne parcouraient le pays que pour prêcher, baptiser, visiter les malades, s'occuper des âmes. Ils étaient tellement dégagés de toute cupidité, que les princes et les seigneurs étaient contraints de leur faire violence pour leur faire accepter les terres et les domaines nécessaires à la fondation des monastères \ y)
Il ne faut pas croire cependant que la conversion de la Nortliumbrie et celle des six autres royaumes de l'Heptarcliie s'effectua sans obstacle et sans orages . Les historiens monastiques ont eu le tort de passer trop légèrement sur les résistances et les révoltes que rencontrèrent leurs héros, et qui ont tant ajouté à leur mérite devant Dieu comme devant les hommes. Mais ils en laissent entrevoir assez pour qu'on puisse facilement suppléer à leur silence. Pendant les deux siècles qui séparent le débarquement d'Augustin de l'avènement d'Egbert, on assiste au conflit perpétuel de la nature sauvage et effrénée des rois saxons avec leur foi nouvelle et avec l'autorité des éA^êques et des moines . Comme de véritables Protées, on les voit sans cesse échapper par de brusques variations à tous les efforts tentés pour les enchaîner au bien. Tel roi, qui un jour se signalait par sa ferveur à l'office divin, par sa munificence envers les nouvelles fonda-
1. Tota enim tune fuit solUcitudo doctoribus illos, Deo serviendi, non seeculo; tota cura cordis excolendi, non ventris...BEDE, III, 26.
tions, s'abandonnait le lendemain à toutes les débauches et à toutes les cruautés que pouvaient inspirer et absoudre leurs instincts païens. D'autres se complaisaient à chercher dans les monastères même, et parmi les vierges qui s'y consacraient à Dieu, une proie plus attrayante que toute autre pour leur indomptable sensualité. Les guerres intestines, l'usurpation, l'assassinat, le pillage, d'abominables supplices, des violences et des spoliations de toute nature viennent à chaque instant ternir les pages qui nous ont conservé tant de pieux et touchants récits. Et ce n'était pas seulement les rois et les chefs qu'il fallait réduire; le peuple offrait les mêmes difficultés, les mêmes mécomptes. En vain les saints évêques et les saints moines, sortis si promptement et en si grand nombre de la race saxonne, essayaient-ils de gagner et de purifier les âmes par une inépuisable charité, versant à pleines mains sur les pauvres tous les trésors qu'ilsrecevaient des riches. Souvent l'insurrection éclatait ouvertement, et l'apôtre d'une contrée se voyait condamné à fuir dans la sohtude ou l'exil, et à y attendre des jours meilleurs. Quelquefois une calamité imprévue, une disette, une peste, suffisaient pour bouleverser l'âme des populations, qui abjuraient en masse la foi du Christ et retournaient à leurs anciens dieux. Ailleurs, il fallait lutter sans relâche contre d'anciennes coutumes que le zèle des moines
ne parvenait pas à extirper, contre la croyance invétérée aux sortilèges, contre l'habitude d'exercer le trafic des esclaves avec tous les raffinements de la débauche et de la cupidité * . Ailleurs encore, de sourdes résistances, des murmui^es, des menaces, accompagnaient l'œuvre de salut. Sur cette plage du nord-est deF Angleterre où les missionnaires celtiques venaient de fonder tant d'illustres monastères, certaines populations du littoral formaient des vœux pour leur perte . Bede lui- mê m e , à qui nou s venons d'emprunter un tableau si attachant de la popularité dont ils étaient entourés chez les Northumbriens, oubliait en le traçant ce qu'il nous a raconté ailleurs. Lorsque, dit-il, les moines, en naviguant par le gros temps, dans leurs petites barques, à l'embouchure delaTyne, couraient risque d'être engloutis par la mer , on entendait la foule des spectateurs assemblés sur le rivage se réjouir de leur danger, se moquer de leur dévouement, et s'écrier avec une sauvage ironie : c( C'est bien fait. (( Cela leur apprendra à vivre autrement que tout le (( monde . Périssent ces fous qui veulent nous enlever (( nos anciennes coutumes , et nous en imposer d'auc( très que nous observerons Dieu sait comment " ! » Et cependant, l'ascendant du vrai et dubienl'em-