JoNAs, c. 17. — Walafr. Strabo, c
pauvres serfs et des riches seigneurs y devint si grande, qu'il put y organiser cet office perpétuel, appelé Laus perennis, qui existait déjà à Agaune, de l'autre côté du Jura et du lac Léman, et où jour et nuit les voix des moines, « aussi infatigables que celles des anges, » se relevaient pour célébrer les louanges de Dieu par un cantique sans tin'.
Tous, riches et pauvres, y étaient également astreints aux travaux de défrichement que Golomban dirigeait lui-même. Dans le récit des prodiges que son biographe entremêle à chaque page de sa vie, on les voit tous employés successivement à labourer, à faucher, à moissonner, à fendre le bois. Avec l'impétuosité qui lui était naturelle, il ne ménageait aucune faiblesse. Il exigeait que les malades eux-mêmes allassent battre le blé sur l'aire. Un article de sa règle prescrit au moine de se mettre
I. s. Bernard-, m Vita S. Malach.,c. 6. Mkmhh., Annal. ,\. \iu, n. 10, 16; D. Pitra, Hist. de S. Léger, p. 301; Vie des saints de Franche-Comté, t. II, p. 25 et 478.— Cet office perpétuel, appelé Laus perennis, fut longtemps usité à Saint-Maurice, à Remiremont, à Saint-Denis et ailleurs. On en voit déjà la trace dans les premiers monastères de l'Egypte et de la Palestine : il est dit dans la vie de sainte Marie Égyptienne, en parlant d'un monastère près du Jourdain : « Psalleutia ibierat, incessabiles totius noctis habens stabilitales... elin orepsalmidivini absquediminulione... » Rosvvkyde, Vitx Patrum, p. 393. — Alexandre, moine syrien, mort vers 430, avait fondé un ordre spécial de religieux, dit Acémètes, ou gens qui ne dorment point: il gouverna d'abord sur les rives de l'Euplirate, puis à Constanlinople, trois cents solitaires, divisés en six chœurs, qui se relevaient pour chanter la nuit comme le jour.
au lit si fatigue qu'il dorme déjà en y allant, et de se lever avant d'avoir dormi suffisamment. C'est au prix de ce labeur perpétuel et excessif que la moitié de notre pays et de l'ingrate Europe a été rendue à la culture et à la vie^ .
Vingt années se passèrent ainsi pendant lesquelles la réputation de Golomban grandit et s'étendit au loin. Mais son influence ne fut pas incontestée. Il mécontenta une portion du clergé gallo-franc, d'abord par les singularités irlandaises de son costume et de sa tonsure, peut-être aussi par le zèle intempérant qu'il mettait dans ses épîtres à rappeler aux évêques leurs devoirs, et plus sûrement par son obstination à faire célébrer la Pâque, selon l'usage irlandais, le quatorzième jour de la lune , quand ce jour tombait un dimanche, au lieu delà célébrer avec toute l'Eglise le dimanche après le quatorzième jour. Cette prétention, à la fois minutieuse et oppressive, troubla toute sa vie et affaiblit son autorité, car il poussa l'entêtement sur ce point jusqu'à essayer plus d'une fois de ramener le Saint-Siège lui-même à son avis-.
Les détails de sa lutte avec l'épiscopat des Gaules
1. JoN.\s, c. 20, 23, 28. — Lassus ad slratum veniat, ambulansque dormitet, necdum expleto somno surgerecompellatur. Reg. S. Colum- BANI, c. 9.
2. n écrivit à ce sujet plusieurs lettres à saint Grégoire le Grand, dont il n'y a aucune trace dans la correspondance de ce pape, et dont
DE SAINT COLOMBAN. oOI
' sont demeurés inconnus ; mais on peut juger de la résolution qu'il y déploya par sa lettre à un synode ou concile réuni pour examiner la question
. de la Pâque. Le mélange singulier d'humilité et de fierté, l'éloquence virile et originale dont cette épître porte l'empreinte, ne sauraient dissimuler ce qu'avait d'étrange et d'irrégulier le rôle qu'il s'arrogeait au sein de l'Église. îl a beau s'intituler Colomban le pécheur, on sent bien qu'il se croit le docteur et le guide de ceux à qui il parle.
Il commence par remercier Dieu de ce que, grâce à lui, tant de saints évoques se sont réunis pour traiter des intérêts de la foi et des mœurs. Il les engage à s'assembler plus souvent, malgré les dangers et les difficultés qu'ils pouvaient rencontrer en route, et leur souhaite de s'occuper, sous la présidence de Jésus-Christ, non seulement de la question de la Pâque, mais encore de bien d'autres observances canoniques cruellement méconnues. Il s'enorgueillit de ses propres épreuves et de ce qu'il appelle la persécution dont il a été victime. Il blâme la diversité des coutumes et la variété des traditions dans l'Église, en se condamnant ainsi par sa propre bouche, et en méconnaissant la sagesse
une seule a été conservée dans les œuvres de Colomban. Dans celleci, il dit que Satan a empêché ses trois lettres antérieures d'arriver entre les mains de Grégoire.
de Tautorité ecclésiastique, qui semble avoir toléré longtemps chez lui et chez ses compatriotes l'observance particulière et locale dont il prétendait infliger le joug à toute la chrétienté. Il prêche d'ailleurs l'union entre le clergé séculier et régulier, et son langage devient alors plus ému et plus solennel. (( Je ne suis pas l'auteur de ce différend : je suis venu, pauvre étranger, dans ces contrées pour la cause du Christ Sauveur, notre commun Dieu et Seigneur ; je ne demande à vos saintetés qu'une seule grâce, qu'il me soit permis de continuer à vivre en silence au sein de ces forêts, auprès des ossements de dix-sept frères que j'y ai déjà vus mourir; j'y prierai pour vous avec ceux qui me restent, comme je le dois, comme je l'ai toujours fait depuis douze ans. Ah ! laissez-nous vivre avec a^ous dans cette Gaule où nous sommes, puisque nous devons vivre les uns avec les autres dans le ciel, si nous méritons d'y entrer. Malgré notre tiédeur, nous suivrons de notre mieux les canons, les préceptes du Seigneur et des Apôtres. Ce sont là nos armes, notre gloire, notre bouclier. C'est pour leur rester fidèles que nous sommes sortis de notre patrie et que nous sommes venus chez vous. A vous. Pères saints, devoir ce que vous voulez faire de quelques pauvres vétérans, de quelques vieux pèlerins, et s'il ne vaut pas mieux les réconforter que les
troubler. Je n'ose aller vous trouver, de peur d'entrer en contention avec vous, mais je vous confesse les secrets de ma conscience, et comme quoi je crois surtout à la tradition de ma patrie, qui est d'ailleurs celle de saint Jérôme. »
Tout cela est mêlé de calculs fastidieux sur la célébration de la Pâque et d'un grand étalage de textes de TÉcriture. Il termine ainsi : «[A Dieu ne plaise que nous réjouissions nos ennemis, les juifs, les hérétiques ou les païens, par des luttes entre chétiens!... Si Dieu vous inspire de m'expulser du désert que je suis venu chercher au delà des mers, je n'aurai qu'à dire comme Jouas : Prenez-moi et jetez-moi à la mer, et la tempête cessera. Mais avant de m'y jeter, votre devoir est de faire comme les mariniers, et de tout tenter pour aborder au rivage ; peut-être même n'y aurait-il pas excès de présomption à vous suggérer qu'il y a beaucoup de gens qui suivent la voie large, et que, s'il y en a quelque peu qui se dirigent par la porte étroite qui mène à la vie, il vaudrait mieux pour vous les encourager que les arrêter, sous peine de tomber sous le coup du texte qui dit : Malheur à vouSj scribes et pharisiens, qui fermez le royaume du ciel aux hommes, et qui y sans y entrer vousmêmes, en interdisez P accès au prochain! Vins la lutte (*st dure, et plus la couronne est glorieuse.
Ceux-là, dit saint Grégoire, qui n'évitent pas le mal patent ne croient guère au bien caché. C'est pourquoi saint Jérôme enjoint auxévêques d'imiter les Apôtres, et aux moines de suivre les Pères, qui ont été parfaits. Les règles des clercs et celles des moines sont très différentes : que chacun garde fidèlement la profession qu'il a embrassée, mais que tous suivent TÉvangile et le Christ, leur chef. . . Du reste, priez pour nous comme nous prions, malgré notre bassesse, pour vous. Ne nous regardez pas comme étrangers à vous; car tous, Gaulois ou Bretons, Espagnols ou autres, nous sommes les membres d'un même corps. Vous tous, qui êtes mes pères et mes frères, très saints et très patients, pardonnez à la loquacité et à l'insolence d'un homme dont la tâche est au-dessus de ses forces'. »
Quand on songe que ni l'histoire de la vie de Colomban, si minutieusement écrite, ni celle de son époque, n'a gardé la trace d'aucune répression,
1. Unum deposco a vestra sanclilate... ut, qiiiahiijus diversilatis auctor non sum, ac pro Christo Salvatore communi Domino et Dec in lias terras peregiinus processerim, ut mihi liceat... in his silvis silereet vivere juxlaossa nostrorum fratrum decemetseptem defunctorum... Capial nos simul,oio, Gallia, quoscapiel regnum cœlorum, si bonis sinuis meritis... Vos, patres sancti, videte quid faciatis ad istos veteranos pauperesetperegriiios senes... Confiteorconscienlise meœ sécréta, quod {dus credo traditioni patrice mece... Epist. ii, ap. Galland., Bibl. veter. Pair., t. XIÏ, p. 347.
DE SAINT COLOMBAN. oOo
ni même d'aiicmie improbation solennelle, à l'endroit du moine étranger qui venait ainsi se poser en maître et en juge des évêques, on ne peut se défendre de constater et d' admirer l'immense liberté dont jouissaient alors les chrétiens, jusque dans le domaine où les droits de l'autorité auraient pu inspirer le plus de jalousie.
Il est toutefois douteux que cette attitude n'ait pas ébranlé l'ascendant que les vertus et la sainteté de Colomban lui a^ aient conquis parmi les Gallo- Francs. Mais il le retrouva bientôt tout entier dans le conflit qu'il engagea, pour l'honneur des mœurs chrétiennes, contre la reine Brunehaut et son petitfils, et qu'il nous faut raconter avec quelques détails, parce que cette lutte fut la première, et non la moins remarquable, de celles qui éclatèrent à diverses reprises entre les moines et les rois chrétiens, si longtemps et si naturellement alliés.
La domination franque dans les Gaules s'était, comme on sait, divisée en trois royaumes distincts : la Neustrie, l'Austrasie et la Bourgogne. L'ancien royaume des Burgondes ou de Bourgogne, définitivement conquis par h^s fils de Clovis, avait été reconstitué [)ar son petit-fils, Gon-
MOINES d'OCC, II. 29
tran, qui avait si bien accueilli Colomban, et c'était à l'extrémité septentrionale de ce royaume que s'élevait Luxeuil. Gontran étant mort sans postérité (593) , la Bourgogne avait passé à son neveu, le jeune Ghilclebert II, déjà roi d' Austrasie et fils de la célèbre Brunehaut . Celui-ci mourut peu après (596) , laissant deux fils en bas âge, Théodebert II et Thierry II. Sa succession fut divisée entre eux : Théodebert eut T Austrasie, et Thierry la Bourgogne ; mais leur aïeule Brunehaut s'empara aussitôt de leur tutelle et de la puissance royale dans les deux royaumes, tandis que sa terrible ennemie, Frédégonde, que Gontran avait si justement nommée r ennemie de Dieu et des hommes, gouvernait la Neustrie, au nom de son fils, Glotaire II, également mineur. Toute la Gaule franque se trouvait ainsi entre les mains de deux femmes, qui dominaient au nom de trois rois mineurs^ Mais bientôt les leudes cl' Austrasie, chez qui l'indomptable indépendance des Francs s'était conservée bien plus entière que chez les Neustriens, révoltés par les allures violentes et arbitraires de Brunehaut, obhgèrent l'aîné de ses petits-fils à l'expulser de son royaume (599). Elle s'en consola en se fixant en Bourgogne chez le jeune roi Thierry, et en conti-
1. Frédégonde mourut peu après, en 597, triomphante de tousses ennemis.
niiant à y exercer sur les seigneurs et les évêques bourguignons la domination altière et souvent cruelle qui l'avait rendue insupportable à l'Austrasie.
On jugerait trop sévèrement Brunehaut, si on la confondait à un degré quelconque avec son immonde et sinistre rivale, qui fut à la fois bien plus coupable et plus heureuse qu'elle. Grégoire de Tours a vanté sa beauté, ses bomies mœurs, sa prudence et son affabilité, et Grégoire le Grand, en félicitant les Francs d'avoir une si bonne reine. Ta honorée de ses éloges pubhcs, spécialement dans son fameux diplôme relatif à l'abbaye de Saint -Martin d'Autun, qu'elle avait construite et richement dotée sur le site même où le saint évêque de Tours, passant chez les Éduens, avait couru risque de la vie en détruisant le dernier sanctuaire du paganisme vaincu. Cette abbaye, longtemps célèbre par ses richesses et par ses florissantes écoles, servit de sépulture à Brunehaut, et neuf siècles encore après sa cruelle mort une distribution journalière faite aux pauvres rendait sa mémoire populaire sous le nom iV aumône de BrunehauV ,
1. s. GREG.M\G7i., Epis(.,\iu, 6. — GuEG. ÏURON., Hist. eccl.,iv,21. L'abbaye de Saint-Martin d'Autun avait possédé, selon la tradition bourguignonne, jusqu'à cent mille manses. L'église, reconstruite avec magnificence au neuvième siècle, fut rasée en 1750 par les moines eux-mêmes, qui en rebâtirent une autre, laquelle eut le»même sort en 1808. La charrue a depuis lors passé sur le site de l'église et du
508 VIE Eï RÈGLE
Mais Briinohaut, déjà vieillie, n'avait conservé que l'ardeur intrépide de ses jeunes années; elle n'en avait plus la générosité ni la droiture. Elle avait tout sacrifié à la passion de dominer et à la tentation de rétablir une sorte de monarchie romaine V La soif de régner seule l'égarait au point de la déterminer, elle dont la jeunesse avait été sans reproche, à encourager chez ses petits-fils cette polygamie qui semble avoir été le triste privilège des princes germaniques et surtout des Mérovingiens". De peur d'avoir une rivale de crédit et de puissance auprès du jeune roi Thierry, elle s'opposa de tout son pouvoir à ce qu'il remplaçât ses concubines par une reine légitime, et lorsque enfin il se détermina à épouser une princesse visigothe, Brunehaut, quoique fille elle-même d'un roi visigoth, vint à bout d'en dégoûter son petit-fils et de la faire répudier au bout d'un an (607-608). L'évêque de Vienne, saint Didier, qui avait conseillé au roi de se marier, fut assommé par des sicaires que la reine mère avait apostés.
Cependant le jeune Thierry avait des instincts religieux. Il se réjouissait de posséder dans son
monastère. Il existe une précieuse monographie de cette abbaye, publiée par M. BuUiot. Autun, 1849, 2 vol. ,