EN ITALIE ET EN HELVÉTIE
franco-germaine ' ; mais les Celtes d'Irlande et d'Ecosse continuèrent à regarder comme un sanctuaire national celui où reposait la cendre du plus célèbre missionnaire de leur race ; et deux cents ans après sa mort, un seigneur irlandais y apporta en offrande une collection de livres écrits dans leur île natale. Ces manuscrits n'ont pas tous péri, et sur l'un d'eux ,que conserve la bibliothèque Ambrosienne de Milan, on lit cette dédicace : « A toi, Colomban, à toi les aint et l'Irlandais, ton compatriote Dungal, pour le grand bien de tes frères et les siens ^ ».
Pendant que les Francs de Bourgogne et d'Austrasie, appelés à la suite des grands moines irlandais en Lombardie, créaient dans une gorge des Apennins un foyer de réaction énergique contre l'hérésie arienne , contre la mollesse des religieux italiens et contre les efforts du paganisme encore vivace; même alors, chez des paysans^, des moines irlan-
1. Méiovée, Blidulfe, Théodald, Baudachaire. — Le monastère ne fut supprimé que sous la domination française, en 1803 : l'église abbatiale subsiste encore et sert de paroisse. Il y avait en outre un évêché à Bobbio fondé par l'empereur saint Henri, en 1014, Uguelli, Ilalia sacra, t. IV, p. 925.
2. Sancte Columba, tibi Scotto tuus incala Dunsall Tradidit liunc libruni que fratrum corda bcentur.
Dungalusprœcipuus Scottorum... Librum quemdam Scotticœ linguse... MuRATORi. Antiq. Italie, t. III, p. 821-826.
3. Voir l'aventure du moine Mérovée qui, allant de Bobbio à Tortone, et ayant voulu détruire un temple rustique [fanum quoddam
dais qui avaient été expulsés de Luxeuil avec leur illustre compatriote , mais qui ne l'avaient suivi que jusqu'au pied des Alpes , semaient la foi au milieu des populations semi-païennes de FHelvétie orientale et de la Rhétie. L'un d'eux, Sigebert, se séparant de son maître au pied du mont qui s'est appelé depuis le Saint-Gothard , et franchissant les glaciers et les crêtes du Crispait, se dirige à l'est, arrive à la source du Rhin et de là descend dans une vaste solitude, où il se construit, près d'une fontaine, une cellule de branchages. Les rares habitants de ces lieux sauvages, encore idolâtres, l'entourent, l'admirent, l'écoutent; mais quand il entreprend d'abattre le chêne sacré, objet de leur culte traditionnel, c'est sur sa tête que l'un des païens veut décharger sa cognée. Un signe de croix le désarme : l'œuvre de la conversion se continue péniblement, mais avec Tappui d'un seigneur voisin, qui, à la voix du missionnaire irlandais, se fait chrétien, puis moine, et dote de tous ses biens le monastère naissant, lequel subsiste encore sous le nom de Dissentis^ . Ainsi fut conquis et béni, dès sa source, ce
ex arboribus consitum) qu'il avait trouvé sur les bords de la Scrivia, fut battu et jeté à l'eau par les fani cultores. Jonas, l. c, c. 16.
1. TivcELiNVi, Marty7'ol. Bened. lIJuL; Mabillon, i4>m. Bened.^ I. XI, c. 20. — L'abbaye de Dissentis, brûlée par les Français en 1799, a été reconstruite depuis.
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Rhin dont les eaux allaient baigner les murs de tant d'illustres sanctuaires monastiques.
Ce fut non loin du lieu où le Rhin se jette dans le lac de Constance, et un peu au midi de ce lac, que Gall, guéri de sa fièvre, mais profondément attristé du départ de son maître, choisit une retraite que son nom devait immortaliser. Un diacre, fort occupé de chasse et de pêche, lui indique une âpre solitude, resserrée entre les hauteurs boisées, avec des eaux abondantes, mais peuplée d'ours, de sanghers et de loups. c( Si le Seigneur est avec nous, (( qui sera contre nous ? » dit Gall ; et il se met en route avec quelques vivres dans sa besace et un petit filet pour pêcher. Vers le soir ils arrivèrent à l'endroit où le torrent de Steinach se creuse un lit dans les rochers. Gomme il cheminait en priant, son pied se prit dans les broussailles, et il tomba. Le diacre accourt pour le relever : « Non » , dit Gall : « c'est ici l'habitation que je choisis ; c'est ici le lieu (( de mon repos pour toujours ». Puis il disposa deux branches de coudrier en forme de croix, y attacha les reliques qu'il portait au cou et passa la nuit en prières. Pendant que son oraison durait encore, un ours descendit de la montagne pour ramasser les restes du repas des voyageurs. Gall lui jeta un pain et lui dit : « Au nom du Christ, retire- (( toi de cette vallée : les montagnes voisines te se-
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« ront coniniunes avec nous, mais à condition que (( tu ne feras plus de mal ni aux hommes ni aux (( bêtes )) . Le lendemain le diacre alla pêcher à la cascade, et, conmie il lançait son filet, deux démons lui apparurent sous la forme de deux femmes nues, prêtes à se baigner, et qui lui jetaient des pierres en l'accusant d'avoir amené dans le désert cet homme cruel qui les avait toujours vaincus. Gall étant survenu exorcisa les fantômes ; on les vit fuir en remontant le cours du torrent, et puis on entendit dans la montagne conmie des voix de femmes qui pleuraient en disant : « Où aller maintenant ? « cet étranger nous chasse du milieu des hommes et (( jusque du fond des déserts ; » puis d'autres voix qui demandaient « si le chrétien était encore là, et (( s'il n'allait pas bientôt partir * » .
Ces poétiques traditions, transmises de bouche en bouche pai™ les premiers chrétiens de l'Helvétie, peignent au natm^el l'effet produit sur les âmes par la double lutte des missionnaires irlandais contre les dieux du paganisme et les forces de la nature. La légende s'est ainsi emparée de toute la vie du célèbre apôtre de la Suisse allemande, et l'a parsemée de récits dont le charme nous retient malgré
1. Oix-sAyi, Études gei'maniques, II, 123. Rettbekg, Kirchengeschichte,U, 40-43. Vita S. Gnlli, ap. Pertz, Monumenta, II, 5. Wa- LAFRiD. Strabo. ap. ACT. SS. O. S. B., t. II, p. 224.