DomPitra. Histoire de saint Léger, p. xcii
des populations récemment converties et éblouies par tant de grands et saints exemples , alors même que leur foi reste insensible et leurs mœurs féroces, riiomme, complètement maître de lui-même, redevient maître de la nature. En outre, les animaux rapprochés de ces hommes merveilleux se transforment eux-mêmes, acquièrent une intelligence plus ouverte, une douceur plus constante. On leur découvre toutes sortes de qualités attachantes et de relations naturelles avec Texistence de gens qui s'isolaient de leurs semblables pour vivre en communauté avec la nature. Pendant que les docteurs monastiques se plaisent à chercher, dans les particularités plus ou moins fidèlement observées de leurs instincts et de leurs mœurs, des sujets d'enseignement, des analogies avec les conditions ou les épreuves de la vie religieuse \ les fidèles s'accordent à attribuer aux saints religieux, à titre de compagnons, de serviteurs et presque d'amis, des animaux familiers dont Fintimité peuple leur solitude, dont la docilité allège leurs travaux. Cette intelligence, cette sympathie avec les animaux,
1. Voir le curieux opuscule de S. Pierre Dainien, De bono reUgiosi status et variarum animantium tropolorjis (op. 52), où il déduit l'exemple d'une vertu monastique des mœurs de tous les animaux réels ou fabuleux dont l'histoire naturelle de son temps (telle que la formulaient les Bestiaires, le physiologus , etc.) lui avait donné connaissance.
comme avec toute la natm^e sensible, est un caractère distinctif de la légende monastique. Les fables antiques y reparaissent quelquefois , mais toujours pour être transfigurées au profit d'une sainte croyance ou d'une vertu difficile' .
En outre, les récits les plus autorisés affirmaient ces pieuses croyances. Dans cette histoire des Pères du désert, dont saint Athanase et saint Jérôme ont écrit les premières pages , il y a mille traits plus ou moins bien constatés qui nous montrent les animaux les plus féroces aux pieds des Antoine, des Pacôme, des Macaire, des Hilarion et de leurs émules. A chaque page, on y voit les onagres, les crocodiles, les hippopotames, les hyènes et surtout les lions, transformés en compagnons respectueux.
1. Après avoir lu ce qui précède, le regrettable baron d'Eckstein, si versé dans l'érudition orientale, m'écrivait : c( Je suis frappé, dans vos récits des rencontres entre les rois chevelus et les moines, de l'extrême ressemblance entre ces aventures et celles des rois de la caste des guerriers dans les épopées indiennes et persanes, dans les légendes bardiques et druidiques et dans les sagas des races germaines. Il est évident que les rois guerriers et les sages des bois, chez les païens de la race des Aryas, ont eu des rencontres toutes pareilles. Partout le sage des bois protège la bête fauve contre le roi chasseur ; trèssouvent il désarme le roi et l'introduit, pour l'instruire, dans son ermitage. Très souvent aussi les bêtes fauves sont des génies incarnés qui obéissent aux pontifes et secondent leurs bonnes œuvres. C'est donc un très vieux fonds qui s'est reproduit dans les récits des bénédictins ; c'est encore un souvenir de la primitive vie des peuples chasseurs dans les forêts du vieux monde. » Lettre du 28 septembre 1860.
eu serviteurs dociles de ces prodiges de sainteté, et on en conclut , non pas que ces bêtes eussent des âmes raisonnables, mais que Dieu savait glorifiei* ceux qui se dévouaient à sa gloire et montrer ainsi comment toute la nature obéissait à F homme avant que par sa désobéissance il se fût exclu du paradis. Bornons-nous à rappeler l'histoire touchante de Gérasime, FAndroclès chrétien, abbé d'un monastère aux bords du Jourdain, qui avait tiré une épine du pied d'un lion et que le lion reconnaissant ne voulut jamais abandonner. La bête redoutable se fit en quelque sorte recevoir de la communauté : elle se nourrissait alors de lait et de légumes cuits, comme les moines ; elle allait chercher au Jourdain de l'eau pour les besoins du monastère ; et lorsque le vieil abbé fut mort, elle s'en vint mourir, en rugissant de douleur, sur sa tombe ^ .
Le Gaulois Sulpice-Sévère, que l'on peut regarder comme le plus ancien de nos annalistes religieux et qui avait été étudier en Orient les institutions monastiques, confirme dans ses Dialogues tout ce que rapportent à ce sujet les auteurs orientaux. Il raconte les faits dont il avait été témoin oculaire dans la Thébaïde; comment, en parcourant Je
1. Venitleoin nionasterium etquœrebat senem suum... et rugiens ita continuo defunctus est super sepulcrum senis, Joan. Moschis, De Vit. Pair., lib. x, p. 894.
désert, il avait vu le moine qui l'accompagnait offrir les fruits du palmier à un lion qu'ils avaient rencontré, et celui-ci s'en repaître modestement et pacifiquement comme n'importe quel animal domestique; puis comment, dans la hutte d'un autre solitaire, on voyait arriver régulièrement tous les soirs à l'heure du souper une louve qui attendait à la porte qu'elle fût appelée à manger les restes du petit repas, après quoi elle léchait la main de son hôte qui la caressait familièrement ^ .
Revenu dans sa patrie , Sulpice-Sévère y écrivit la vie de saint Martin, le premier propagateur de la vie cénobitique en Gaule. Il y raconte que le grand évêque, visitant son diocèse et marchant sur les bords de la Loire, suivi d'une foule nombreuse, y aperçut des oiseaux aquatiques, nommés plongeons, qui poursuivaient et avalaient le poisson. (( Voilà, )) dit-il, ce voilà l'image du démon : voilà « comment il tend ses pièges aux imprudents, (( comment il les dévore et comment il n'est jamais (( rassasié. » Et aussitôt il ordonne à ces oiseaux aquatiques de quitter les eaux où ils nageaient et d'aller demeurer désormais au désert. A sa voix, dit l'historien, et à la grande admiration de la multitude, les oiseaux, pour lui obéir, sortirent du
1. Manu blanJa caput triste permulcet. Sulp. Skver., Dial., i, c. 7.
fleuve et gagnèrent en troupe les coteaux et les forêts voisines ' .
Qui ne se souvient du corbeau qui, selon saint Jérôme, apportait tous les jours, pour les repas de Termite Paul, un demi-pain, et qui lui en apporta un entier le jour où saint Antoine vint le visiter? Gomme ses grands frères d'Orient, le patriarche des moines d'Occident a aussi son oiseau familier, mais qui vient lui demander sa nourriture au lieu de la lui apporter. Saint Grégoire le Grand, dans la biographie qu'il lui a consacrée, rapporte qu'étant encore dans son premier monastère de Subiaco, saint Benoît voyait, à chacun de ses repas, arriver de la foret voisine un corbeau qu'il nourrissait de sa main - .
Ges récits, pieusement transcrits par les plus grands génies que l'Église ait possédés , nous préparent à écouter sans surprise bien d'autres traits qui témoignent de la familiarité intime des moines avec les créatures.
Tantôt ce sont des passereaux indomptés, comme dit la légende, qui descendent du haut des arbres pour venir ramasser des grains de blé ou des miettes de pain, dans la main de cet abbé Maixent devant
1. SuLP. Ses., Epist., m. — Le nom ^o\m\divc de 7nartins-pêcheurs donné à ces oiseaux vient probablement de cette légende.