s. Grec, Diah, I. ii, c
main devenu serf de Dieu, eut la noble mission de travailler au rapprochement des Italiens et des Barbares, de ces deux races si cruellement divisées par la religion, la fortune, la langue et les mœurs, dont la liaine réciproque s'envenimait à l'aide de lant de catastrophes infligées par les uns et subies par les autres, depuis Alaric. Le fondateur du Mont-Cassin apparaît comme un modératenr toutj)uissant, comme un juge inflexible entre les vain- <iueurs et les vaincus. Les traits que nous allons j'apporter, d'après le pape saint Grégoire, durent se raconter dans toute l'Italie, courir de chaumière en chaumière, faire descendre dans le cœur des opprimés une espérance et une consolation inconnues, et laisser dans la mémoire du peuple un immortel fondement à la popularité de Benoît et de son ordre.
On a vu qu'il avait déjà compté à Suljiaco des (M3ths parmi ses religieux, et comment il les employait à défricher le sol que leurs pères avaient dévasté. Mais il y en avait d'autres qui, enflammés par leur hérésie , professaient la haine de tout ce qui était religieux et orthodoxe. Un nommé Galla, surtout, com^ait le pays tout haletant de fureur et <[e cupidité, se faisant un jeu d'égorger les prêtres <'t les moines qui lui tombaient sous la main, et en même temps de spolier et de torturer le peuple
dos campagnes pour leur extorquer le peu qui leur restait. Un infortuné paysan, épuisé par les tourments que l'impitoyable Goth lui faisait endurer, imagina d'y mettre un terme en déclarant qu'il avait confié tout sou avoir au serviteur de Dieu, Benoît. Sur quoi, Galla interrompit le supplice du paysan, mais lui fit attacher les bras avec de grosses cordes, et, le poussant devant son cheval, lui ordonna de marcher en avant et de lui montrer le chemin pour arriver chez ce Benoît qui lui dérobait sa proie attendue. Ils s'acheminent donc l'un et l'autre vers le Mont- Cassin : le laboureur, à pied, les mains liées derrière le dos, poussé à grand renfort de coups et d'ùijures parle Goth qui le suivait à cheval, image trop fidèle des deux races que renferme dans sou sein déchiré la malheureuse Italie, et que la majesté désarmée de la vertu monastique va juger et réconcilier. Arrivés au sommet de la montagne, ils aperçoivent l'abbé assis tout seul, et lisant devant la porte de son monastère. « Voilà, » dit le prisonnier en se retournant vers son tyran, « voilà ce pèr(^. (( Benoît dont je t'ai parlé. » Aussitôt le Goth,. croyant ici comme ailleurs tout emporter par la terreur, se met à crier d'un ton furieux au moine : (( Lève-toi, lève-toi, et i-ends Aite tout ce que « tu tiens de ce paysan. » A ces mots, riiomme
clo Dion lève les yeux de dessus son livre, et, sans prononcer une parole, promène lentement son regard d abord sur le barbare à cheval, puis sur le laboureur garrotté et courbé sous ses liens. Sous le coup de ce regard vengeur, les cordes qui liaient ces pauvres bras se délient d'elles-mêmes, et rinnocente victime se dresse debout et délivrée, tandis que le féroce Galla, se laissant tomber par teiTe tout tremblant et comme hors de lui, reste prosterné devant Benoît en lui demandant de prier pour lui. Sans interrompre sa lecture, Benoît appelle ses frères, leur dit de transporter le barbare évanoui dans l'intérieur du monastère et de lui donner quelques aliments bénis ; puis lorsqu'il est revenue lui, l'abbé lui représente rextravagance, rinjustice et la cruauté de sa conduite, et lui enjoint d'en changer à l'avenir. Le Goth s'en va tout brisé et n'osant plus rien demander au laboureur que le seul regard du moine avait délivré de son étreinte ' .
Mais A'oici que cet attrait mystérieux qui entraîne les Goths sous le regard et la parole de Benoît va produire une scène autrement célèl)re e1
1. s. Grec, Dial. ir, 31. — Ce miracle est représenté sur un des chapiteaux de la belle et curieuse église de Saint-Benoît-sur-Loire, au diocèse d'Orléans, aujourd'hui remise, par les soins de Ms'^ Dupanloup, à la garde d'une modeste colonie des nouveaux Bénédictins delà Pierre-qui-Vire, en Morvan.
significative, une des grandes scènes de l'histoire. Elle mettra en présence, dans leur personnification la plus éclatante, les deux éléments principaux de la société renaissante, les Barbares victorieux et les moines invincibles. Totila, le plus grand des successeurs de Théodoric, monta au trône en 542, et entreprit aussitôt de restaurer la monarchie des Ostrogoths que les victoires de Bélisaire avaient à moitié renversée. Vainqueur à Faenza, avec cinq mille hommes seulement, de la nombreuse armée byzantine et des chefs incapables que la jalousie de Justinien avait substitués à Bélisaire, le roi victorieux parcourut en triomphateur Fltalie centrale et s'acheminait vers Naples, lorsqu'il lui prit envie de voir ce Benoît dont la renommée était déjà si grande chez les Romains comme chez les Barbares, et que l'on qualifiait partout de prophète. Il se dirigea donc vers le Mont-Cassin et fit annoncer sa visite. Benoît lui fit répondre qu'il pouvait venir. Mais Totila, voulant éprouver l'esprit prophétique qu'on attribuait au saint, fit prendre à son capitaine des gardes les habits royaux et les bottines de pourpre qui étaient la marque distinctive de la royauté, lui donna une escorte nombreuse, sous les ordres des trois comtes qui veillaient le plus ordinairement sur sa personne, et le chargea d'aller ainsi vêtu et accompagné se présenter à l'abbé
comme s'il était le roi*. Dès que Benoit Fapereut, il lui cria : (( Mon fils, quittez Fliabit que vous (( portez, il n'est pas à vous. » Aussitôt Tofficier se jeta par terre, épouvanté d'avoir voulu tromper un tel homme. Ni lui ni aucun des siens n'osa même approcher de l'abbé, et tout le cortège s'en retourna au plus vite auprès du roi pour lui annoncer combien ils avaient été prompte m eut découverts. Alors Totila se mit lui-même a gravir la montagne monastique; mais, lorsqu'il fut arrivé et qu'il vit de loin Tabbé qui l'attendait assis, le vain- ([ueur des Romains et le maître de l'Italie eut peur. I[ n'osa pas avancer et se prosterna tout de son long devant le serviteur du Christ. Benoît lui dit ])ar trois fois : « Levez- vous ». Mais comme il s'obstinait à rester prosterné, le moine se leva de son siège et vint lui-même le relever. L'entretien s'étant engagé, Benoît lui reprocha tout ce qu'il y avait à blâmer dans sa vie, et lui prédit tout ce qui devait lui arriver dans l'avenir, ce Vous avez fait « beaucoup de mal, vous en faites encore beaucoup c( et tous les jours : il est temps de cesser vos ini- <( quités. Vous entrerez à Rome, vous passerez la
1. Cui dam protiims niandatum de inonasterio fuisset ut veniret spalharius... Très qui sibi pree caeleris adhaerere consueverat... S. Grec, 1, ii, c. 14. Le spatharius s'appelait Riggo, elles trois comtes Vultcric, Ruderic etBlindin.
(( mer, vous régnerez neuf années, et la dixième (( vous mourrez. » Le roi, profondément effrayé, se recommanda à ses prières et se retira. Mais il emportait dans son cœur le trait vengeur et salutaire, et, à partir de ce moment, sa nature de barbare fut transformée* .
Totila fut victorieux comme Benoît le lui avait prédit. Il s'empara d'abord de Bénévent et de Naples, puis de Rome, puis de la Sicile, qu'il envahit avec une flotte de quatre cents navires, et finit par conquérir fa Corse et la Sardaigne. Mais il montra partout une clémence et une douceur qui paraît à l'historien des Goths n'être conforme ni à son origine ni à son rôle de conquérant étranger-. Il traita les Napolitains comme ses enfants, et les soldats prisonniers comme ses propres troupes, s'honorant à jamais par ce contraste avec l'horrible massacre que les Grecs avaient fait de toute la population lors de la prise de cette ville par Béhsaire, dix ans auparavant. Il punit de mort un de ses plus braves officiers, qui avait outragé la fille d'un Italien obscur et donna à celle-ci tous les biens de son ravisseur, mal-
1. s. Grec, lib.ii, c. 14. —On voit dans l'église des Bénédictins de San-Miniato, près Florence, une curieuse fresque d'un des plus anciens peintres de la grande école florentine, Spinello Aretino, qui représente cette scène historique d'une façon primitive et saisissante.
2. Procop., de Bell. Goth., i. 3, — Cf. le comte du Buat, Histoire ancienne des peuples de l'Église, t. X, p. 320, 329, 444.
i>i'é les représentations des principaux nobles de sa propre nation, qu'il sut convaincre de la nécessité de cette rigueur, pour mériter la protection de Dieu sur leurs armes. Enfin Rome ayant succombé après mi siège prolongé, ïotila défendit aux Gotlis de répandre le sang d'aucun Romain, et garantit les femmes de toute insulte. A la prière de Bélisaire, il s'abstint de mettre le feu à la ville qu'il avait commencé à détruire, et s'occupa même plus tard de la rétablir et de la repeupler. Il périt enfin après dix ans de règne (552), selon la prédiction de Benoît, dans une grande bataille qu'il livra à l'armée gréco-romaine, conmiandée par l'eunuque Narsès. La gloire et la puissance des Goths s'éteignirent avec lui et avec son successeur Teïas, qui moment comme lui l'année suivante, en combattant avec un courage héroïque contre les soldats de Justinien. Mais il n'entrait pas dans les desseins de Dieu de laisser retomber l'Italie sous le joug énervant des Césars de Byzance. Quoique dure et sanglante, la domination des Barbares valait mieux pour elle. Venise et Florence, Pise et Gènes, et tant d'autres foyers immortels de vaillance et de vie, pouvaient en sortir, tandis que l'incorporation de l'Italie au Bas-Empire l'eût condamnée à l'incurable dégénération de r Orient chrétien,
Les Ostrogoths eurent à peine disparu que les
Lombards, imprudenuiient appelés par Narsès luiiiiême, Ainreiit à la fois les remplacer, les Aeiiger et les faire regretter en aggravant le sort de la Péninsule.
Placée connne à mi-chemin entre les deux invasions des Goths et des Lombards, la chère et sainte fondation de Benoît respectée par les uns, devait succomber pour un temps à la rage des autres. Le saint patriarche eut le pressentiment que ses successeurs ne rencontreraient pas im second ïotila pour les écouter et les épargner. Un seignem% qu'il avait converti et qui vivait dans mie grande familiarité aA ec lui, le trouva un jour qui plem^ait amèlement. Il resta longtemps à le contempler, puis voyant que ses larmes ne tarissaient point et qu'elles provenaient non de la fervem^ ordinah^e de ses prières, mais d'mie tristesse mortelle, il lui en demanda la cause. Le saint lui répondit : ce Tout ce (c monastère que j'ai bâti, tout ce que j'ai préparé a pom^ mes fiiTCs, a été livré aux païens par un jugece ment du Dieu puissant. C'est à peine si j'ai pu (( obtenir grâce pour leur vie! » Moins de quarante ans après, la destruction du Mont-Cassin par les Lombards vûit accomplir cette prédiction.
Benoît touchait d'ailleurs à la fin de sa camère. Son entrevue avec Totila eut lieu en 542, en l'année qui précéda celle de sa mort, et, dès les premiers jours de l'aimée suivante. Dieu le prépara à sa
dernière lutte par le sacrifice de l'atFcction la plus tendre qu'il eût conservée ici-bas. Dans l'histoire de la plupart des saints qui ont exercé une action réformatrice et durable sur les institutions religieuses, on retrouve presque toujours le nom et rinfluenco d'une sainte femme associée à leur dévouement et à leur œuvre. Ces rudes combattants dans la guerre de l'ame contre la chair semblent avoir puisé de la force et de la consolation dans une chaste et fervente communauté de sacrifices, de prières et de vertus avec une mère, avec une sœur par le sang ou parle choix, et dont la sainteté répand sur ce coin de leur glorieuse vie comme un rayon de lumière plus intime et plus douce. Pour ne citer que les plus célèbres, c'est ainsi qu'on voit Macrine à côté de saint Basile, et que les noms de Monique et d'Augustin sont inséparables, comme dans les siècles plus récents ceux de saint François d'Assise et de sainte Claire, de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantai.
Saint Benoît avait lui aussi une sœur, nommée Scholastique, née le même jour que lui; ils s'aimaient comme s'aiment souvent les jumeaux, avec la passion de l'amour fraternel. Mais ils aimaient tous deux Dieu par-dessus tout. Plus tôt encore que son frère, Scholastique s'était consacrée à Dieu dès l'enfance, et en devenant reli-
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gieuse^ elle avait- préparé une patronne et un modèle à Finnombrable famille de vierges qui devait reconnaître, adopter et suivre les lois de son frère. Elle le rejoignit au Mont-Gassin et se fixa dans un monastère au fond d'une vallée tout proche de la sainte montagne-. Benoît la dirigeait de loin, comme il le faisait d'ailleurs pour beaucoup d'autres religieuses des environs^ Mais ils ne se voyaient qu'une fois par an ; et alors c'était Scholastique qui sortait de son cloître et venait trouver son frère. Lui, de son côté, allait au-devant d'elle; ils se rejoignaient sur le flanc de la montagne, non loin de la porte du monastère, en un lieu qu'on a longtemps vénéré.
1. Ce fait n'est point en contradiction avec les décrets rendus par le pape saint Léon et l'empereur Majorien, qui interdisaient aux filles de prendre le voile avant quarante ans. Il ne s'agissait dans ces décrets que de la bénédiction solennelle, qui équivalait à ce que nous appelons aujourd'hui les vœux solennels ou perpétuels. VoirTHOMASsiN, Vêtus ac ISova Disciplina, pars I, lib. iii,c. 58. — Il y avait alors, et depuis longtemps, plusieurs sortes de religieuses : les unes demeuraient dans les cellules isolées, comme des recluses; les autres restaient en s'astreignant à certaines observances, au sein de leur famille; d'autres enlin vivaient en communauté sous une supérieure et avec une règle permanente. Mabillon a prouvé, contre lesBollandistes, que Scholastique doit être rangée parmi ces dernières. Il la qualifie de virginum Benedictinarum Duccm, Magistram et An- 4csignanain.
2. On croit que ce monastère était celui de Plumbarlola, reconstruit plus tard pour la femme et la fille d'un roi des Lombards qui se fit moine au Mont-Cassin.