Études germaniques, t. FI, p
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ïrlaiido, dans les Highlands de l'Ecosse , dans le pays de Galles et dans la Basse-Bretagne, a^ait adopté avec enthousiasme la loi dn Christ, et bientôt, au moment où en Gaule et dans la Grande- Bretagne la A ilalité cellique semblait s'abîmer sous la double pression de la décadence romaine et de l'invasion germanique, elle apparut entre toutes les races chrétiennes connue la plus dévouée à la loi catholique et la plus zélée pour la proj)agation de l'Évangile'. Dès que cette verte Erin, située à l'extrémité du monde connu, eut vu se lever pour elle le soleil de la foi, elle lui voua cette ardente et tendre dévotion qui est devenue sa vie propre. Le cours des siècles ne l'a point interrompue ; la plus sanglante et la plus implacable des persécutions ne l'a point ébranlée; la défection de toute l'Europe septentrionale ne l'a point entrainée, et elle enti'etient encore, sous la formidable onmipotence de la domhiation anglo-saxomie, un inexthiguible foyer où sursit, avec l'orthodoxie la plus intacte, cette admirable pureté de mœurs que nul conquérant, que mil adversaire n'a pu ni contester, ni égaler, ni entamer.
L'héroïque constance que l'b'lande a déployée
1. Scotlorum gens... absque reliquariim genfmin legibus, tamen in Cbrlsliani vigoris dogniale llorens, omnium vicinarum gentiuin ride|irœ[)ollet. JoNAS. VUa S. Coiumbfini.c. 6, ap. Act. SS. 0. S. 15. sac. IL
pour la défense de sa foi et de son indépendance nationale est sans rivale dans les annales de Thumanité. Aucune race connue sous le soleil n'a lutté plus longtemps et plus opiniâtrement contre la persécution religieuse et politique. Les premiers rayons de la lumière chrétienne en Irlande éclairent déjà cet indomptable patriotisme voué à tant de défaites et à tant d'humiliations, à tous les maux, excepté à ce néant où vont s'engloutir les nobles passions des peuples. Par malheur, cette cause nationale, qui a enflammé tant d'âmes iunocenteset généreuses, mérité tant de sanglants sacrifices, n'a pas encore trouvé d'historien digne d'elle. Qu'il vienne enfin, cet historien tant désiré, et qu'il fasse lire et comprendre à l'Europe, à la chrétienté, les annales de cette nation vaincue, conquise, trahie, oubliée, mais qui ne veut pas mourir! Qu'il nous montre, à côté des innombrables victimes fourmes par le sacerdoce et le peuple des campagnes, ces grandes races dont l'origine remonte à la prédication de saint Patrice, les O'Donnell, les O'Gonnor, les O'Neill, les O'Brien et tant d'autres qui, au prix de leur sang, de leurs biens, de leur paix, de leur renommée, sur les champs de bataille, sur l'échafaud, dans l'exil, la misère et l'oubli, ont toujours protesté contre l'oppression de leur foi et de leur patrie, et qui apparaissent dans l'histoire pour voi-
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1er d'un nuage sanglant les incomparables splendeurs de la libre et invincible Angleterre î
Ce regard jeté sur les destinées ultérieures de rirlande nous est à peine permis. Son berceau lumineux nous réclame. C'est d'ailleurs tout un monde que l'antiquité ecclésiastique et l' hagiographie de l'Irlande. On nous pardonnera de ne pas vouloir nous engager dans leurs perspectives interminables et un peu confuses ' . Disons seulement que de ces amas de récits traditionnels et de manuscrits celtiques trop longtemps dédaignés, mais que de vaillants érudits ont de nos jours commencé à déblayer et à éclaircir, il ressort, avec la dernière évidence, qu'aucune nation ne s'est jamais dévouée aux choses de l'âme avec autant d'ardeur et de succès que l'Irlande. L'espace et le loisir nous
1 . On peut consulter avec fiuit, mais non avec agrément, Lamgans Ecclesiastical History ofireland from the first inlroduclion of Christiaiiity tojhe beginnimj of the 13^'' ceniury. Dublin, 1829, 4 vols.
Lanigan, théologien catholique, a eu le tort de faire trop peu de cas des Acta Sanctorum Hibernix (janvier à mars), jjubliés en 1645, à Louvain, par le Franciscain Colgan, en même temps que la Trias Ihauuiatvrfja, contenant les Vies des SS. Patrice, Brigitte et Columb-Kill. En revanche, on ne saurait assez apprécier les vastes travaux d'O'Donovan etd'O'Curr}, tous les deux si récemment et si prématurément enlevés par la mort à l'érudition catholique et à la renaissance scientifique de leur patrie. A côté d'eux, il faut signaler les savantes recherches des docteurs anglicans Pétrie, ïodd et Reeves, et surtout l'excellente et consciencieuse édition de la vie de saint Columba, par Adamnan, qu'a [»ubliée en 1857 le D^ Reeves.
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manquent pour rendre justice à cette glorieuse période de ses annales. Nous ne pouvons y puiser que ce qui est indispensable à notre sujet et ce qui constate, dans cette île des Saints, un développement monastique contemporain, mais tout à lait indépendant de la diffusion de l'institut cénobitique dans l'empire romain et à travers les races barbares.
Deux esclaves donnèrent la foi à l'Irlande et y fondèrent en même temps la vie religieuse. Telle est du moins la croyance populaire, confirmée par les récits les plus accrédités.
Une jeune et belle Gallo-Romaine, parente du grand saint Martin de Tours, mais réduite en servitude et vendue hors de son pays, comme il arrivait si souvent en ces temps désastreux, avait séduit par sa beauté, sa fidélité et son aimable caractère, le fils de son maître. Il l'avait affranchie en l'épousant ' . De ce mariage était né un fils, nommé Patrice (387-465) , qui lui-même fut enlevé à seize ans pai^ des pirates de race celtique, puis vendu comme esclave en Irlande, où il gardait les troupeaux de son maître, et où la faim, le froid, la nudité, les sévices impitoyables de ce maître l'initièrent à toutes les horreurs de la servitude. Après l'avoir
1, JocELiN., Vita S. Patrie, c. i, ap. Bolland., L HMart., p. 540.
endurée pendant six ans, il parvint à s'échapper. Mais, revenu en Gaule, il voyait toujours dans ses rêves les enfants de ces païens irlandais dont il avait connu le joug, qui étendaient vers lui leurs petits bras. Son sommeil en était troublé comme ses études. Il lui semblait ouïr la voix de ces innocents qui lui demandaient le baptême et lui criaient : « Cher enfant chrétien, reviens parmi (( nous ! rcA iens pour nous sauver "* ! » Gomme j)Our se préparer à cet apostolat, il va reprendre et achever ses études dans les deux plus grands sanctuaires monastiques de l'Occident, à Marmout ier et à Lérins ; il accompagne ensuite saint Germain d'Auxerre dans la mission entreprise par ce grand champion de l'orthodoxie pour extirper de la Grande-Bretagne l'hérésie pélagienne si chère aux races celtiques; après quoi il va a Rome (vers 430), y obtient une mission du pape saint Célestin, et retourne enfin comme évêque en Irlande pour y prêcher la foi . Il y rencontre une société énergiquement constituée : une hiérarchie militaire, un corps de juges héréditaires, un sacerdoce druidique imbu de littérature. Les rois, les chefs, les peuples belh-
1. Vidi in visudenocte... Putabain... audirevocem ipsorum... Roj^ainus te, saricle puer, venias etadhuc ambules inlcr nos. Et valde compunclus sinn corde, et amplius non potui légère, et sic expergefactus sum. Confcssio S. Patricii, de vita el conversationc sua, ap. AcT. SS. BoLL.vND., t. II Mart., p. 535. Cf. Jocelin., Vita, c. 3.
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queux et mobiles de la verte Eriu lui résistent d'abord, puis Técoutent, le suivent, et lui témoignent cette vénération passionnée, qui est devenue la tradition la plus populaire des Irlandais et que treize siècles n'ont pas affaiblie. Trente missionnaires bretons, recrutés par lui dans la grande île voisine, deviennent ses coadjuteurs ou ses successeurs dans répiscopat '. Aprè^ trente-trois ans d'apostolat il meurt (17 mars 46o), laissant l'Irlande presque entièrement convertie, et de plus remplie d'écoles et de communautés destinées à devenir une pépinière de missionnaires pour tout l'Occident.
Législateur en même temps que missionnaire, la confiance des rois et des hrehons, ou juges héréditaires du peuple irlandais, le chargea de reviser leurs anciennes coutumes nationales conformément à l'esprit de l'Évangile. On republie aujourd'hui la
1. M. Varin, dans son curieux mémoire présenté à l'Académie des lnscriptions5wr les causes de la dissidence entre l'Église bretonne et rÉglise romaine (1858), a parfaitement démontré que la converJonde l'Irlande i)ar saint Patrice fut vigoureusement secondée et continuée par des moines bretons venus surtout du pays de Galles. Plus tard, par leur atlacliement opiniâtre aux rites primitifs sur la célébration de la Pàque et autres points, après que Rome y eut introduit des inodincations nécessaires, les successeurs de ces missionnaires cambriens altérèrent l'unité disciplinaire si strictement consacrée par Patrice, dont les canons disaient : « Omnis negotia [sk) subscriptione Ronmiiorum confirmanda est... Si quae quœstiones in bac insula oriantur, ad Sedem apostolicam referantur. »
coUoction de ces lois sous le titre de Senchus Mor, ou « Monuments delà sagesse antique, » et aussi de Caiîi Patrick, ou « lois générales de Patrice ». Cai' ce ne fut pas seulement de son temps \ ce fut avec son concours et sous sa surveillance attentive que l'on rédigea le texte définitif de ces fameuses lois dites des Brehons, les plus anciennes qu'aucun j^euple chrétien se soit données. Elles se maintinrent en Irlande jusqu'au x\f siècle et tant qu'il y resta un vestige de l'indépendance nationale. Elles portent l'empreinte du pur esprit celtique, sans aucune adjonction de l'esprit romain ou germanique. L'espace nous manque pour signaler en détail les caractères de cette législation; citons seulement deux sentences du code que le premier pontife chrétien de l'Irlande a reyêtu de sa sanction apostolique : « Il y a quatre dignitaires d'un pays qui peuvent être dégradés : un roi injuste, un évèque scandaleux, un poète cupide, un chef pillard "... Des trois objets de la loi, le gouvernement, l'honneur et l'ame, le
1. De 438 à 441. Conformément à un projet conçu par le grand Edmund Burke, une commission, instituée en 1852 par le gouvernement anglais, à l'eflfetde publier les anciennes lois de l'Irlande, a donnéen 1865 1e premier volume ùu Senchus Mor, texte irlandais et anglais, par les soins du docteur Hancock. La participation de saint Patrice à cette codification est signalée pages \vi, 5, 15, 17, 25, 35. 47 et 209 de ce très curieux monument.