‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 5)Chapitre 79 sur 201 · Voir tome III^ page · texte numérisé non relu

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même, lorsque Patrice et les autres premiers missionnaires des îles Britanniques y avaient apporté la Imnière de l'Évangile. Or, à Rome et dans tout l'Occident, onsuivait alors pour fixer cette date l'ancien cycle judaïque de quatre-vingt-quatre ans. Les chrétiens d'Alexandrie, plus forts que les Romains en astronomie, et spécialement chargés parle concile de Nicée de notifier au Pape la date des paques de chaque année, découvrirent dans cet ancien cycle des erreurs de calcul, et après deux siècles de contestations, ils réussirent à faire adopter par l'Eglise romaine un nouveau cycle pascal, celui qui est aujourd'hui encore universellement reconnu et qui limite la célébration de la Pàque à l'intervalle du 22 mars au 2i a^Til. Les Eglises celtiques n'avaient pas eu connaissance de ce changement, qui datait de Tan o!2o , c'est-dire d'un temps où les invasions saxonnes avaient probablement intercepté leurs communications habituelles avec Rome : elles en étaient restées à l'ancien cycle judaïque de quatrevingt-quatre ans, et elle s'obstinèrent à ne pas le changer. Elles célébraient toujours la Pâque un dimanche, mais ce dimanche n'était pas toujours le même dimanche que celui désigné par l'EgHse romaine, d'après les nouveaux calculs. C'est pourquoi le roi Oswy était en avance de huit jours sur sa femme, et se plaignait d'avoir à se réjouir tout seul

de la résurrection du Christ, tandis que la reine en était encore à commémorer dans l'office des Rameaux le commencement de la Passion.

C'était donc sur cette diversité, en apparence si légère et si misérable, que roulait le grand conflit entre les moines romains et les moines celtiques, entre ceux qui avaient les premiers entamé la conversion des Anglo-Saxons et ceux qui l'avaient si heureusement achevée. On demeure ébahi de la véhémence et de la durée d'une controverse si acharnée pour une cause si insignifiante. On sent bien qu'il y avait quelque chose de choquant à ne pouvoir obtenir des nouveaux fidèles de célébrer tous la plus grande fête de leur religion le même jour. Maison se dit aussi qu'il fallait que ces catholiques fussent bien profondément d'accord sur toutes les questions touchant à la foi et aux mœurs, pour avoir attaché tant d'importance à une différence de calcul astronomique.

Constatons au moins que, dans toute cette lutte, l'Eglise romaine déploya une modération exemplaire et toujours conforme à l'esprit des instructions si paternelles données par saint Grégoire le Grand à saint Augustin. Elle n'avait pas imposé à Wilfrid la mission qu'il s'était conférée à lui-même ; ce n'était pas à Rome, mais à Lyon, qu'il avait arboré cette tonsure romaine dont les Romains eux-mêmes

ne semblaient pas prendre grand souci. Rome n'a jamais traité de schismatiques ou d'hérétiques les dissidents celtiques, dont les plus illustres, Colomban de Luxeuil et Aïdan de Lindisfarne, ont toujours figuré dans son martyrologe. Elle ne procéda jamais que par voie de conseil et d'exhortation, sans insister à outrance, attendant patiemment le calme et le retour des esprits échauffés, et donnant à tous l'exemple de la prudence, de la modération et de la charité' .

Il est du reste évident que, sous le dehors d'une question purement rituelle, se cachait une question d'influence politique et personnelle. La grandeur précoce de Wilfrid et son ambitieuse ferveur devaient éveiller bien des hostilités dans le clergé et la noblesse de la Northumbrie : ses prétentions, qui paraissaient des innovations téméraires, devaient blesser un peuple à peine converti et instinctivement porté à attacher une grande importance aux formes extérieures du nouveau culte. Mais c'était

1 . « Der Rômischer Stuhl benahin sich im ganzen aucli hier mit der ihm eigenen umsichtigen Weisheit und Liberalilat. « C'est le témoignage que lui rend l'illustre Dœllirger, dans son excellent résumé de cette controverse, Fandbuch der Kirchengescliichte, I, 2,227. Le savant historiographe de l'Église d Irlande, Lanigan, professeur de théologie à Pavie, qui écrivait vers 1828, signale à ce propos les excès des convertis anglais, ultra-orlhodoxes, et n'admettant rien de bien ou même de tolérable que ce qui se pratique à Rome^ et ce dont les Romains eux-mêmes ont souvent peu de souci : t. III, p. 68. MOINES d'occ. , IV. 10

surtout ime lutte de race et d'influence. D'un côté, l'esprit celtique, l'esprit fier, indépendant et passionné, dont le grand abbé d'Iona était le type, et dont ses fils, les apôtres delà Northumbrie, étaient les représentants; de l'autre, l'esprit romain, esprit de discipline et d'autorité, imparfaitement personnifié par les premiers envoyés, d'Augustin à Paulin, mais doué d'une tout autre dose de vigueur et d'énergique propagande, depuis qu'un Anglo- Saxon de la trempe de Wilfrid s'en était constitué le champion. L'Angleterre était l'enjeu de cette lutte. Tout l'avenir de la chrétienté, si laborieusement plantée dans cette île, en dépendait.

C'est là ce qui donne un intérêt vraiment historique à cette célèbre conférence de Whitby (664), convoquée par le roi Osw^y, à l'effet de régler et de terminer la dispute qui troublait son royaume et les pays environnants. Il voulut que la question fût débattue publiquement en sa présence et en celle du wilena-gemot, ou parlement, composé non seulement de tous les principaux personnages ecclésiastiques et laïques du pays, mais de tous ceux qui avaient droit et coutume de siéger dans les assemblées nationales des Anglo-Saxons. On y remarque, pour la première fois, dans l'histoire de ses assem-

blées, une sorte de division en deux chambres, comme celle qui est devenue depuis la règle fondamentale du régime parlementaire. Bede constate que le roi consulta les grands et les moyens, ceux qui étaient assis et ceux qui se tenaient debout, absolument comme les lords et les communes aux séances royales de nos jom*s^ .

Le lieu de l'assemblée avait été fixé au bord de la mer et au centre des deux royaumes northumbriens, à Streaneshalch ou Whitby, au double monastère de moines et de religieuses que dirigeait l'illustre Hilda, cette princesse du sang royal de Northumbrie, alors âgée de cinquante ans, qui joignait ainsi à la sainte renommée de sa vie* la maturité de l'âge et l'expérience déjà suffisante du gouvernement des âmes. Bien qu'elle eût été baptisée par l'évêque Paulin, lors de la première mission romaine auprès de son grand-oncle le roi Edvvin, elle était complètement dévouée aux traditions celtiques, par attachement sans doute pour le saint

1. Heec dicente rege, elevatis in cœlum manibus, faverunt adsidentes quique, sive adstantes, majores una cum mediocribus. Ibid. — Beisltzendeundumstehende, Adelund Gemeine. La.ppenberg,p. 165. On se rappelle le fameux passage de Tacite : De minoribus rébus principes consultant; de majoribus omnes : ita tamen, uteaquoque quorum pênes plebem arbitrium est, apud principes pertractentur. De Mor. Germ.

2. C'est le témoignage que lui rendEddi, le biographe deWilfrid, dont elle fut toujours l'adversaire.

évêque Aïdan qui lui avait donné le voile. Toute sa communauté était du même parti qu'avait favorisé jusque-là le roi Oswy, et que représentait naturellement révoque de Lindisfarne, Golman, le seul évêque qu'il y eût alors dans le vaste royaume de Northumbrie. Il assistait à l'assemblée avec tout son clergé celtique, ainsi que Gedd, ce moine de Lindisfarne devenu évêque des Saxons de l'Est, chez qui il avait rétabli le siège épiscopal de Londres, après l'expulsion des missionnaires romains' . L'évêque Cedd, Anglo-Saxon de naissance, mais élevé en Irlande avant d'être religieux de la communauté hiberno-scotiquede Lindisfarne^, devait servir d'interprète dans la conférence entre les Celtes d'une part et ceux qui ne parlaient que latin ou anglais de l'autre, et il s'acquitta de ces fonctions avec une vigilante équité.

Le parti contraire aux Celtes avait à sa tête le jeune roi Alchfrid et l'évêque Agilbert; celui-ci, bien qu'élevé en Irlande, n'avait point hésité à embrasser la cause des usages romains que l'on suivait en France, où il était né. Wilfrid était l'âme et l'orateur désigné de la lutte qu'il avait tant désirée :

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