CHAPITRE II Vie et règle de saint Golomban
Naissance, et éducation de saint Colomban ; sa mission en Gaule; son séjour à Annegray; les loups et les brigands suèves. — H se lixe à Luxeuil; état de la Séquanie; alïluence des disciples. l.aus perennis. — Opposition épiscopale; lettre hautaine de Colomban à un concile. Sa lutte avec Brunehaut et Thierry 11 ; Saint-Martin d'Autun fondé par Brunehaut; première expulsion de Colomban; le jeune Agile; Colomban à Besançon; retour à Luxeuil. — Il en est de nouveau expulsé; son voyage sur la Loire; son arrivée à Nantes; lettreaux moines de Luxeuil.
— 11 va chez Clotaire 11, roi de Neustrie, et chez Théodebert 11, roi d'Austrasie. — Sa mission chez les Alamans ; saint Gall ; le dia!ogUi3 des démons sur le lac. — 11 renonce à convertir les Slaves, et retourne auprès de Théodebert; défaite et mort de ce roi. — Colomban traverse les Alpes et passe en Lombardie.
— 11 y fonde Bobbio ; ses poésies , ses remontrances au pape Boniface IV. — Clotaire 11 le rappelle en Gaule; il refuse et meurt. — li ne fut l'ennemi ni des rois ni des papes. — Règle de Colomban ; le Pénilentiel.
Le rival de saint Benoît naquit en Tannée me me où mourut le patriarche du Mont-Gassin (543) . Initie dès son enfance aux lettres et aux arts libéraux, il eut aussi de bonne heure à lutter contre les tenta-
lions de la chair. Sa beauté, qui fixait tous les regards, l'exposait, nous dit le religieux qui a écrit sa vie', aux provocations etFrontées des belles Irlandaises. C'est en vain qu'il se plonge dans l'étude de la granunaire, de la rhétorique, de la géométrie, de l'Écriture sainte : l'aiguillon de la volupté le pressait toujours. Il vient frapper à la cellule qu'habitait une pieuse recluse et la consulte : (( Il y a douze ans » , lui répondit-elle, ce que je suis (( moi-même sortie de chez moi pour entrer en (( guerre contre le mal. Enflammé par les feux de (( l'adolescence, tu essayerais en vain d'échapper à (( la fragilité, tant que tu resteras sur le sol natal. c( As-tu oublié Adam , Samson , David , Salomon , (( tous perdus par les séductions de la beauté et de (( l'amour? Jeune homme, pour te sauver, il faut « fuir )) ^. Il l'écoute, la croit, se décide à partir. Sa mère essaye de l'arrêter, se prosterne devant lui sur le seuil de sa porte ; il franchit ce cher obstacle.
1. Vita S. Coluiubani, abbatis, auctore Jona, monacho Bobiensi fere aequali^ap. Act. SS. O. S.B., l. II. — Ce Jonas était de Suse en Piémont; il écrivait par ordre d'Attale et d'Euslaise, successeurs de Colombaii; il cite Ïite-Live et Virgile à côté de l'Écriture sainte. Son livre est un des monuments les plus curieux de l'époque mérovingienne.
2. Liberalium litterarum doctrinis et grammaticorum sludiis... Cum eum formée elegantia... omnibus giatum redderet... Lascivarum puellarum in eum suscitavit amores, preecipue quas forma corporis... Perge, o juvenis! perge, évita ruinam. Jonas, c. 7, 8.
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quitte la province de Leinster où il était né, et après quelque temps passé auprès d'un savant docteur qui lui fait composer un commentaire sur les psaumes, il va se réfugier à Bangor, au sein de ces milliers de moines encore imbus de la première ferveur qui les y avait assemblés sous la crosse du saint abbé Gomgall.
Mais ce premier apprentissage de la guerre sainte ne lui suffit pas. L'humeur vagabonde de sa race, la passion du pèlerinage et de la prédication' , l'entraine au delà des mers. Il entend sans cesse retentir à ses oreilles la voix qui avait dit à Abraham : Sors de ta patrie, de ta famille et de la maison de ton père, et va dans la terre que je te montrerai. Cette terre était la nôtre. L'abbé cherche en vain à le retenir. Golomban, alors âgé de trente ans, sort de Bangor avec douze autres moines, traverse la Grande-Bretagne, et vient débarquer en Gaule (573) . Il y trouve la foi catholique debout, mais la vertu chrétienne et la disciphne ecclésiastique outragées ou inconnues, grâce à la fureur des guerres et à la négligence des évêques. Il s'attache, pendant plusieurs années, à parcourir le pays, à y prêcher l'Evangile, et surtout à donner l'exemple de l'hu-
1. Scollorum qaibus consuetudo peregrinandi jain pcne in naturam conversa est. Walafkidls Strabo, Da mirac. S. Galli,]. ii, c. i7. — Qui lironcrn suum ad luliira bella eriidierat... Jonas, c. 9. MO^^ES d'occ, h. 28
milité et de la charité qu'il enseignait à tous. Arrivé dans le cours de ses pérégrinations apostoliques en Bourgogne , il y fut accueilli par le roi Gontran , celui de tous les petits-fils de Glovis dont la vie paraît avoir été la moins répréhensible et qui avait le plus d'attrait pour les religieux. Son éloquence enchanta le roi et ses leudes. Craignant de le voir aller plus loin, Gontran lui offrit tout ce qu'il voudrait afin de le retenir, et comme l'Irlandais répondait qu'il n'avait pas quitté son pays pour chercher des richesses, mais pour suivre le Christ en portant sa croix, le roi insista et lui dit qu'il y avait dans ses États assez de lieux sauvages et solitaires où il pourrait trouver la croix et gagner le ciel, mais qu'il ne fallait à aucun prix quitter la Gaule ni songer à convertir d'autres nations avant d'avoir assuré le salut des Francs et des Bourguignons \ Colomban se rendit à ce désir et choisit pour sa demeure le ^ieux château romain d'Annegray". Il y menait, avec ses compagnons, la vie la plus rude. Il y passait des semaines entières sans autre nourriture que l'herbe des champs, l'écorce des
1. Ob negligeiitiam prsesulum, religionis virlus pêne abolila... JoNAs,c. 11, 12. Cf. Wal4f. Strabon., 1. I, c. 2. —Je renvoie à la Vie des saints de Franche-Comté, t. II, et au tome VII d'octobre des nouveaux Bollandistes, p. 808, pour la discussion des dates diverses assignées au voyage de Coloinban en France.
2. Aujourd'hui hameau de la commune de Faucogney (Haute-Saône).
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arbres et les baies de myrtille qu'on trouve dans nos bois de sapin ; il ne recevait d'autres provisions que de la charité des voisins. Souvent il se séparait d(i ses disciples pour s'enfoncer tout seul dans les bois, et pour y vivre en communauté avec les bêtes. Là, comme plus tard, dans sa longue et intime communion avec la nature âpre et sauvage de ces lieux déserts, rien ne TefFrayait, et lui ne faisait peur à personne. Tout obéissait à sa voix. Les oiseaux, comme on l'a déjà dit, venaient recevoir ses caresses, et les écureuils descendaient du haut des sapins pour se cacher dans les plis de sa coule. II avait chassé un ours de la caverne c[ui lui servait de cellule ; il avait arraché à un autre ours un ceif mort dont la peau devait servir de chaussure à ses frères. Un jour qu'il errait dans le plus épais du bois, portant, selon Fusage irlandais, sa bible dans un sachet suspendu à l'épaule' , et réfléchissant si la
t. Librum humero ferens de Scripturis sacris secum disputaret. JoN\s, c. 15. — Je crois retrouver ici l'usage signalé par les archéologues irlandais, usage conforme à l'humeur vagabonde des moines celtiques, et qui leur faisait renfermer leurs livres dans des étuis en cuir garnis de courroies : ces courroies leur servaient, en voyage, à porter l'étui garni de son livre, comme la carnassière de nos chasseurs, et à l'accrocher au mur quand ils rentraient chez eux. La légende d un savant docteur irlandais du sixième siècle, Longarard, raconte que, à sa mort, tous les étuis à livres de l'Irlande se détachèrent des crochets qui les retenaient contre les murs des écoles monastiques et tombèrent à terre. L'étui d'un des plus fameux manuscrits de l'Irlande, le Livre d'Armcujh, subsiste encore entre les mains du
férocité clos bêtes, qui ne pèchent point, ne valait pas mienx que la rage des hommes qui perdent leurs Ames, il voit venir à lui douze loups qui l'entourent à droite et à gauche. Il reste immobile en récitant le verset : Deus, in adjatorium. Les loups, après avoir flairé ses vêtements, le voyant sans peur, passent leur chemin. Il continue le sien, et au bout de quelques pas, il entend un grand bruit de voix humaines qu'il reconnaît pour être celles d'une bande de brigands germains, de la nation des Suèves, qui ravageaient alors cette contrée. Il ne les vit pas; mais il dut remercier Dieu de l'avoir préservé de ce double danger, où l'on peut voir la double image de la lutte constante qu'avaient à livrer les moines dans leur laborieuse carrière contre les forces sauvages de la nature et la barbarie plus sauvage encore des hommes' .
Au bout de quelques années, le nombre croissant
D"^ Reeves, le savant et récent éditeur de la Vie de saint Columb-Kill, par Adamnan, laquelle constate plus d'une fois cet usage : Quidam juvenis quisub ascella libros in pelliceo reconditos sacculo habebat. . . Liber de cujusdam pueri de ponte elapsis humeris, cum pelliceo in quo inerat sacculo... cecidit (p. 114, 116). — Or, un voyageur contemporain nous affirme que, encore aujourd'hui, dans les bibliothèques monastiques de l'Abyssinie, tous les livres sont accrochés au mur dans des étuis à courroies (Curzon, Monasteries of ihe Levant, p. 93, 1849). — N'est-il pascurieuxderetrouver,aprèsquatorzesiècles écoulés, dans les monastères d'Abyssinie, un usage signalé chez les moines irlandais contemporains des fils de Clovis ? 1. J0N4S, c. 14, 15, 16, 26, 30.
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de ses disciples l'obligea à se transporter ailleurs, et par la protection d'un des principaux ministres du roi franc, Agnoald, marié à une femme burgonde de très noble race\ il obtint de Gontran un autre château fort nommé Luxeuil, où il y avait eu des eaux thermales magnifiquement ornées par les Romains et où l'on voyait encore, dans les forêts voisines, les idoles que les Gaulois avaient adorées. Ce fut sur les ruines de ces deux civilisations que vint s'implanter la grande métropole monastique de l'Austrasie et de la Bourgogne.
Luxeuil était situé sur les confins de ces deux royaumes, au pied des Vosges et au nord de cette Séquanie dont l'abbaye de Gondat avait déjà, depuis plus d'un siècle, illuminé la région méridionale * . Toute cette contrée qui s'étendait sur les flancs des Vosges et du Jura, depuis si illustre et si bénie sous le nom de Franche-Comté, n'offr^iit alors, sur une longueur de soixante lieues et une largeur moyenne de dix à quinze, que des chaînes parallèles de défilés inaccessibles, entrecoupés par des forêts impénétrables, hérissés d'immenses sapinières qui descendaient du sommet des plus hautes
1. Regiscojivivaetconsiliarius... VUaS.Aglli,c. 1,3, ap. Act. SS. O. S.B., t. II.