Vita S. Agili, c
de la ville en profita pour gravir, un dimanche matin, le sommet de ce plateau dont César a signalé l'étrange disposition, où est aujourd'hui située la citadelle, et d'où descendent deux parois de roches verticales qui vont plonger jusque dans les flots tortueux du Doubs, en fermant des deux côtés l'accès de la presqu'île bisontine ' . De cette hauteur, il promène ses regards sur la route qui conduit à Luxeuil : il semble y chercher les obstacles qui pourraient empêcher son retour. Son parti est pris : il descend, sort de la ville et se dirige vers Luxeuil. A la nouvelle de son retour, Thierry et Brunehaut envoient un comte avec une cohorte de soldats pour le reconduire en exil. Alors eut lieu cette scène, tant de fois renouvelée pendant douze siècles , et de nos jours encore, entre les persécuteurs et les victimes. Les ministres de la volonté royale le trouvèrent au chœur, chantant l'office avec toute sa communauté. (( Homme de Dieu, » lui dit-on, « nous vous prions
1. La description qu'en donne Jonas est encore aujourd'hui frappante de vérité, et l'était surtout avant que Louis XIV, après la conquête de la Franche-Comté, eût fait raser la métropole de Saint- Étienne et tous les bâtiments qui couvraient le flanc méridional du rocher : « Adscendit dominica die in verticem arduum ad cacumen montis illius (ita enim situs urbis habetur, cum domorum densitas in diftuso latere proclivi montis sita sit, prorumpant ardua in sublimibus cacumina quœ undique abscissi fluminis Doux alveo vallante nullatenus commeantibus viam pandit), ibique usque ad médium diei exspectat, si aliquis iter ad monasterium revertendi prohibeat. »
(( d'obéir aux ordres du roi et aux nôtres, et de (( vous en aller là d'où vous êtes venu. » — « Non, » répondit Colomban, « après avoir quitté une fois ma (( patrie pour le service de Jésus-Christ, je pense « que mon Créateur ne veut pas que j'y retourne. » A ces mots , le comte se retira , laissant aux plus féroces d'entre ses soldats le soin d'accomplir le reste. Domptés par la fermeté de Tabbé qui répétait qu'il ne céderait qu'à la force, ils s'agenouillèrent devant lui, et le conjurèrent en pleurant de leur pardonner, et de ne pas les réduire à une violence qui leur était imposée sous peine de la vie. A cette pensée d'un danger qui ne lui était plus personnel, l'intrépide Irlandais céda et sortit du sanctuaire qu'il avait fondé, qu'il avait habité pendant vingt ans (590-610) , et qu'il ne dcA^ait plus revoir' .
1. JoNAS, c. 36. — Comment n'être pas frappé de l'identité des luttes et des triomphes de l'Église à travers les âges, lorsqu'on voit ce qui se passait à Luxeuil, en 610, se renouveler, après douze siècles, contre de pauvres moines dans le Caucase? On lit dans le Journal des débats du 23 avril 1845 : a Voici encore quelques détails sur l'expulsion des missionnaires catholiques des provinces du Caucase. Le premier jour de l'année, deux charrettes escortées de Cosaques armés de lances et de pistolets, s'arrêtèrent devant la porte du couvent de Tiflis. Des agents de police entrèrent aussitôt dans le couvent et ordonnèrent aux moines de monter dans les charrettes. Ceux-ci déclarèrent qu'ils ne se rendraient qu'à la force; puis ils entrèrent dans l'église du couvent et s'agenouillèrent devant l'autel. Les agents attendirent quelques temps; mais lorsqu'au bout d'une heure ils virent que les moines ne manifestaient aucune intention d'obéir, ils leur renouvelèrent l'ordre de se mettre en route. Les
Ses religieux l'entouraient en gémissant comme s'ils eussent marche à ses funérailles. Il les consolait en leur disant que cette persécution, loin d'être une ruine pour eux, ne servirait qu'à la multiplication (( du peuple monastique ». Tous voulaient le suivre dans son exil ; mais un ordre royal interdit cette consolation aux moines qui n'étaient pas d'origine irlandaise ou britannique. Brunehaut voulait bien se débarrasser de ces insulaires audacieux et indépendants comme leur chef, mais elle ne tenait pas à ruiner le grand établissement dont la Bourgogne était déjà fière. Le saint, accompagné de ses frères irlandais, prit le chemin de l'exil.
L'histoire de son voyage, scrupuleusement recueillie par ses disciples, est pleine d'intérêt pour l'étude des lieux et des mœurs de la Gaule franque. On le fit passer une seconde fois à Besançon, puis à Autun, à Avallon, le long de la Cure
missionnaires répondirent qu'ils ne quitteraient pas volontairement le poste qui leur avait été confié par leur chef spirituel. Cette réponse fut transmise au général Gurko, gouverneur de Tiflis, qui ordonna de les emmener de force et de les transporter dans des voitures. Cet ordre fut aussitôt exécuté. LesmissionnairesdeGoriontété expulsés de la même manière ». Le même journal rapporte, dans son numéro du lendemain, le récit de violences analogues exercées, non plus au Caucase, mais en France, contre les religieuses hospitalières de Saint-Joseph, à Avignon, dans ce même mois d'avril 1845. L'expulsion des moines irlandais etanglais de la Trappe deMelleray, en 1831, présente aussi plus d'un trait de ressemblance avec l'histoire de Luxeuil.
et de r Yonne jusqu'à Auxerre, et de là à Nevers, où on reml)arqua sur la Loire. Il marquait chacune de ses étapes par des guérisons miraculeuses ou d'autres prodiges qui, néanmoins, n'atténuaient pas les rancunes qu'il avait excitées. Sur le chemin d'Avallon il rencontra un écuyer du roi Thierry qui essaya de le percer de sa lance. A Nevers, au moment de s'embarquer, un grossier satellite de l'escorte des proscrits prit une rame et en frappa Lua, l'un des plus pieux parmi les compagnons de Colomban, pour le faire entrer plus vite dans le bateau. Le saint se récria : « Cruel, de quel droit « viens-tu aggraver ma peine? De quel droit oses- (( tu frapper les membres fatigués du Christ? Sou- (( viens-toi que la vengeance divine t'atteindra ici « même où ta fureur a atteint le serviteur de « Dieu ». Et en effet, au retour, le misérable tomba dans l'eau et se noya à l'endroit même où il avait frappé Lua ' .
AiTivé à Orléans, il envoie deux de ses frères dans la ville pour se procurer des vivres; mais on ne veut leur rien vendre ni donner, pour ne pas contrevenir aux défenses royales. On les traitait
1. Arreplo rerao... Cur, crudelis, mœrorum milii addis... Jonas, c, 36,38,40. — Mabillon (Amia/., t. P'', p. 293) suppose que ce Lua pourrail bien être le saint irlandais dont saint Bernard parle comme ayant fondé cent monastères ; mais cela paraît on ne peut plus improbable,
DE SAINT COr.OMBAN. 517
comme des gens mis hors la loi, hors la paix du roi, et qu'il était défendu par la loi salique d'accueillir, sous peine d'encourir l'amende, énorme alors, de six cents deniers' . Les églises mêmes leur étaient fermées par ordre du roi. Mais en revenant sur leurs pas, ils rencontrent une fenune syrienne, de cette colonie d'Orientaux dont la présence en Gaule est déjà signalée sous Childebert P' . Elle leur demande d'où ils viennent, et, l'ayant su, leur offre l'hospitalité, et leur donne tout ce qu'il leur fallait. (( Moi « aussi, » dit-elle, « je suis comme vous étrangère, (( et je viens du lointain soleil d'Orient. » Elle avait un mari aveugle à qui Colomban rendit la vue. Le peuple d'Orléans en fut ému; mais on n'osait témoigner qu'en secret sa vénération au proscrit. En passant devant la ville de Tours, Colomban demande qu'on lui permette d'aller prier sur la tombe du grand saint Martin, toujours également vénéré par les Celtes, les Romains et les Francs, Mais ses sauvages gardiens ordonnent aux matelots de faire force de rames et de passer au milieu du fleuve. Cependant, une force invisible arrête la barque; elle se dirige d'elle-même vers le port. Il descend à terre et passe la nuit auprès du saint lombeau. L'évêque de Tours vient le trouver et le
1. LexSalica, art, 56, éd. Merkel. — Rotii, Bene/izialwesen, y». liO-
— JONAS,C.4l.
mène diner chez lui. A table on lui demande pourquoi il va regagner son pays. Il répond : « Ce chien (( de Thierry m'a chassé de chez mes frères, a Alors un convive qui était un des leudes ou fidèles du roi, dit tout bas : « Ne vaut-il pas mieux abreuver (( les gens de lait que d'absinthe? — Je vois », reprit Colomban, « que tu veux garder ton ser- (( ment au roi Thierry. Eh bien! va dire à ton ami (( et à ton seigneur que d'ici à trois ans lui et ses (( enfants seront anéantis, et que toute sa race (( sera extirpée par Dieu. — Pourquoi parler « ainsi, serviteur de Dieu? » dit le leude. — Je (( ne saurais taire », répliqua le saint, « ce que le (( Seigneur me charge de dire » .
Arrivé à Nantes, et à la veille de quitter le sol de la Gaule, sa pensée se tourne vers Luxeuil, et il se met à écrire une lettre qui commence ainsi : « A (( ses très-doux fils, à ses très-chers écohers, à ses (( frères de la vie frugale, à tous les moines, Go- (( lomban, le pécheur. » Son cœur s'y épanche tout entier. Obscure, confuse, passionnée, entrecoupée par mille souvenirs, mille agitations diverses, cette lettre n'en est pas moins le monument le plus complet que Colomban nous ait laissé de son génie et de son caractère. A ces émotions personnelles vient toujours se mêler la préoccupation des destinées présentes et futures de sa chère communauté de
Luxcuil. Il prescrit les dispositions les plus propres, selon lui, à en garantir les destinées, par la pureté des élections et l'harmonie intérieure. Il semble même prévoir l'immense développement des colonies monastiques qui devaient sortir de Luxeuil, dans un passage où il dit : « Là où les sites vous :< conviendront, là où Dieu édifiera avec vous, (( allez et croissez, vous et les milliers d'âmes qui « naîtront de vous » .
On aime surtout à voir dans cette âme rigide et fière l'amitié, l'affection paternelle conserver tous ses droits. Jl se rappelle avec une tendre sollicitude un frère qui ne s'était pas ti'ouvé là au moment de ses adieux. « Gardez toujours, » dit-il, « gardez (( Valdolène, s'il est encore avec vous. Que Dieu (( lui fasse du bien; qu'il devienne humble, et « donnez-lui pour moi le baiser que je n'ai pu lui (( donner moi-même. » Il recommande à ses religieux la confiance, la force d'âme, la ])atience, mais par-dessus tout la paix et l'union. Il prévoit dans cette sempiternelle question de la Pâque un sujet de division : il veut qu'on éloigne tous ceux qui troubleront l'unanimité de la maison. Les aveux, les conseils, les exhortations se pressent sous sa plume. Il s'adresse tantôt à toute la communauté, tantôt à un rehgieux, nommé Attale, qu'il avait désigné pour le remi)lacer.
(( Tu le sais, mon bien-aimé Attale, à quoi sert de ne former qu'un seul corps, si Ton n'a pas un seul cœur?... Quant à moi, j'ai eu l'âme déchirée. J'ai voulu servir tout le monde, je me suis fié à tout le monde et j'en suis devenu presque fou. Sois donc plus sage que moi : je ne veux pas te voir soulever le fardeau sous lequel j'ai versé tant de sueiu's. Pour les contenir tous dans la fermeté de la règle, j'ai essayé de rattacher à la racine de notre arbre tous ces rameaux que leur fragilité avait détachés de la mienne... Du reste, tu en sais déjà plus long que moi. Tu sauras adapter les préceptes à chacun. Tu tiendras compte de la diversité des caractères, qui est si grande parmi les hommes. Tu te diversifieras donc toi-même, tu te multiplieras pour le bien de ceux qui t' obéiront avec foi et amour ; et toutefois il faut craindrejusqu'à leur amour, qui peut devenir pour toi un danger. Mais qu'est-ce donc que je fais? Voilà que je te provoque à entreprendre cet immense labeur auquel je me suis moi-même dérobé!... »
Plus loin c'est la douleur qui l'emporte et qui éclate, mais pour céder aussitôt à un invincible courage ; et les souvenirs de l'antiquité classique viennent se mêler aux enseignements évangéliques pour dicter à notre Irlandais quelques-unes des plus belles et des plus fières paroles qu'ait jamais en-
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fantées le génie chrétien : (c J'avais d'abord voulu t'écrire une lettre de tristesse et de larmes; mais, sachant bien que ton cœur est accablé de soucis et de travaux, j'ai changé de style, j'ai cherché à contenir tes pleurs plutôt qu'à les provoquer. Je n'ai laissé voir au dehors que la douceur, et j'enchaîne la douleur dans le fond de mon âme. Mais voici que mes propres larmes se mettent à couler ! Il faut et je veux les refouler : il ne sied pas à un bon soldat de pleurer en face du combat. Après tout, ce qui nous arrive n'a rien de bien nouveau. N'est-ce pas ce que nous prêchions tous les jours? N'y a-t-il pas eu autrefois un philosophe, plus sage que les autres, qui a été en prison pour avoir soutenu, contre Tavis de tous, qu'il n'y avait qu'un seul Dieu? Les Évangiles sont d'ailleurs pleins de tout ce qu'il faut pour nous encourager. Ils n'ont guère été écrits que pour cela, pour enseigner aux vrais disciples du Christ crucifié à le suivre avec leur croix. Nos périls sont nombreux : la guerre qui nous menace est flagrante et l'ennemi redoutable; mais la récompense est glorieuse, et la liberté de notre choix est manifeste. Sans adversaires point de luttes, et sans lutte point de couronne. Là où il y a hitte, il y a courage, vigilance, ferveur, patience, fidélité, sagesse, fermeté, prudence. En dehors de la lutte, misère et désastre. Ainsi donc, sans lutte point
de couronne! Et j'ajoute : sans liberté point de dignité! »
Cependant il faut finir, il ne sait comment s'y prendre ; car il recommence toujours et se répète souvent. Mais d'autres se chargeront de l'interrompre et de mettre un terme à ces épanchements. — « Voici qu'on entre, )) dit-il, « pendant que j'écris, pom^ m' annoncer que le navire est prêt, ce navire qui doit me ramener malgré moi dans ma patrie... La fin du parchemin m'oblige à finir ma lettre. L'amour n'a point d'ordre, c'est ce qui la rend confuse. J'ai voulu tout abréger pour tout dire; je n'y ai pas réussi. Adieu, chères entrailles, priez pour que je vive en Dieu ' ! »
L'évèque et le comte de Nantes pressaient en effet le départ ; mais le navire irlandais sur lequel étaient embarqués les effets et les compagnons de Golomban, et qu'il devait rejoindre dans une chaloupe, s'étant présenté àl'embouchure de la Loire,
1. Dulcissimis filiis, discentibus carlssimis, fratribus frugalibus, cunctis simul inonachis... Semper Waldolenum tene... humilis fiât et meiim illi da osculum qiiod tune festinans non habuit... Tu scis, araantissime AUale... quid enim prodest habere corpus, et non habere cor?... En promanant lacrymae; sed melius est obturare fontem; non enim fortis est militis plorare... Si tollis hostem, tollis pugnam. Si tollis pugnam, tollis et coronam,.. Si tollis libertatem, tollisdignitatem... Nunc mihi scribenti nuntius supervenit, narrans mihi navem parari. Amor non tenet ordinem"; Inde missa confusa est. Epist.^ IV, ai. G\ll\nd,, Bibl. vêler. Patruiiij t. XII, p. 340.
fut rejeté par les vagues et resta trois jours à sec sur la plage. Alors le capitaine fit descendre les moines avec tout ce qui leur appartenait, et continua sa route. On laissa à Golomban la liberté d'aller où il voulait.
ïl se dirigea vers la cour du roi de Soissons et de Neustrie, Glotairc II, qui, après une guerre malheureuse contre les rois d'Austrasie et de Bourgogne, s'était vu dépouillé de la plus grande partie de la Neustrie, et réduit à la possession de douze comtés entre la rive droite de la Seine et la Manche \ Ce fils de Fiédégonde, fidèle à la haine de sa mère pour Brunehaut et sa progéniture, fit Faccueil le plus empressé à la victime de son ennemie, essaya de le retenir auprès de lui, reçut de bonne grâce les remontrances que l'indomptable apôtre , toujours fidèle à son métier de censeur, lui adressa sur les désordres de sa cour, et promit de s'amender. Il le consulta sur le différend qui venait d'éclater entre les deux frères, Thierry etTliéodebert, qui lui de-
1. Thierry avait réuni à cette occasion, à l'ancien royaume d'Orléans et de Bourgogne, tout le pays entre Seine et Loire ; c'est ce qui explique pourquoi son autorité est reconnue dansions les pays traversés par Golomban jusqu'à Nantes.
mandaient l'un et l'autre des secours, Colomban lui conseilla de ne se mêler de rien, parce que dans trois ans leurs deux royaumes tomberaient en son pouvoir. Il demanda ensuite une escorte pour le conduire auprès de Théodebert, roi de Metz ou d'Austrasie, dont il voulait traverser les Etats pour se rendre en Italie. En passant par Paris, Meaux et la Champagne, il vit les chefs de la noblesse franque lui amener leurs enfants, et il en bénit plusieurs, destinés, comme on le verra, à hériter de son esprit et à propager son œuvre. Théodebert, en guerre avec son frère Thierry, fit au proscrit le même accueil que Glotaire II, mais ne réussit pas mieux à le retenir.
A la cour du roi d'Austrasie, il n'était pas loin de la Bourgogne, et il eut la consolation de revoir plusieurs de ses frères de Luxeuil, qui s'échappèrent pour le rejoindre. A leur tête et encouragé par les promesses et la protection empressée de Théodebert, il veut essayer de prêcher la foi chez les nations encore païennes soumises à la domination austrasienne et qui habitaient les régions voisines du Rhin. C'avait toujours été là son ambition, son goût et son œuvre de prédilection'.
1. Mei voti fuit gentes visitare et Evangelium eis a nobis praedicare; sed tel modo référante eorum teporem, pêne meum tulit inde amorem. Epist. ad Fratres.
Après soixante ans de travaux consacrés à la réforme (les rois et des peuples déjà chrétiens, il commence la seconde phase de sa vie, celle delà prédication aux infidèles.
Il s'embarque donc sur le Rhin, au-dessous de Mayence, remonte successivement ce fleuve et ses affluents jusqu'au lac de Zurich, séjourne quelque temps à Tuggen' , à Arbon, trouvant çà et là quelques traces du christianisme que la domination romaine ou franque y avait semées", et se fixe enfin à Bregentz, sur le lac de Constance, au milieu des ruines d'une ancienne ville romaine. LesSuèves et les Alamans [Alamanni), soumis aux Francs depuis la victoire de Glovis à Tolbiac, qui occupaient alors THelvétie orientale et tout le pays entre l'Arr, les Alpes et la Lech, étaient idolâtres, adorateurs du dieu Woden, et en outre violents et cruels. En leur annonçant l'Évangile, Golomban déploya
1. Les nouveaux'Bollandisles(t. VII, Oct., p. 870) prouvent que ce ne fut pas à Zug, comme l'ont dit tous les historiens antérieurs, mais à Tuggen, qui est bien l'endroit où la Limnath entre dans le lac de Zurich, et qui répond au texte de l'hagiographe : « Ad taput lacus, in locum qui Tucconia dicitur. » Vita S. Galli, c. 4.
2. On nous pardonnera de ne pas nous arrêter à l'intéressante légende de saint Fridolin, autre moine irlandais, à qui l'on attribue une première mission en Alamannie,Ia conversiondu pays de Claris dont il est resté le patron, et la fondation dune double communauté de moines et de religieuses à Rœckingen, sur le Rhin, entre Bàle et à Schaffhausen. Cf. Mabillon., A un. Bcned., t. 1«^ p. 221 «t Rettber, t. II, p. 33.
toute Fimpétuosité de son caractère, que l'âge n'affaiblissait en rien. Il avait pour principal auxiliaire un autre Irlandais, nommé Gall, qui n'était pas moins audacieux que lui, mais en outre fort instruit et ayant le don de prêcher en langue germaine aussi bien qu'en latin. Tantôt ils brisaient les chaudières où les païens faisaient bouillir de la bière ^ pour l'offrir en sacrifice à Woden ; tantôt ils brûlaient les temples et jetaient dans le lac les idoles dorées que les habitants leur montraient comme des dieux tutélaires de leur patrie. De telles allures excitaient naturellement contre eux la fureur des indigènes et les exposaient à de grands dangers. Ils durent fuir de Tuggen, d'où on les voulait chassera coups de fouet, mais où l'on montre encore aujourd'hui le site des idoles qu'ils renversèrent et la fontaine dont ils s'abreuvèrent en prêchant la foi aux aïeux indignés des bons catholiques actuels du canton de Schwytz. A Bregentz ils eurent plus de succès et firent quelques conversions, mais sans apaiser les colères et sans concilier les répugnances de la masse du peuple. Toutefois la petite colonie put y rester trois années. Elle y reprit la vie cénobitique. Elle avait eu d'abord à lutter contre la faim ; car les habitants
1. Lemoiae italien qui a écrit la vie de Colomban parle ailleurs de la bière comme de la boisson nationale des races non romaines. Cf. Vit. S, Salabergœ c. 19, ap. Act. SS. 0. S. B., li, 407.
DE SAIJNT COLOMBAN. 527
ne leur donnaient rien. On n'avait, pour se nourrir, que des oiseaux sauvages, qui arrivaient comme la manne aux Israélites dans le désert, ou des fruits sylvestres qu'il fallait encore disputer aux bêtes de la forêt. Mais bientôt on eut un jardin potager avec des arbres fruitiers. La pêche fut aussi une ressource. Colomban faisait lui-même les filets ; Gall, le savant et éloquent prédicateur, les jetait dans le lac et ramenait des prises considérables. Une nuit, pendant que dans sa barque il veillait en silence à ses filets, il entendit le démon de la montagne appeler le démon des eaux. « Me voici, » répondit celui-ci. — (( Lève-toi donc, » reprit le premier, ce et (( viens m'aider à chasser ces étrangers qui m'ont (( expulsé de mon temple : ce n'est pas trop de (( nous deux pour les expulser. — A quoi bon? » répliqua le démon des eaux ; « en voici un sur le (( bord de l'eau dont j'ai voulu briser les fdets, et je (( n'ai jamais pu y réussir. Il prie toujours et ne « dort jamais. Nous aurons beau faire, nous ne (( pourrons en venir à bout. » Alors Gall fit le signe de la croix et leur dit : « Au nom de Jésus-Christ, (( je vous ordonne de vider ces lieux sans oser nuire (( à qui que ce soit. » Puis il se hâta d'al)order au rivage et courut éveiller l'abbé, qui fit sonner aussitôt l'office de la nuit ; mais, avant que le premier . psaume fût entonné, on entendit sur les sommets
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des monts d'alentour les hurlements des démons retentir d'abord avec furem% puis se perdre dans le lointain et s'éteindre comme les voix confuses d'une armée en déroute \
A cette belle légende qui peint si bien tout ce qui devait agiter l'âme de ses intrépides missionnaires sur cette plage longtemps inhospitalière, il faut joindre la vision qui détourna Colomban d'une mission plus lointaine et plus difficile encore. Il était tourmenté parla pensée d'aller porter la lumière de l'Évangile chez les peuples slaves, et spécialement chez les Wendes, qui s'étaient avancés jusqu'au sein des races germaniques et au midi du Danube.
1. Isli sunt dii veteres, et anliquihujusloci tulores... Non solum iatinae, sed etiam barbaricœ sennonis congnitionein non parvam habebat... Ira et furore commoti, gravi indignationis rabieturbidi recesserunt... Audivit daemonem de culmine montis pari suo clanientem qui erat in abditis maris, quo respondenle : Adsum, montanus... Consurge... in adjutorium mihi... Heu! quod de tuis calamitatibus narras... En unus illorum est in pelago cui nunquam nocere potero... Auditœ sunt diras voces daeraonum per montium summitales, et quasi discedentium ejulatus cum terrore confusus. Walâfr. Strabo, VUa S. Galli, c. 4, 6 et 7, ap. Pertz, Monumenta, n, 7 BoLLAND., t. Vn, 0ct.,p. 884, et Act. SS. 0. S. B., II, 221; — Cf. JoNAS, c. 54, bh.fKE'siBLE^ Saxons in England, l. I«'", p. 380. enfin OzANAM, Études germaniques, II, 122, qui, selon son habitude, a supérieurement traité la mission de Colomban et de ses compagnons en Helvétie. — Le monastère de Mehrerau, que fonda Colomban. aux portes de la ville actuelle de Bregenlz, a été récemment rétabli par une colonie de Cisterciens, que les radicaux argoviens avaient indignement expulsés de leur patrimoine séculaire à Wettingen, près d'Aarau.
Comme saint Patrice', le souvenir des peuples qui ne connaissaient pas le Christ le poursuivait clans son sommeil; une nuit il vit en songe un ange qui lui dit : (( Voici le monde devant toi : prends à droite (( ou à gauche, mais ne t'ecarte pas de ta route, si (( tu veux mander le fruit de tes sueurs'. » Il interprêta ce songe comme un signe qu'il n'aurait aucun succès dans l'entreprise qu'il rêvait et y renonça.
Les Slaves formaient, comme on sait, avec les Celtes et les Germains, la troisième des grandes races qui occupaient l'Europe centrale. Si Colomban. Celte d'origine et d'éducation, moine et missionnaire pendant presque toute sa vie chez les Germains, avait abordé les contrées déjà envahies par les tribus slavoniennes, il eût touché à toutes les familles de peuples qui ont dominé la chrétienté moderne. Cette gloire lui fut refusée; il peut lui sufftre d'ailleurs d'avoir été le plus illustre d'entre tous les intermédiaires qui ont travaillé, sous l'inspiration chrétienne, à la fusion des deux i)lus grandes races de l'Occident.
Pendant ce séjour à Bregentz, notre saint alla revoir, on ne sait à quelle occasion, le roi Théodc-