Cf. DoELLiNGER, Heldenthum Uïid Judentlium, p. 72S
Rome avait ensuite vaincus et asservis, mais qu'elle n'avait ni surpasses ni même égalés en héroïsme et en grandeur d'âme, de ces hommes-là il ne restait rien. La tyrannie des Césars les avait anéantis. En vain leurs fils s'étaient-ils soulevés contre Auguste, contre Tibère, contre Néron, contre Vespasien, et avaient-ils protesté ainsi contre la prétendue amélioration du sort des provinces romaines sous l'Empire. En vain, de siècle en siècle, la Gaule désespérant de retrouver son indépendance, avaitelle essayé de tromper sa misère en imposant à Rome des empereurs gaulois. En vain les Bagaudes insurgés et à moitié chrétiens avaient-ils pensé à substituer une sorte d'empire gaulois à l'empire romain. Broyée sous la meule implacable de la centralisation et de la fiscalité impériales , la Gaule avait perdu successivement sa nationalité, ses institutions civiles et municipales, sa richesse territoriale, sa vieille langue celtique et jusqu'à son nom : on ne connaissait plus ses habitants que sous le nom de Romains, devenu pour eux le symbole de la décrépitude et de la honte'. A la place du vieux
1. u L'état des Gaulois sous le gouvernement impérial fut la servitude politique la plus avilissante et la plus cruelle. » Mademoiselle DE LÉzARDiKRE, Théoric des lois politiques de la France. — « Le titre de citoyens romains que portaient les Gaulois n'appartenait depuis longtemps qu'à des esclaves. » "iàxiMA, Observations sur l'Histoire de France, 1. 1, p. 2'j3.
culte national, des sacrifices druidiques interdits sous peine de mort , on lui avait imposé la hideuse idolâtrie des Césars divinisés par un sénat avili. Cet indomptable coiu*age qui les avait naguère signalés à Fadmiration du monde avait disparu avec leur liberté'. Les classes dominantes avaient été asser- Ades et dégradées sans que le bas peuple y eût rien g'agné : tout au contraire, à mesure que la grande propriété s'était étendue, les cultivateurs avaient A^i lem^ sort s'aggraver, et la ser^dtude universelle faire peser sur eux le joug le plus écrasant. Les clients libres dont parle César avaient disparu. Le chef gaulois transformé en patricien dégénéré, faisait cultiver par ses esclaves de vastes domaines qu'il n'habitait guère, semblables aux plantations de nos colonies avant l'émancipation des noirs". De cette immense population qui, avant la conquête de César et ses guerres d'extermination, débordait en flots pressés par l'émigration sur les contrées
1. Amissa virlute pariler et libertate. Tacite, Agj'îc.,u; Ami., xi. iS\Cerm., 28. — Doellinger, Heidenthum und Judentkum, p. 611-
2. Voir l'excellent résumé de l'oppression et de la ruine des Gaules sous la domination romaine, que donne, après tant d'autres, sir James Slephen, Lectures on the Histonj of France, London, 18â9, t. I, p. 57. — Quant aux détails, M. Guizot dans ses Essais sur l'histoire de France et sa deuxième leçon du cours de 1824, n'a encore été égalé par personne, si ce n'est peut-être par le Huérou, au cliap. viii de ses Origines mérovingiennes. Paris, 18i3.
voisines \ on a calculé qu'il restait à peine, sous Constantin, un million d'hommes libres clans toute cette immense région-.
Sous cette effroyable oppression, l'Église restait debout, seul asile de la liberté et de la dignité humaines. Elle seule mettait quelque frein à l'injustice et à la tyrannie, mitigeait la pauvreté accablante du peuple, encourageait l'agriculture dans ses domaines, maintenait dans son sein le souvenir et la pratique de l'action populaire, et assurait dans la personne de ses évoques des défenseurs aux cités abandonnées ou rançonnées par leurs magistrats. Mais son influence, bien loin d'être prépondérante, ne luttait qu'imparfaitement contre la décomposition universelle et ne suffisait point à enfanter les vertus civiques étouffées avec les cités libres sous le despotisme cosmopolite des empereurs^ Dans l'ordre civil, quatre siècles de domination romaine avaient suffi pour faire disparaître en Gaule toute force et tout droit, en même temps que toute indépendance nationale et personnelle. Gomment ces populations, avilies et épuisées par un régime dont la tyrannie
1. Pro multitudine hominum, dit César en parlant des montagnes de l'Helvétie; Propter hominum mullitudinem, dit-il encore pour expliquer les colonies gauloises d'outre-Rhin. De hello Gall.. I, i, V. 24.
2. Henri Martin. Hisloire de France, t. I, p, 292, \'^ édition.