Senchus Mor, p
gouvernement appartient aux chefs, riionneur et l'âme appartiennent à tous * . »
La tâche du missionnaire comme celle du législateur n'avait pas toujours été facile. Il lui avait fallu surmonter mainte répulsion, endurer mainte violence. Mais là même où les princes, les grands, les prêtres païens lui tenaient tête, il gagnait le cœur des jeunes gens et surtout des vierges de race noble ou royale. Il avait voulu tout d'abord revoir et convertir son ancien maître, qui refusa opiniâtrement de reconnaître pour apôtre celui qu'il avait eu pour esclave, mais dont les deux filles se convertirent à la foi de Patrice. Le principal roi de l'île, Léogaire, très attaché à ses mages, comme les appelle le biographe du saint, avait opposé toute sorte d'obstacles et d'entraves à sa prédication. Mais lui aussi avait deux filles, Ethna la rousse et Fidèle la blonde; or ces deux princesses, étant allées un matin au bain, avaient aperçu au bord de la fontaine le missionnaire chrétien, assis au milieu de ses compagnons ; elles avaient pris pour des fantômes ces vénérables étrangers dont le soleil levant éclairait les blancs vêtements et l'aspect étrange et imposant. On se questionne de part et d'autre : la conférence devient bientôt une pré-
1. Cité par M. Jules de Lasteyrie, dans son excellenle étude sur le Senclius Mor {Revue des Deux Mondes du 15 novembre 1865).
(licalion. Les joimos filles du roi interrogent avec anxiété le prédicatenr de la foi non velle ; enflammées subitement par l'amonr du Christ, elles demandent et r(M;oivent le l)aptème dans Tonde même où elles comptaient se baigner et meurent presque aussitôt, heureuses de rejoindre au ciel l'Époux que Patrice leur avait promis. Ne dirait-on pas la légende homérique d'Ulysse et de Nausicaa, empruntant un charme nouveau à la poésie celtique et a la pureté chrétienne' ?
Cet Ulysse chrétien, dans le récit quelquefois obscur et emphatique, mais d'une authenticité incontestable, qu'il a rédigé lui-même sous le titre de Confession, signale le zèle généreux en même temps que la rare beauté de la noble Ii'landaise qui, baptisée par lui, avait, la première parmi ses compatriotes, voué sa virginité au Christ, et que voulurent bientôt imiter de nombreuses compagnes, malgré les reproches et l'opposition de leurs parents". Du reste, la persécution que rencontra le christianisme à ses débuts en h^ande ne fut ni longue ni cruelle. Pas une goutte de sang ne vint cimenter les fon-
J. Elhna riifa et Fidelia alba... quœ cuin inaiie, orto jam sole venissent lavandi gralia ad quemdain fontem perspicuum... Puellas inslantius inquirentes... ab ipso in oodeni fonte baptizatro sunt. Jo- CELIN., ap. BoLLÀND., p. 543, 547, 550, 552.
2. Et etiam iina Scotta bcnedicta, nobilis, pulchonima, adulta erat, qiiani ego baptizavi... Bolland., p. 530.
dations de cette foi catholique qui devait un jour coûter la vie à tant de générations de martyrs, sous le joug de Tbérésie triomphante. La vie de Patrice ne fut sérieusement menacée qu'une seule fois, et ce fut alors son voiturier qui, ayant changé de place avec lui sur leur chariot de voyage, reçut le trait mortel qui était destiné au saint. Pour trouver un de ces martyrs que les conquérants anglo-normands reprochaient plus tard aux Irlandais de n'avoir pas su fournil* à la £>loire de l'Éclise ^ , il faut remonter au récit fabuleux d'après lequel, à la vue de l'éclipsé du soleil qui signala la passion de Notre-Seigneur, un certain roi Connor en demanda la signification à son druide ; puis ayant appris que le Fils du Dieu vivant souffrait en ce moment même une mort imméritée, s'élança hors de son palais l'épée à la main, se mit à abattre de jeunes arbres en s'écriant : « C'est ainsi que j,e voudrais abattre les bourreaux de l'innocent » , et mourut enfin de rage et de douleur, ce qui l'a fait honorer par la tradition nationale comme le premier h^andais mort pour le Christ'.